le début et la fin d'un voyage. Nous allions entrer dans deux jours à
Téhéran, et on ne vivait plus comme naguère dans ce complet oubli de
l'avenir, dans cette appréciation délicate et absolue du présent, qui
est le commencement de la sagesse et le seul moyen d'être heureux.
Entre Schiraz et Ispahan, le terme du voyage était si éloigné qu'on y
songeait à peine et on n'en parlait pas. Toute la question était de
savoir ce qui arriverait ou ce qui était arrivé dans la journée. Au
plus on portait sa pensée sur le lendemain. Désormais, tout était
gâté. On s'occupait bien moins de ce qu'on faisait que de ce qu'on
ferait dans huit jours, et on ne jouissait plus de la vie présente. Il
était donc temps d'en finir.
Nous eûmes bientôt un avant-goût de la sensation au-devant de laquelle
se précipitaient tous les esprits.
Nous rencontrâmes le docteur Cloquet avec un secrétaire de la mission
ottomane. Il nous sembla retrouver l'Europe dans la conversation d'un
homme profondément attaché à son pays et dévoué au service du roi de
Perse, dont il était, du reste, on ne peut plus apprécié. Ces
messieurs avaient apporté leurs tentes, de sorte que notre camp fut
encore augmenté cette nuit-là. Le pays n'était pas beaucoup plus beau
que la veille, et il était tout aussi sévère. Kenarégherd a une grande
réputation comme terrain de chasse, et c'est à bon droit, car son sol
saturé de nitre est particulièrement bon à attirer le gibier; mais il
n'a pas d'autre mérite. Les cours d'eau qui le traversent de manière à
en faire, à certains moments de l'année, un grand marécage, sont
saumâtres, et l'air y est étouffant.
Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure. Différents membres de
la mission avaient pris les devants. Je fis le chemin presque seul
avec mon kaliandji et deux autres domestiques. Nos chameaux n'en
pouvaient plus: tout marchait lentement.
Je traversai assez indifféremment une série de vallons et de collines
qui se succédaient les unes aux autres, comme la veille, en se
rassemblant, offrant toujours les mêmes caractères de stérilité et
d'abandon; mais à un tournant, j'aperçus tout à coup une plaine
immense, une vallée d'une largeur grandiose courant de l'est à
l'ouest: c'était la plaine de Téhéran.
Au nord s'étendait une chaîne de montagnes dont les sommets
étincelants de neige se relevaient à une hauteur majestueuse: c'était
l'Elbourz, cette immense arête qui unit l'Hindou-Kousch aux montagnes
de la Géorgie, le Caucase indien au Caucase de Prométhée; et au-dessus
de cette chaîne, la dominant comme un géant, s'élançait dans les airs
l'énorme cône pointu du mont Démavend, blanc de la tête aux pieds. On
ne saurait rien imaginer de plus vaste ni de plus beau. À l'est, un
soulèvement du sol, indépendant du reste, jeté dans la même direction,
coupait en deux cette grande arène et venait expirer non loin du
sentier que j'avais à suivre. À l'est encore et par derrière,
commençaient, dans un lointain bleuâtre, ces plaines interminables qui
touchent au Khorassan, conduisant à l'Indus, au Turkestan, à la Chine,
à tout ce que l'imagination rêve et voudrait voir. Pas de détails qui
arrêtent la pensée, c'est infini comme la mer, c'est un horizon d'une
couleur merveilleuse, un ciel dont rien, ni parole ni palette, ne peut
exprimer la transparence et l'éclat, une plaine qui, d'ondulations en
ondulations, gagne graduellement les pieds de l'Elbourz, se relie et
se confond avec ces grandeurs. De temps en temps, des trombes de
poussière se forment, s'arrondissent, s'élèvent, montent vers l'azur,
semblent le toucher de leur faîte tourbillonnant, courent au hasard et
retombent. On n'oublie pas un pareil tableau.
J'avais beau chercher Téhéran, je ne l'apercevais nulle part. En
avançant, mes yeux démêlèrent au loin l'emplacement de Rey, l'ancienne
Rhagès de la Bible, et le sol tourmenté que couvrent les ruines
immenses de cette ville célèbre; je vis ensuite Schahbdoulasym, dont
le dôme doré brillait au soleil au travers des massifs de verdure qui
entourent cette jolie bourgade; mais Téhéran se cachait. C'est que la
capitale persane est comme enterrée dans un pli de terrain qui ne
permet de la découvrir que lorsqu'on y arrive.
