Il leur arrivait de sortir des Corneilles. Leur promenade les portait
fréquemment auprès d'une ferme où le travail n'avait pas la tristesse
d'ailleurs. Un diable de laboureur, vif, toujours chantant à plein
gosier, y besognait en famille, aidé de ses fils et de ses
belles-filles. Et une des particularités du bonhomme était une
ressemblance physique incroyable avec le roi Henri IV, dont il avait
encore des traits de caractère, la bénévolence, la gaîté, la pertinacité
sans faste. Toujours les jeunes gens faisaient une courte halte près de
cette ferme, en admiraient l'ordonnance.
Les boeufs rouges, patiemment broutant, circulant, ou assis sous quelque
pommier, levaient leur oeil de pensée lente, de lente digestion,
pesamment bleuâtre, et à côté, vif, un étincelant poulain, animal de
nerfs, s'ébrouait, rejetait, par pétulance, espièglerie, sa tête en
arrière, grattait le sol de son joli sabot. Le mâtin, massif, sa langue
rose dépassant ses babines, avait un autre regard que ces herbivores,
des yeux graves et très beaux, disposés pour la vue d'ensemble, comme
ceux de l'homme. Il flairait, aimait les jeunes gens, les recevait en
seigneurie hospitalière. Souvent une chèvre projetait ses cornes au bord
de l'ombre de l'étable, et sa prunelle lenticulaire, presque un trait
dans le soleil, était bienheureuse d'un bonheur sec de grimpeuse de
rochers. La gorge des pigeons se métamorphosait perpétuellement, et plus
encore celle du coq, tandis que, impassibles, les poitrines bombées
comme des cuirasses blanches, des pelotons d'oies s'avançaient par la
prairie, cernées par les poules en maraude, et qu'un petit auvent
abritait la gentillesse d'une couvée jaune, avec la mère maigre,
ardente, enflammée de défiance, d'amour, déployant une bravoure
colérique à la moindre approche, les ailes palpitantes, hérissées.
Infatigable, dédaigneux de contemplation, le peuple abeille bruissait
aux portes minuscules et innombrables des ruches, et toutes étaient de
jolies vivantes roussâtres dans le soleil. D'autres insectes ramaient,
et la bergeronnette vite volait au secours des graminivores, chassait,
dévorait vaillamment les petits suceurs de sang.
Cependant, dans une incoercible gaîté, Henri IV et ses fils terminaient
la rentrée des céréales, et le lourd chariot débordant de gerbes
arrivait par périodes synchroniques à la ferme. En passant, dans sa
casaque poudroyante, le paysan répondait allègrement au salut de
Jacques, dans une belle attitude d'aise, virile, digne, et familière
exactement au point.
--La terre m'a fait bonne mesure cette année! dit-il après les mots de
prélude. J'ai quasi trois fois la consommation de la famille en céréales
pour la prochaine année. Faudra vendre le surplus et ce n'est guère ma
coutume.
--Vous ne faites pas de blé? demanda Jacques.
--Nenni. Voyez là-bas ces boeufs rouges... je les crois beaux. Je fais
de bonne viande depuis que je vois le Nouveau-Monde nous dévorer la
culture du froment... J'ai lieu de chanter, tout prospère!...
--Et vous chantez, dit Madeleine, à réjouir le coeur des passants!
--Dame, ma belle mam'zelle! Je suis pas malheureux! Le soleil et la
pluie viennent à souhait, les étables sont pleines... voilà! mais ça ne
me suffit pas pourtant, vous savez! J'ai encore un souhait, et, par
exemple, un bien grand diable de souhait!
Henri IV jeta autour de l'horizon un coup d'oeil large, et, sur sa
physionomie un peu railleuse, une grande douceur transsuda.
--Et ce souhait, on ne peut pas le connaître, sans doute? demanda
Jacques.
Henri IV épia le jeune homme, embarrassé:
--Pardi... Quelque chose me plaît en vous... Sauf vot' respect,
monsieur... Je vas donc vous le dire. Donc, moi, j'ai pas à crier contre
la terre, ni contre les hommes: la terre n'est pas avare et les hommes
nous laissent ces bons arpents... et c'est juste un bon lopin pour une
famille... du travail pour le père et les fils... et des économies pour
les mauvais jours. Enfin, un bon sort, faut dire. Mes belles-filles, mes
petits-enfants, tous vivent en joie. Eh bien! c'est drôle, ça ne suffit
pas tout à fait à mon coeur, monsieur... Ce que je voudrais, sous ce
ciel qui s'étend si bleu en ce moment, et sur toute notre France, et
même plus loin, c'est que tous les hommes en aient autant, tous ceux qui
veulent bien travailler, s'entend. Vous me direz, et je le sais bien, le
sol de France n'est pas assez grand pour donner ça à chaque famille.
Mais je ne suis pas assez sot pour ne pas savoir que la terre n'est
point tout, et qu'il y a d'autres richesses, comme dit le livre que je
lis pendant les veillées d'hiver. Eh bien, alors? Croyez-vous qu'avec un
peu d'entente, et sans colère, ça ne pourrait pas venir un jour. Dame,
qu'il y ait des riches, je ne dis pas non, mais qu'il n'y ait pas de
pauvres, monsieur, voilà à quoi je rêvasse après le travail, et surtout
pendant le repos du dimanche... Ça serait si beau... tout ce monde qui
chanterait!
Et Jacques restait surpris, extrêmement, de voir ce voeu de «poule au
pot» jaillir des lèvres de ce paysan, de ce paysan qui, au physique
ressemblait tellement au bonhomme roi qui disait à son Parlement: «Mes
prédicateurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat. Et moi,
avec jaquette grise, je vous donnerai les effets. Je n'ai qu'une
jaquette grise; je suis gris par le dehors, mais tout doré au dedans.»
--Bénie soit votre famille! fit Jacques avec gravité en tendant la main
au paysan.
--Vous en êtes donc... de mon idée? demanda Henri IV.
--De tout mon coeur!
--Ah!... il me semblait bien! Vos yeux chantent la bien venue au pauvre
monde...
Les amoureux s'éloignent, tandis que déjà reprenait une strophe sonore
du paysan, et ils causaient longtemps du rêve candide.
--Est-ce donc impossible? demandait Madeleine avec un gentil
enthousiasme.
--Non, mais il faudra tant de siècles!
--C'est bien noir! soupira-t-elle.
--Bien noir.
Et leurs ombres, excessivement longues et toutes grêles, les précédaient
sur la sérénité mi-crépusculaire des pâturages.