Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit les concessions de
Jeanne. Résultat inespéré qui lui en fit entrevoir un autre. Encore un
brin de résistance et tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on
serait trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes pour son
fils avaient disparu. En vérité Jacques avait maigri, était cruellement
ravagé; mais, tout s'arrangeant, il redeviendrait prospère Même, afin de
presser les événements il crut bon de se montrer tout à fait
intraitable, se déclara déterminé à ne faire aucune espèce d'excuse.
Jacques partit là-dessus, sans force pour la révolte.
Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit paysan au château,
avec un billet pour la nourrice. Le messager fut accueilli par une femme
de chambre préposée par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner le
pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le garçonnet, timide,
céda, sans oser rapporter la vérité à Jacques.
Toute la journée se passa en courses dans les bois, en rôderies autour
des Corneilles. Personne ne parut au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au
soir, nulle réponse n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante,
sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement comme le dernier
espoir qui restât. Tenaillé de cette phrase qui terminait le mot si
court de Madeleine «sinon tout est impossible», il se mettait à
désespérer, à songer qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le
sacrifiait à sa mère.
Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de Jacques l'avait
effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire minutieux la nourrice avait
répété la phrase de l'amant, et que cela avait été dit avec amertume,
très doucement, mais si tristement! Le remords de la jeune fille était
immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir cédé à sa mère.
Enfin, elle sut le départ de Jacques, se tranquillisa un peu. Le
surlendemain, à l'heure du retour probable, l'inquiétude la reprit.
Lorsqu'elle voulut parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit
qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents. Alors la
pauvre fille s'affola, conçut les craintes les plus vives, finit par se
jeter aux genoux de sa mère, par la supplier de ne lui rien céler.
Jeanne la rassura, instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un
nouvel atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait d'exiger une
année entière de séparation, avec des promesses plus ou moins formelles.
En un an elle arriverait à détacher sa fille, Jacques même se lasserait.
La loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. Mais, en
attendant il fallait parer aux péripéties possibles. Elle affecta donc
un grand malaise, exigea la présence continuelle de Madeleine. La
journée se passa, pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus
ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui aussi, le coeur
contristé, avec des supplications muettes à sa femme. Celle-ci, l'âme
débordante de fiel, se répandit en gronderies, la veillée fut lugubre;
tous les liens de la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun
regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse ou de la
menace. On dressa un lit pour Madeleine dans la chambre de Jeanne. Ces
précautions épouvantèrent la jeune fille, lui donnèrent d'affreux
pressentiments. Toute la nuit, la mère put entendre les soupirs exhalés
de ce coeur qu'elle torturait. Une fois même, elle essaya d'une
consolation, mais Madeleine, révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait
trop; sa mère lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout.
Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans être entendue.
Elle descendit au jardin.
C'était un jour doux; le grand vent de la nuit semblait apaisé par
l'aube, et les nues claires qu'il avait charriées jusque là continuaient
à marcher très lentement sur la pâleur grise de l'azur. Au levant, les
strates rouges des tempêtes achevaient de mourir, et c'était partout,
sur les labours, dans la lumière horizontale, une brume éblouissante
posée à ras du sol, comme une décoration d'Olympe où les dieux avaient
fêté la nuit et qu'on n'avait pas encore fait disparaître.
Dans les allées fraîches Madeleine promenait ses pas indécis, le trouble
de son âme. Une dernière pudeur l'empêchait d'aller aux Avelines, la
crainte aussi de gâter la situation en irritant sa mère. Le matin lui
rendait quelque espoir avec son éternelle splendeur d'enfance, toutes
ses teintes jeunes et molles, sa griserie optimiste.
Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine, par une
échappée, put voir une carriole attelée d'un cheval gris et que
conduisait un jeune paysan. Les ailes d'un bonnet de femme battaient au
vent de la course.
--Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.
Elle se précipitait; la carriole entrait aux Corneilles. Madeleine eut
beau courir, déjà la nourrice disparaissait dans une porte de service:
--Nourrice! nourrice!
La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis que Madeleine
l'embrassait, elle lui glissait une lettre dans la main.
--Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.
Déjà Madeleine avait serré le billet, courait se cacher aux profondeurs
des massifs. Là, elle regardait la lettre, n'osait l'ouvrir.
--Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?
Elle déchira l'enveloppe, déplia le papier. Il n'y avait que ces mots:
«Puisque tout est inutile, adieu!»