Téhéran. -- Notre entrée dans la ville. -- Notre habitation.
Cependant, à mesure que j'avançais, les détails que l'éloignement
avait d'abord dissimulés se révélaient les uns après les autres. Une
multitude de grands jardins apparaissaient de toutes parts; des
cultures variaient l'aspect du désert; des kanats, grands aqueducs
souterrains, traversaient au loin la plaine; des ruines de villages et
de tours s'accroupissaient çà et là; des arbres isolés s'élevaient sur
les bords de quelques cours d'eau perdus. Enfin, j'arrivai le dernier
à notre station.
On nous avait assigné pour demeure un kiosque appartenant à un des
princes du sang et qu'entourait un jardin très-soigné et tout en
fleurs. Comme, à dater de ce moment, nous n'étions plus en voyage, une
grande tente dressée devant la porte nous servait de salon de
réception pour les visites qui allaient se succéder. Nous devions
faire le lendemain notre entrée solennelle dans la capitale, et nous
savions que le roi, très-désireux de voir la mission, avait renoncé,
pour ne pas retarder ce plaisir, à un voyage projeté dans le
Khorassan. Toutes les attentions que l'on avait eues pour nous sur la
route nous répondaient d'avance que nous serions accueillis avec toute
la pompe imaginable.
Afin de ne pas être pris au dépourvu, dès le point du jour nous étions
en uniforme et prêts à recevoir nos hôtes. Nous vîmes bientôt arriver
à la file la légation ottomane, les quelques Européens résidant à
Téhéran, puis des officiers militaires ou civils qui venaient
complimenter le ministre de la part du roi, du premier ministre et du
ministre des affaires étrangères. La tente était pleine de Persans en
robes de cérémonie, les uns arrivant, les autres partant. Les
kaliandjis circulaient au milieu de la foule, portant ou emportant
leurs pipes, et c'est un spectacle qui ne manque pas d'éclat que de
voir en bon ordre, dans un talar, une douzaine de ces serviteurs ayant
entre les mains de beaux kalians, à la carafe de cristal et à la tête
d'or simple ou d'or émaillé. Les pischkhedmets avec le thé entraient
quand ceux-là sortaient, ou plutôt les précédaient; c'était un
va-et-vient continuel. Quant à la conversation, elle se composait de
souhaits de bienvenue, de compliments sans fin, de remarques sur notre
voyage, de plaisanteries et de beaucoup de rires. Rien n'était plus
différent de ce qu'on suppose en Europe au sujet de la gravité
orientale. Mais c'est en Turquie et dans le contact avec les Turcs
qu'on prend de telles idées, et la nation ottomane n'est pas un miroir
qui montre l'Asie, c'est un rideau qui la cache.
Vers midi on nous informa que tout était prêt; nous montâmes à cheval.
Nous formions un véritable corps de cavalerie. Après une demi-heure de
marche, nous arrivâmes à une vaste tente en soie où différents grands
personnages de la maison du roi nous attendaient. Nous mîmes pied à
terre pour recevoir les compliments dont ils étaient porteurs, et on
nous fit asseoir en face d'une grande table couverte de fleurs et de
sucreries. Autour de la tente étaient rangés les coureurs du roi avec
leurs bonnets pailletés de forme bizarre, les yessaouls en robes
rouges, des ferrachs sans nombre; plus loin, un corps de cavalerie
régulière, le seul qui existe en Perse, et qu'on appelle les ghoulams
de la garde. Il est composé de deux escadrons de lanciers; venaient
ensuite des bataillons d'infanterie et une foule de curieux. Dans ces
sortes d'occasions, les spectateurs ne sont pas tous volontaires;
c'est le gouvernement qui les invite à venir, en donnant avis aux
marchands du bazar et au corps des métiers d'avoir à honorer les hôtes
qui lui arrivent en se portant à leur rencontre. En somme, la
multitude officielle et non officielle était très-grande.
