Dans la forêt des Clares, vers le Levant, un triangle s'ouvrait entre
des sapins. À la septième heure la brise remuait péniblement les
feuillages, en tirait un chant dur, et les piliers augustes, immobiles,
tout droits sous les arches sombres, s'étendaient avec une majesté de
salle hypostyle. Le soleil, oblique, entre les masses sévères, vaincu, à
peine survenait par lames minces, par ovules tressaillants sur le
triangle libre. Des plantules chétives essayaient de vivre à l'ombre des
colosses, de petites fleurs se regardaient avec mélancolie, des demeures
de ramiers oscillaient entre les ramures, au dessus s'épandait un ciel
d'allégresse, d'un léger bleu poudroyant et les témoins de Jacques et
Semaise préparaient un drame dans cette solitude.
Semaise était pâle, ferme cependant, avec un petit tremblement de la
bouche. Il songeait que le hasard favorise quelquefois un novice. Son
doute, pourtant, était faible. Il croyait à la victoire, et il appuyait
parfois une pupille furtive sur Jacques, essayait de l'évaluer. Une
fois, l'oeil celte, paisible et miséricordieux, se posa sur l'oeil
trouble du viveur. Semaise en fut irrité violemment.
Le drame semblait stupide à Jacques. Il aspirait doucement le baume des
conifères, et son étonnement croissait d'être là, par la matinée
allègre, engagé dans cette chose brutale. Était-ce misérable! Et il se
sentait ridicule, dans une honte grave, par intervalles regardait ces
hommes qui discutaient lentement le choix du terrain, l'égale
distribution de l'ombre et du soleil, qui mesuraient deux joujoux
argentins...
Toute contestation étant terminée, les deux adversaires posés l'un
devant l'autre, le signal fut donné. Et le débutant cliquetis des jolies
épées rendait les témoins attentifs, et aussi le docteur Gervasy qui se
tenait un peu à l'arrière. Les premiers tâtonnements ne préjugèrent
rien. Semaise était prudent, presque timide, comme il était toujours au
début. Jacques avait une pose tranquille, un haut dédain stoïque,
attentif cependant.
Mais l'élan, bientôt, l'irrésistible colère des batailles, rougissait
les joues de Semaise; un pétillement sec allumait ses prunelles. Il
pressait son délicat joujou, en faisait onduler le ruban lumineux, et la
sonorité, le grincement des lames attirait bientôt un oiseau curieux, le
faisait, entre les aiguilles d'un sapin, avec un gentil penchement de
tête, épier de son oeil rond comme une perle noire.
Jacques ne s'irritait pas. Il répondait nettement aux rampements, aux
dégagés vifs, aux clairs coups droits, se gardait, sans peine encore,
car c'était toujours le prélude, mais un prélude graduellement accéléré,
peu à peu marchant vers la haute lutte. Déjà Semaise, avec ennui,
s'apercevait que l'homme du compas tenait l'épée irréprochablement. Il
baissait les sourcils, s'indignait, mais sans perdre confiance, car
Jacques se maintenant en défensive, sa solidité ne pouvait tenir qu'à
son sang-froid.
Alors Semaise se mit à tâter l'adversaire, renforça ses attaques.
Les fers chantaient; l'oiseau, attentif, à ce léger bruit croyait devoir
son accompagnement, gonflait sa cornemuse, et sa voix charmante vibra,
courut en échos de cuivre parmi les arceaux. Les témoins, le docteur,
avaient de mauvaises figures, la méchante animation, le battement de
coeur des vieux Romains aux cirques. Semaise, la mâchoire pointue,
semblait une frêle bête féroce; mais réglée, pondérée, prudente, seule
la figure de Jacques gardait une belle humanité douce, d'une douceur
d'énergie, d'un resplendissement de beauté stoïque. Il n'attaquait pas
encore, mais nul des élans de Semaise ne le prenait au piège. Sa large
volonté suffisait à la tâche de repousser cette éblouissante vipère qui
cherchait à le mordre. Et Semaise, avec tremblement, s'aheurtait à cette
force tranquille, que tous, silencieux, reconnaissaient maintenant.
--Halte! fit une voix.
