Le lendemain de l'aventure du bois des Clares, le docteur Gervasy se
présentait aux _Corneilles_, porteur d'une lettre de Semaise. Le
docteur, homme dénué de politique mondaine, remit cette lettre sans
introduction, et la surprise des Vacreuse fut immense en la parcourant.
Elle annonçait le renoncement du viveur à la main de Madeleine,
insistait sur le caractère irrévocable de cette décision, parlait de
déshonneur, de tare, en phrases concises, d'une manière ambiguë. Un
événement aussi considérable surexcitait Jeanne et déconcertait
Vacreuse. La lèvre colère, elle lisait, relisait, finissait par
s'écrier:
--Qu'est-ce que ça veut dire? Pourquoi Semaise ne vient-il pas lui-même?
--Madame, fit Gervasy... C'est un cas de force majeure... Monsieur de
Semaise est blessé.
--On écrit clairement, au moins... Comment veut-on que je comprenne
cette lettre?
--Semaise a donc été blessé? demanda doucement Vacreuse.
--Oui, d'un coup d'épée... il s'est battu, riposta le docteur.
--Bon! grommela Jeanne avec un haussement d'épaules... duel, déshonneur,
tare... un roman enfin! Du moins, Monsieur, ne vous a-t-il pas confié
quelque message verbal... une explication un peu moins confuse que sa
charade?
--Madame, répondit le docteur avec gravité, Monsieur de Semaise m'a
chargé, en effet, de compléter sa lettre de vive voix, et si vous voulez
bien m'écouter...
Il réfléchit une minute, avec le souci de mettre ses phrases en ordre,
et de l'ongle de son pouce, il faisait distraitement vibrer celui de son
médius. Jeanne, impatiente, attendait, tandis que Vacreuse s'amusait
d'une petite tribu de mouches voletant au plafond ou broutant des
pâtures invisibles.
--Ma mission, reprit enfin Gervasy, est, d'abord, de vous confier que
Monsieur de Semaise a effectivement commis une action indélicate, et qui
le rend peu digne d'épouser Mademoiselle votre fille... Secondement, de
vous dire que des mesures sont prises dès à présent pour que la rupture
des fiançailles soit ébruitée de manière à convaincre tout le monde que
c'est vous qui l'avez voulue... que vous avez décliné l'alliance de
Monsieur de Semaise. Afin de renforcer encore cette conviction, Monsieur
de Semaise se propose de voyager en pays étranger pendant plusieurs
années et ses premières lettres, destinées à la demi-publicité des
salons, exprimeront les regrets... regrets d'ailleurs très sincères...
qu'il éprouve du renversement de ses espérances...
Le docteur s'arrêta, content de la tournure de cette petite harangue, et
recommença de faire vibrer l'ongle de son médius. Jeanne, moins
nerveuse, comprenant qu'une circonstance extraordinaire avait pu seule
déterminer la résolution du viveur, disait cependant:
--Enfin, c'est donc bien grave, cette aventure qui nous enlève Semaise?
--Madame, répondit le docteur avec une nuance de majesté... c'est assez
grave pour que tout homme d'honneur approuve sans réserve la décision
prise... et il y a d'ailleurs une cause intime... aggravante... qui
exigeait rigoureusement que Monsieur de Semaise renonçât à épouser
Mademoiselle votre fille...
Monsieur Gervasy s'interrompit, rougit légèrement, puis ajouta:
--Je n'aurais pas, en somme, accepté d'être le mandataire de Monsieur de
Semaise si ma conscience ne m'y avait forcé impérieusement... car je ne
me sens aucune disposition naturelle pour cette espèce de mission...
Il s'arrêta de nouveau, timide, ne trouvant pas le tour exact, la phrase
correcte, pondérée, délicate qu'il aurait fallu pour terminer, et avec
un sourire embarrassé, naïf:
--Mais nous sommes tous le jouet des circonstances!...
--C'est bien vrai! murmura Vacreuse par bienveillance.
--Alors, demanda Jeanne, c'est tout ce que Semaise vous a prié de nous
dire?
--Mon Dieu! Madame, répliqua le docteur... il aurait bien voulu me
charger d'un plus gros bagage... mais je m'y suis refusé... je n'ai
voulu accepter que le strict nécessaire... ne me sentant ni la capacité
ni surtout la volonté de prendre au delà!... C'est regrettable pour vous
peut-être... mais mettez-vous à ma place... vous comprendrez que je ne
pouvais agir autrement!
--Parfaitement! répondit Jeanne d'un ton froid. Il nous reste, Monsieur,
à vous remercier d'avoir bien voulu servir d'intermédiaire en cette
pénible circonstance.
Puis, se tournant vers Vacreuse, avec un air de déférence, elle ajouta:
--Devant les motifs mystérieux, mais graves, qui sont invoqués pour la
rupture des fiançailles... il est clair que nous ne pouvons que donner
notre adhésion pleine et entière... Vous pouvez d'ailleurs affirmer à
Monsieur de Semaise, et je pense qu'il en a toujours été persuadé, que
pas une seule parole compromettante ne sera dite par nous contre sa
personne... Pourtant nous prenons acte de l'engagement pris par lui, de
persuader au monde que le refus n'émane que de nous... et nous agirons
en conséquence.
Le docteur s'inclina, heureux d'avoir terminé, sans anicroche, son
ambassade. Quand Vacreuse et Jeanne se retrouvèrent seuls, il y eut deux
minutes de silence, elle ténébreuse, lui nerveux, un peu apeuré, comme à
toutes les tempêtes de son intimité.
--Et ça ne vous fait pas plus que ça! cria Jeanne enfin, furieuse de
l'attitude recroquevillée de son mari.
--Moi!... ma chère, mais ça m'écrase!
--On ne le dirait guère!... Ah! décidément ces aventures-là n'arrivent
qu'à moi!
--Oh! fit craintivement Vacreuse... ça, vraiment, Jeanne!... C'est
justement à toi seule que ces sortes de choses n'arrivent jamais!