Quand les kalians eurent été de nouveau apportés et remportés, et le
thé de même, on se remit en route. Le roi ayant envoyé des chevaux
richement caparaçonnés pour le ministre et les principaux membres de
la mission, avec les djélodars portant comme de coutume la couverture
brodée sur l'épaule gauche, tout ce train s'ébranla, et au bout de
trois quarts d'heure, allant d'ailleurs avec une lenteur extrême, nous
entrâmes dans Téhéran par la porte Neuve. Nous aperçûmes tout d'abord,
sur la place qui précède la porte, le piquet ou mât destiné à la haute
justice. Ordinairement les têtes y sont attachées en plus ou moins
grand nombre; mais ce jour-là il n'y en avait pas. Un fou, bien connu
de Téhéran, était monté sur la plate-forme et criait de toutes ses
forces: «Ali! Ali!» Pendant trois ans, j'ai rencontré journellement
cet homme dans les rues, qu'il parcourt en hurlant le même mot sans
jamais se reposer. Il est de l'espèce la plus inoffensive, et ne prend
garde à personne. C'est un pauvre diable qui a perdu, jadis, une
petite fille qu'il aimait tendrement, et sa raison n'a pas résisté à
l'excès du chagrin. La foule était grande et compacte sur le
Marché-Vert, que nous traversâmes ensuite. La baguette des ferrachs
n'était pas de trop pour nous frayer un passage. C'étaient des cris,
des rires, un mouvement à ne pas s'entendre, et cependant il était
bien nécessaire de garder son sang-froid, vu l'état habituel des rues
persanes: huit pieds de large, une ravine au milieu, et des trous
profonds irrégulièrement semés tous les trois pas. En Europe, on se
tuerait; en Perse, on n'en éprouve aucun inconvénient. Seulement, il
faut avoir expérimenté cette vérité, qui, au premier abord, semble
paradoxale, pour faire de gaieté de coeur une telle promenade avec
tant de chevaux autour de soi et des cavaliers pareils pour les
conduire.
[Illustration: Louty. Kurde pasteur. Derviche nomade. Bakthyary[5].
TYPES PERSANS.--Dessin de M. Jules Laurens.]
[Note 5: Louty, Baktyary, noms de tribus; ils désignent
habituellement des espèces de nomades assez mal famés.]
La ville est longue; notre résidence est fort éloignée de la porte
Neuve, de sorte que la cavalcade mit bien trois quarts d'heure, sinon
une heure pour sortir de ce dédale. Une fois arrivés chez nous, on
apporta de nouveau les kalians et de nouveau le thé, puis nos
introducteurs prirent congé. Nous étions livrés à nous-mêmes.
C{te} A. DE GOBINEAU.
(_La fin à la prochaine livraison._)
[Illustration: VOYAGE EN PERSE--Faubourg de Téhéran.--Dessin de M.
Jules Laurens.]
VOYAGE EN PERSE,
FRAGMENTS
PAR M. LE C{TE} A. DE GOBINEAU,
(1855-1858)
DESSINS INÉDITS DE M. JULES LAURENS[6].
[Note 6: Suite et fin.--Voy. p. 17.]
Une audience du roi de Perse.
Notre demeure, à Téhéran, est grande et belle. Assurément, ce n'est
pas un monument de marbre. Il ne s'en fait pas en Perse. Mais elle est
bien construite en briques crues avec des chaînes de briques cuites.
Après avoir passé sous une voûte dans laquelle est pratiquée une
chambre servant de corps de garde aux soldats qu'entretient chaque
légation, on suit un corridor qui aboutit à une grande cour formant un
carré long d'une assez belle étendue. Au milieu est une pièce d'eau en
forme de T, le haut de la lettre longeant la façade; des deux côtés,
une rangée de platanes et des massifs d'arbrisseaux et de fleurs. Le
terrain est dallé de grandes briques carrées. Les bâtiments qui
entourent la cour sont exhaussés de trois ou quatre pieds et composés
d'un rez-de-chaussée seulement; c'est une série de chambres destinées
pour la plupart aux gens de service. Au fond se présente le talar (la
salle principale, le salon), percé de trois fenêtres à l'européenne et
placé entre deux pavillons qui font saillie de chaque côté et sont
ornés de niches garnies de stalactites dans le goût oriental. Les
rebords des toits sont peints de couleurs brillantes et dentelés à la
chinoise. De vastes terrasses en terre battue font le tour de la cour
et recouvrent tous les bâtiments. Près du corps de logis principal,
l'endéroun ou appartement intérieur, s'étend autour d'une cour séparée
et longue un grand jardin, qui n'avait que le défaut de manquer
d'arbres; mais on en pouvait mettre, et c'est ce que nous fîmes
bientôt. Enfin, pour terminer la description de notre demeure, elle
occupe un vaste emplacement dans le quartier le plus salubre de la
ville. Elle possède de l'eau en abondance et est tout au plus à cinq
minutes de la porte de Schymyran, qui conduit aux montagnes. Nous
étions donc très-bien partagés.
