À la longue, tandis que leurs personnalités s'harmonisaient, se
confondaient davantage, l'Idylle devenait périlleuse. Déjà leur voeu
d'amour tendait plus loin que la volupté confuse d'être ensemble et de
se frôler, la voix éternelle les troublait, les faisait pâles, et deux
événements intimes marquèrent profondément cet état la première fois, ce
fut au bord du grand étang des Corneilles, un jour que des nimbus
montaient sur le paysage, se massaient impétueusement dans le zénith.
L'atmosphère se dilatait, de pénible respiration, et Madeleine vibrait
électriquement.
C'était l'heure générique de l'orage. Dans la respiration basse d'une
brise mourante, le paysage devint violet, la tourmente des nues créa une
fièvre noire percée de blancs livides. L'étang reflétait les âpres tons
du firmament; les arbres troubles attendaient dans les îles roussies où
s'abattaient des ramiers émus, et les martinets quittèrent la tour de
l'église. Puis, le ciel furieux se coupa de vents électriques, à trous
dentelés, à nues grises, graduellement charbonnées, enfumées, bientôt
fusionnées en grandes masses aux bordures de lumière tremblantes comme
des ailes, et, enfin, un cyclone zénithal, des nébuleuses en spirales.
L'air monta, subitement rare, forçant la respiration, et Madeleine
nerveuse, haletante, charmée au fond, levait la tête, se serrait à
Jacques. De grands lambeaux violâtres, figurant des forêts, des
descentes de collines, des entassements de champs jaunes, cernèrent le
cirque horizontal. Immobiles quelques minutes les arbres frémirent comme
des vivants, de grands tourbillons emportèrent des feuilles, en
ascensions hélicoïdales, puis les recouchèrent brutalement sur le sol.
De brusques paix, des silences maladifs, des attentes où se condensaient
les électricités énormes de cette journée, puis toute la nature
luttante, tournante, prête à l'orage qui va bondir d'une nue à l'autre.
Le premier éclair jaillit, bleuissant la Pagode, les rainures, l'eau
boueuse; puis les décharges s'accumulèrent, baignant toute la coupe de
splendeurs larges ébranlant formidablement les ondes sonores; puis les
premières gouttes tombèrent, éparses.
--Mon Dieu! murmurait Madeleine.
Apeurée, elle se tapissait tout contre Jacques, et un petit tremblement
relevait ses épaules, passait sur sa nuque délicate. Il la soutenait,
disant quelques syllabes tendres, mais au soyeux contact de la vierge,
peu à peu, il devenait tout pâle, lui-même frissonnait, respirait mal.
Ses mots s'embarrassèrent, il regardait vaguement devant lui. Mais elle
leva les yeux, vit le trouble de Jacques et se troubla. Dans les
intermittences silencieuses ils entendaient leurs coeurs, et
indomptablement leurs bouches se rencontrèrent. Puis, immobiles une
minute, dominés, ils se sentaient sous un obscur vouloir qui dénouait
leurs forces.
Mais la volonté leur revint, l'effroi du péril, leurs bras se
desserrèrent, et ils baissaient la tête, la chair trop émue encore pour
oser se regarder.
Une brise régulière courut, des flocons venus du sud se posèrent sous
les masses grises du firmament. Puis, des sillons resplendissants, une
crépitation bizarre, et une avalanche se roulait sur les herbes, une
magnifique pluie blanche. Elle fut brève, les nimbus lacérés
s'éparpillèrent en écumes, un océan de rayons s'abattit.
Avec sa peur passée, les yeux pleins du charme d'après pluie, Madeleine
souriait à Jacques, et lui s'éloignait d'un pas, un instant contemplait
la pose délicate de la jeune fille.
--Oh! que c'est aimable à toi d'être si jeune... d'être là debout... et
de me laisser t'adorer!
Elle, embarrassée et rose, mordait sa lèvre, abaissait les fins rais de
ses cils. Des plis vivaient doucement, variaient le discret clair-obscur
de sa toilette, et au bas de la robe gris de nue, un filet merise
courait en ondulations. Son pied s'avançait un peu, enceint de velours
cramoisi, se découpait sous la cheville légère où un bas de soie mettait
un treillis de soufre et d'ébène. En dessous, elle contemplait Jacques,
ses grands yeux celtiques, sa belle tête pensive sous l'abondance des
cheveux blonds, à son tour l'admirait, s'approchait de lui
impétueusement, l'enveloppait du noir regard de son amour jaloux, et
bégayait, en syllabes entrecoupées, le Cantique des Cantiques...
--Venez-nous en! dit-elle enfin. Il doit faire adorable marcher sur
l'herbe humide. Puis, tu sais, les moindres choses ont pris de la grâce
depuis que tu es au château.
La beauté d'un monticule les arrêta, planté de conifères. La sombre
famille, presque rieuse après la pluie, presque gaie, mais d'une gaîté
sage, philosophique, en contraste avec la vivacité étincelante de
l'herbe, pleine d'irisements à la pointe des petits glaives verts, la
sombre famille montait au long des plis lents du terrain. En sa majesté
droite, pointant ses aiguilles sous les cocons déchirés des nues, un
grand pin régnait à la cime, et il y avait des cèdres étendant
longuement leurs mains plates; d'âpres lierres vêtissant de deuil un fût
mort; des sapins immobiles dans un songe de septentrion; une jeune tribu
de bouleaux, tremblants encore de l'orage, trempés, découvrant leurs
torses délicats vêtus de soie blanche; une source éphémère dans un pli
de l'herbe, pleurant bas, avec de petits soubresauts, frôlant deux houx
leurs feuilles ourlées d'argent; des ifs de vie lente, lourde, taillés
férocement par les jardiniers, et un cyprès, un cénobite colossal,
noirement rêveur, devant qui reculaient les siècles.
Ils montèrent.
Leurs pas se répercutaient aux concavités déclives. Entre les fûts, la
religieuse lumière ondulait. Ils levaient les yeux, vers le plafond d'un
cèdre, et dans l'horizontalité des ramures de l'arbre noir, son rigide
duvet cristallisé, il transsudait une lueur idéale. Elle blanchissait
les vides légers de la trame, pénétrait en polygones bleuâtres par les
meneaux, rasait, enveloppait les bras monstrueux, leur nudité râpeuse,
leurs déroulements graves, puissants, solennels. Ravis par la splendeur
silencieuse, par ce merveilleux coulement de clair-obscur, Jacques et
Madeleine y percevaient comme un élargissement sacré de leur amour, et
taciturnes, l'âme très douce, ils s'attardaient longtemps à cueillir une
grappe de sensations, puis, bien lentement, avec au fond de leur mémoire
un tableau robuste, un chef-d'oeuvre de l'Artiste inlassable, ils
reprirent leur route au long des sentiers, las et l'âme surhaussée.