Le chien allait très capricieusement, et Madeleine s'étonnait de tous
les détours, mais se fiait à la bête sagace. Dans son coeur douloureux
d'amoureuse, elle avait un noir délice à suivre le même chemin vagabond
que Jacques avait dû parcourir, foulait avec je ne sais quel respect ce
sol. Une fois, sur un morceau de mousse elle vit la trace d'un soulier,
et elle poussa un cri, toute raide. À voir tout ce vagabondage elle
comprenait la souffrance de Jacques, et les détours de l'animal étaient
comme l'écriture où elle lisait le drame, le poignant hiéroglyphe de
douleur, d'âme égarée, perdue, illogique de désespoir. Mon Dieu! Entre
les grands hêtres, leur majesté, leurs belles colonnes de bleuâtre
barydum, montant haut, tout haut, solennellement, dans cette salle
hypostyle végétale, sous les dais de toison roussie, les meneaux percés
de livide luminosité, elle s'effrayait, ayant, plus fort, une idée
sinistre, une idée d'énorme cataclysme, comme si le monde, pour elle,
allait sombrer. Elle soupirait, quelque chose d'implacable sourdait de
l'harmonie des arbres, avec une inimitié plus lourde, ce semble, du
tordement des chênes, de leur attitude plus convulsive, moins froids.
Mais elle avait une belle vaillance, levait son petit front volontaire.
Pourtant la forêt était trop âpre, puissante, pesant sur sa menue
personnalité. Elle se sentait dans une vie inconnue, en dehors d'elle,
avec une impression païenne de dieux vagues, cachés aux grands hêtres,
épiant aux troncs des chênes son passage. Une blancheur quelquefois
semblait la marche d'une lumière, une silhouette d'encre, la rôderie
d'un homme. Parfois, une malveillance, une méchante épine prenant au
passage, la robe... Sous les chênes, ils étalaient leurs feuilles
roussissantes mais opiniâtres, qui devaient dans le blanc hiver avoir un
frissonnement de haillons de cuivre sous la bise. Ils étaient sur la
partie aride du sol... magnifiques, pertinaces, vivant leur dure vie
dans leur dur bois, arrêtant les végétations, sauf les cryptogames, des
mousses, des champignons qui montaient leurs domuscules sinistres sur le
pédoncule mou, tachetés, avec parfois une vague sanguinolence, des
aspects de chair. Et il en poussait là de monstrueux, une prolifique vie
inférieure; ils effaraient la jeune fille, la faisaient marcher
précautionneusement, pousser un petit cri, toute pâle, si son soulier
détachait un des chapeaux, le faisait rouler sur la mousse, montrant sa
concavité, ses lamelles rayonnantes.
Sa petite chaussure, trop délicate, entravait la marche, le vent
s'abattait souvent en brutal, faisait siffler la robe comme un voile.
Madeleine avait froid, sentait du formidable dans les solitaires
pénombres, aux courts horizons du sous-bois. Elle avait de l'enfance à
l'âme, retenait le chien près d'elle, pour la protéger, d'un air de
supplication levait les yeux. À travers la délicatesse automnale, les
beaux haillons encore feuillus, les trames noires, venait un variable
firmament. Il était pâle, avec des jaunes troubles, des nuances fauves,
et une gaze, une fumée, allait vélocement. Tout son jeu de couleur, ses
belles tonalités mates, ternes, des éparpillements, des nébuleuses, des
toiles d'araignées nuageuses, des étains dépolis, un vague abîme de
lueur dans le couchant, l'orient couleur de muraille, tout prenait
l'âme, doucement la noyait de chagrin et de tendresse. C'était une
saison d'amour, on le sentait, une saison de chauds, de froids
alternatifs, de variables vibrations dans les organismes, et le grand
cerf passionné, aux confuses, profondes solitudes de la futaie, las,
maigre, fier, gardait le harpail de grêles biches bramait, gravement
roux, équitable et beau sultan. Des bouvreuils épiaient, écoutaient
quelque bruit de travail, coups de hache, de scie, comme intéressés,
amis du barbare humain; un roitelet, frais venu du mois de septembre,
assis dans un petit sapin, disait une phrase fine au jour couchant; des
moineaux friquets tournoyaient revenus d'expédition, au-dessus d'une
clairière, près à s'ébattre aux petites niches des arbres.
Elle allait toujours. Le chien, vif à l'entrée en forêt avait sans doute
fini par comprendre la fragilité de sa compagne, il allait plus
lentement. L'heure crépusculaire peu à peu approchait, mais l'opacité
des vapeurs devait arrêter la grande fête des coloris, le jour décédant
dans un Océan de grisaille. Une lassitude farouche descendait, le vent
cessait de se ruer aux rameaux, le vert des mousses, le bronze des
feuilles, les grandes poutres forestières étaient dans de la lumière de
rêverie. Aux carrefours, Madeleine s'arrêtait une minute, sondait de son
regard noir, plein d'angoisse, d'amour infini.
Soudain, au bord d'un pli de la forêt, elle tressaillit. Sur le chemin
de cendre, au tournant, un homme venait, mince, torse, très haut, dans
des pantalons roussâtres, une casaque de misère. Il portait un peu de
bois sur son bras, des brindilles, et, arrêté en voyant l'étrangère, la
jolie étrangère en dentelles il regardait avec des yeux clairs, de
défiance et de sauvagerie, des yeux d'éternelle pauvreté, mais sans
haine ni colère, d'une sorte de fauve douceur sylvestre. Madeleine eut
le coeur ému, vit dans ce spectre, sous l'arcature grisonnante d'un
frêne, je ne sais quelle entéléchie du grand travail méconnu, de toute
une humanité désespérée, sans plainte mourant au fond des cabanes, et le
remords lui montait de son existence passée, si large, si abondamment
heureuse, insoucieuse des pauvres chairs bises qui maigrissent dans
l'âpre combat, sans récompense.
Madeleine avançait encore, la traînerie de la diffuse lumière était plus
douce, on sentait que le Crépuscule, maintenant, débutait, luttait
harmonieusement derrière les nuages, mais les choses restaient claires,
d'une clarté de mystère, immobiles. Le chien, brusquement, fit deux,
trois gémissants abois: Madeleine se sentait mal au coeur, et les fûts
géants s'élargissaient, des fougères roussies s'étalaient contre le sol,
une grande vasque de ciel gris s'étendait, libre de ramures.
Alors, le tremblant voile du souvenir se souleva au cerveau de
Madeleine, découvrit une suave, pénétrante scène du passé. L'Éden de
Juin était là, la mare ronde, aux roseaux flétris, la grotte encore
toute verte, et les deux hêtres debouts, moussus au nord, glabres au
sud, dans le bronze clair, tombant de la désuétude, et il semblait à
Madeleine entendre s'élever, s'abaisser, le son lent du cor, la plainte
harmonieuse comme la voix de l'arcane forestier.