Là-bas, aux Avelines, où Madeleine s'était envolée, on n'avait rien pu
lui dire. Sinon le grand nombre de lettres que le jeune homme avait fait
porter à la poste, ils n'avaient, dans leur apathie paysanne, fait
aucune remarque particulière. Pour Madeleine, ce détail simple des
lettres eut l'affreuse clarté de la foudre. Elle se tordait les mains à
une pensée qui l'envahissait, qu'elle n'osait exprimer, qu'aucune
puissance au monde ne lui aurait fait exprimer.
Elle était revenue vers les Corneilles, toute plaintive et douce, avec
une imploration continuelle et ardente à la divinité. Mais, aux abords
du château, elle s'arrêtait, réfléchissait que sa mère l'empêcherait de
ressortir. Elle ne voulait plus être enfermée, elle voulait chercher
Jacques, le retrouver. Un aboi grondait dans le jardin, l'aboi de
Marcus, et elle se rémémorait des histoires où des chiens retrouvent
leur maître.
--Il faut que j'aie Marcus! pensait elle.
Elle s'approcha, appela l'animal à voix de plus en plus haute. Il
l'entendit, il vint ramper à ses pieds, la couvrir de caresses. Elle
l'amena aux Avelines. Là, comme la fermière était seule, Madeleine eut
l'audace de demander à voir la chambre de Jacques. La bonne femme,
d'ailleurs tenue au courant par les caquets, ne fut pas surprise de
cette requête, mais défiante et curieuse elle accompagna la jeune fille.
Elle avait, cette chambre, l'ordre instinctif de l'officier. La fenêtre
était ouverte et Madeleine _le_ vit penché dans l'embrasure à tous les
soirs navrés de la séparation. Elle reconnut la forme de son corps dans
la capote pendue à la muraille, la trace de sa main dans l'éparpillement
de quelques livres sur la table. Jamais plus forte émotion et plus
adorable ne fit frémir son coeur, que de se trouver dans cette chambre
où il avait vécu, respiré et souffert pour elle. Et tant fut indomptable
la secousse qu'elle s'abattit sur le lit, mit passionnément sa bouche de
vierge au creux de l'oreiller, là où naguère reposait la tête blonde de
l'amant, et longuement baisa cette place; y sanglota.
La fermière pleurait silencieusement, et Marcus, induit par la tristesse
ambiante, se prenait à hurler. Alors Madeleine se retourna et nulle
honte ne la prit devant l'étrangère, comme si elle eût été l'épouse qui
pouvait sans rougir aimer ainsi, toute préoccupation mondaine enfuie
devant l'intensité de la minute présente. Elle prit sur la table une
paire de gants, les présenta à Marcus. L'animal reconnut l'objet, le
manifesta par des bonds joyeux.
--Si Monsieur Laforge rentrait, dit Madeleine à la paysanne, dites-lui
de m'attendre, que je reviendrai tout à l'heure.
--Je n'y manquerai pas, mam'zelle.
Dehors, le chien, dans un inquiet furetage s'orientait. Madeleine lui
présenta de nouveau le gant. Il eut un gémissement très doux et reprit
sa quête.