Les témoins ordonnaient la première pause. Elle était nécessaire à
Semaise. Les arcs de ses dégagés s'élargissaient, ses coups déviaient,
perdaient leur concision. Les épées s'abaissèrent, l'oiseau sonna
quelques notes encore à travers l'opéra végétal. Il s'échangea des
paroles brèves. Semaise se massait le poignet délicatement, et la fureur
de l'impuissance, un désir immense de tuer l'ennemi, mettaient sur sa
figure lasse une expression de bandit.
Les témoins regardaient préférablement Jacques. Ils l'avaient vu, sans
trouble, avec un air de bonté, se satisfaire de la parade, à peine
feindre de courtes attaques. Maintenant, son épée légèrement fixée dans
le sol, il gardait une belle attitude, semblait incapable de rancune,
incapable de haine. Alors, involontairement, toute sympathie fut pour
lui, même les amis du viveur, au fond, souhaitaient la victoire de son
adversaire.
Semaise, dans une atrophie de courage, baissait le front, et son rêve,
ne reposant plus sur la certitude de sa force, devenait un rêve de
faible, un rêve de chance, un triomphe de loterie.
Mais la pause finissait; les frêles instruments de combat se relevaient
obliquement, comme deux rayons blancs.
--Allons!
La musique grêle du métal recommençait, et aussi la voix de cuivre de
l'oiseau. Immédiatement l'action s'éleva au maximum. Semaise, coërçant
son expérience, la pliait à sa colère, développait toutes ses
ressources. Son attaque échoua. Une pluie d'éclairs annihilait sa
tactique et brusquement Jacques prit l'offensive. Alors, le viveur
recula, mené d'une pointe terrible, jusqu'à un tronc brisé, une sorte de
cippe végétal, où Jacques parut une seconde le tenir à merci. Mais les
épées se ralentirent, les jouteurs reprirent leur place, et tous
savaient que Jacques avait fait grâce à l'autre.
Quatre fois cette bataille reprit, la charge impétueuse du Celte,
l'écrasement de Semaise contre la lisière du triangle, et chaque fois la
pointe victorieuse s'écartait.
--Nom de Dieu! grommela un des officiers.
La poitrine gonflée, tous frissonnaient, dans le saisissement de cette
forte scène, dans l'admiration d'une belle lutte, et de nouveau l'homme
civilisé s'immergeait en eux sous l'instinct des brutes.
Pourtant, un d'eux exigea la seconde pause:
--Halte!
Les épées retombèrent. Au loin, un ramier roucoulait, accompagnait en
sourdine la basse forestière. Maintenant Semaise, appuyé contre le
cippe, loin du groupe, tout en sueur, le souffle caverneux, béant,
montrait une figure de décadence. Il avait senti l'haleine de la force,
d'une force immense, aussi indomptable pour lui que la colère de
l'ouragan; il en gardait l'épouvante et l'humiliation. Il avait compris
aussi la pitié de l'adversaire, la mansuétude d'un être supérieur,
quatre fois avait vu se relever l'arme de mort. Où donc la puissance
qu'il croyait posséder?... Il restait pensif, il essuyait la sueur de sa
face, n'osait plus lever ses paupières, et sa fureur de vaincu devenait
tout son être, toute sa vie, lui faisait une conscience de brigand, où
toujours revenait la pensée d'une trahison, d'une adroite infamie, qui
lui livrât cette vie qui avait fait grâce à la sienne. Et il murmurait
entre ses dents jaunes la parole triste de Charles-Quint devant Metz:
--La fortune n'aime pas les barbes grises!
Jacques n'était pas très las. Sa jeunesse gardait l'aise à sa poitrine,
la force à son poignet. Il regardait devant lui, un peu surpris. Les
sous-bois envoyaient une voix paisible, le frémissement des feuillages
où courait la consonnance du ramier, la flûte aiguë de quelques
oisillons. L'être intime de Jacques avait la sérénité de la forêt, son
calme et son ampleur. Il n'appréhendait plus ni de tuer ni de mourir, il
se sentait plein de patience et de force.
Mais comme il détournait le front, il rencontra la silhouette du viveur.
Et la vue de l'adversaire pâle, courbaturé, de son profil de bandit
vindicatif, lui prit tristement le coeur, le fit souffrir d'avoir tant
humilié un homme.
