XLV

Ce ne fut pas sans plaisir que Pierre Laforge apprit les concessions de

Jeanne. Résultat inespéré qui lui en fit entrevoir un autre. Encore un

brin de résistance et tout cédait, on ne parlerait plus d'excuse, on

serait trop heureux seulement qu'il consentît. Ses craintes pour son

fils avaient disparu. En vérité Jacques avait maigri, était cruellement

ravagé; mais, tout s'arrangeant, il redeviendrait prospère Même, afin de

presser les événements il crut bon de se montrer tout à fait

intraitable, se déclara déterminé à ne faire aucune espèce d'excuse.

Jacques partit là-dessus, sans force pour la révolte.

Dès son arrivée, le lendemain, il envoya un petit paysan au château,

avec un billet pour la nourrice. Le messager fut accueilli par une femme

de chambre préposée par Mme Vacreuse et qui parvint à se faire donner le

pli en assurant qu'on le remettrait à la nourrice. Le garçonnet, timide,

céda, sans oser rapporter la vérité à Jacques.

Toute la journée se passa en courses dans les bois, en rôderies autour

des Corneilles. Personne ne parut au jardin, ni Jeanne, ni Madeleine. Au

soir, nulle réponse n'était venue. Sa lettre pourtant était pressante,

sollicitait la mise à exécution du projet d'enlèvement comme le dernier

espoir qui restât. Tenaillé de cette phrase qui terminait le mot si

court de Madeleine «sinon tout est impossible», il se mettait à

désespérer, à songer qu'elle avait eu peur au dernier moment, qu'elle le

sacrifiait à sa mère.

Madeleine, cependant, se rongeait. Le laconisme de Jacques l'avait

effrayée. Vingt fois, dans un interrogatoire minutieux la nourrice avait

répété la phrase de l'amant, et que cela avait été dit avec amertume,

très doucement, mais si tristement! Le remords de la jeune fille était

immense. Elle se trouvait infiniment lâche d'avoir cédé à sa mère.

Enfin, elle sut le départ de Jacques, se tranquillisa un peu. Le

surlendemain, à l'heure du retour probable, l'inquiétude la reprit.

Lorsqu'elle voulut parler à sa nourrice, elle ne la trouva point, apprit

qu'on l'avait envoyée à cinq lieues de là, chez des parents. Alors la

pauvre fille s'affola, conçut les craintes les plus vives, finit par se

jeter aux genoux de sa mère, par la supplier de ne lui rien céler.

Jeanne la rassura, instruite de l'échec de Jacques, elle méditait un

nouvel atermoiement qui préparât la rupture. Elle pensait d'exiger une

année entière de séparation, avec des promesses plus ou moins formelles.

En un an elle arriverait à détacher sa fille, Jacques même se lasserait.

La loyauté des deux jeunes gens faciliterait l'entreprise. Mais, en

attendant il fallait parer aux péripéties possibles. Elle affecta donc

un grand malaise, exigea la présence continuelle de Madeleine. La

journée se passa, pleine d'angoisses. Au soir, Madeleine ne cachait plus

ses larmes, si bien que Vacreuse pleura presque, lui aussi, le coeur

contristé, avec des supplications muettes à sa femme. Celle-ci, l'âme

débordante de fiel, se répandit en gronderies, la veillée fut lugubre;

tous les liens de la famille semblaient rompus, on n'échangeait aucun

regard, de crainte d'y trouver du désespoir, de la tristesse ou de la

menace. On dressa un lit pour Madeleine dans la chambre de Jeanne. Ces

précautions épouvantèrent la jeune fille, lui donnèrent d'affreux

pressentiments. Toute la nuit, la mère put entendre les soupirs exhalés

de ce coeur qu'elle torturait. Une fois même, elle essaya d'une

consolation, mais Madeleine, révoltée, ne répondait plus. Elle souffrait

trop; sa mère lui paraissait féroce. De bonne heure, elle fut debout.

Jeanne dormait encore. La jeune fille put sortir sans être entendue.

Elle descendit au jardin.

C'était un jour doux; le grand vent de la nuit semblait apaisé par

l'aube, et les nues claires qu'il avait charriées jusque là continuaient

à marcher très lentement sur la pâleur grise de l'azur. Au levant, les

strates rouges des tempêtes achevaient de mourir, et c'était partout,

sur les labours, dans la lumière horizontale, une brume éblouissante

posée à ras du sol, comme une décoration d'Olympe où les dieux avaient

fêté la nuit et qu'on n'avait pas encore fait disparaître.

Dans les allées fraîches Madeleine promenait ses pas indécis, le trouble

de son âme. Une dernière pudeur l'empêchait d'aller aux Avelines, la

crainte aussi de gâter la situation en irritant sa mère. Le matin lui

rendait quelque espoir avec son éternelle splendeur d'enfance, toutes

ses teintes jeunes et molles, sa griserie optimiste.

Mais un bruit de charrette se rapprochait, et Madeleine, par une

échappée, put voir une carriole attelée d'un cheval gris et que

conduisait un jeune paysan. Les ailes d'un bonnet de femme battaient au

vent de la course.

--Mais c'est nourrice! fit la jeune fille.

Elle se précipitait; la carriole entrait aux Corneilles. Madeleine eut

beau courir, déjà la nourrice disparaissait dans une porte de service:

--Nourrice! nourrice!

La bonne femme se retourna, s'approcha et tandis que Madeleine

l'embrassait, elle lui glissait une lettre dans la main.

--Prenez vite, Mam'zelle, madame me demande.

Déjà Madeleine avait serré le billet, courait se cacher aux profondeurs

des massifs. Là, elle regardait la lettre, n'osait l'ouvrir.

--Mon Dieu! mon Dieu! Est-ce bon, au moins?

Elle déchira l'enveloppe, déplia le papier. Il n'y avait que ces mots:

«Puisque tout est inutile, adieu!»

Les Corneilles · 第 43 / 47 题