Semaise, cependant, s'était replacé au champ du combat. Il attendait le
signal, d'un air d'opiniâtreté. Et Jacques se plaça devant lui avec
mélancolie.
--Allons!
Au ferraillement clair, l'oiseau ne répondait plus, il voguait
par-dessus les cimes, sous les groupes lumineux du ciel. La reprise
était molle. Tous deux hésitaient. Jacques n'attaquait pas, laissait
venir les coups, ripostait sans rudesse, et un vague espoir revenait à
l'âme de Semaise.
Une grande troupe de cumulus passa dans l'horizon, mettant une étoupe
blanche sur le soleil, et la lumière sourdait en diffusion calme, se
couchait sur le val avec une douceur de lumière tamisée à l'albâtre.
Soudain, le viveur, après une faible offensive, marcha vivement en
retraite, et quand Jacques le rejoignit sa pose s'était métamorphosée,
moins souple, un peu étrange. Les témoins ne comprirent pas de suite,
puis, un des officiers crut devoir protester:
--Laissez, dit Jacques.
Semaise venait de prendre son épée de la gauche, s'escrimait ainsi avec
bizarrerie mais adroitement. Sentant Jacques désorienté, il bondit en
charge, et deux secondes mena la bataille. Mais bientôt, pressé de
l'impétuosité du Celte, il était ramené, il allait s'acculer encore
contre la lisière, quand on le vit faire crochet, sauter à gauche
agilement. Alors, immobile, dans une attitude de fataliste, il attendit.
Mais Jacques ne le rejoignit pas. Il avait baissé l'épée, il fit le
premier pas pour rejoindre le terrain de la lutte.
Des choses noires roulèrent au cerveau de Semaise, toute la condensation
souffrante de sa défaite, et les sourcils très bas, très proches, lui
aussi abaissa l'arme. Il précéda Jacques, un peu en biais. Une de ses
lèvres était saignante. Il tanguait. Une houle remua ses tempes. Et
brusquement, en brute, le malheureux se déshonora. Sa pointe relevée,
projetée en foudre, sembla devoir percer obliquement Jacques. Les
témoins poussèrent une clameur furieuse.
Mais l'épée du Celte, incroyablement rapide, en retard pourtant, se
redressa, horizontale, perpendiculaire au poignet, et l'attaque avorta
en simple déchirure à la base du cou. Troublé, à la merci cette fois
d'un instinct, Jacques à son tour poussa l'épée, la plongea dans la
mamelle de Semaise. Tout de suite il en eut regret, horreur, recula; et
il baissait le front tandis que le viveur oscillait, tombait, un genou
en terre. Tous, alors, le docteur Gervasy, les témoins, se pressèrent
autour de Jacques, laissant Semaise sans secours, et le praticien, après
un examen rapide déclara:
--Ce n'est rien! Deux millimètres sous la peau... non, rien!
--Occupez-vous de Monsieur! fit Jacques en montrant son rival.
--Un monsieur, ce cochon-là! grondait un officier.
Cependant, Semaise venait d'abandonner son épée, croulait, étayé sur ses
mains, et des bouillons de sang coulaient sur sa chemise, ruisselaient
au travers. Alors, le docteur l'assit, mit à nu le torse, et lentement
analysait, sondait la plaie fine et profonde, l'étanchait d'un geste
doux.
Comme Jacques le questionnait, il murmura:
--Ce n'est guère... oblique... les organes saufs... mais la guérison ne
sera pas prompte...
--Crânement mérité! chuchota un témoin de Jacques.
Le sang fluait; une syncope se déclara. Le docteur posait un appareil
provisoire.
Alors Jacques, plein de remords, humble:
--Messieurs... n'est-ce pas? Vous serez généreux!... Tout le monde hors
nous ignorera l'aventure...
Les officiers hésitaient. Jacques leur prit à chacun la main:
--Sur votre honneur?
--Soit! fit le plus colère. Pour vous faire plaisir. Mais vrai, vous
êtes trop bon. Ça ne vous réussira pas toujours. Le monde est canaille.
Tous, cependant, aidèrent à transporter le blessé. Après quelques
minutes on atteignit une grand'route. Les deux voitures amenées par
Semaise et Jacques y stationnaient; et le vaincu, ayant été hissé dans
la meilleure, on partit lentement. À l'orée du bois, les deux groupes se
séparèrent.