La plus importante affaire était désormais d'obtenir l'audience du roi
et de voir le premier ministre. Le souverain ne nous fit pas attendre.
Le troisième jour de notre arrivée, ayant reçu ses ordres, nous nous
rendîmes en gala au palais, précédés des coureurs et des ferrachs
royaux. Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvaient
le ministre des affaires étrangères, Mirza-Say-Khan, le général en
chef de l'armée persane, Azyr-Khan, le beau-frère du premier ministre,
ancien ambassadeur à Pétersbourg, et deux ou trois autres personnes de
marque. On nous offrit le kalian (pipe d'eau) et le thé. Après un
instant de conversation, le grand maître des cérémonies, tenant un
long bâton couvert d'émail et incrusté de pierreries, vint nous
chercher. Il portait, comme le ministre des affaires étrangères, non
pas le bonnet noir ordinaire, qui n'est pas d'étiquette pour les
grands fonctionnaires lorsqu'ils paraissent devant le roi, mais un
turban à forme haute et bombée, jadis en usage à la cour de Séfévys.
Il avait aussi de longs bas rouges en mémoire de ce que, du temps de
Djenghyz, une des marques distinctives des khans mogols de premier
rang était de paraître devant le Khaghan sans ôter leurs chaussures;
or, ces chaussures étaient des bottes rouges.
Après avoir traversé plusieurs cours et couloirs, nous arrivâmes à la
porte d'un vaste jardin rempli de platanes, de fleurs et de bassins
d'eau vive. Les bâtiments du palais, dont ce jardin est entouré, ont
deux ou trois étages et sont ornés au rez-de-chaussée d'une série de
peintures de grandeur naturelle, représentant des soldats réguliers,
en uniforme rose, au port d'armes et le sourire sur les lèvres. Ce
genre d'ornementation, qui rappelle beaucoup, par le style et les
qualités de la peinture, les boutiques de la foire, n'est pas à l'abri
de toute critique. On nous fit mettre là des galoches par-dessus nos
bottes; c'est toujours le traité de Turkmantchay qui le veut, et au
détour d'une allée, le grand maître des cérémonies s'arrêta; il se
tourna vers un talar dont les colonnes étaient très-richement dorées
et peintes, et s'inclina profondément en appuyant ses deux mains sur
ses genoux et en les faisant glisser jusqu'aux pieds. Nous saluâmes à
la manière européenne, et on nous fit quitter nos galoches, tandis que
nos introducteurs quittaient leurs souliers pour marcher simplement
sur leurs bas rouges.
Puis, élevant la voix au milieu de ce jardin, que nous vîmes alors
bordé d'une haie de soldats, tandis qu'au pied du talar se tenaient
des pages, des officiers, des domestiques de tous rangs, dans le plus
profond silence, le grand maître des cérémonies proclama que Son
Excellence le ministre de France demandait la faveur de s'approcher du
roi. Bien entendu, cette requête fut beaucoup plus fleurie que je ne
la donne ici, mais je ne me rappelle pas les termes exacts, et je me
borne à en reproduire le sens.
Le roi, à ce qu'il paraît, car je ne voyais rien, fit un signe, et
nous avançâmes; à quinze pas plus loin, nouveau salut, et alors
j'aperçus Sa Majesté. Elle était assise sur un trône fort élevé, qui
me parut très-brillant. Le monarque lui-même était richement habillé,
mais j'eus à peine le temps de faire cette observation, car sur un
nouveau signe, nous approchâmes davantage et nous montâmes les degrés
d'un escalier bordé de serviteurs du palais, qui nous introduisirent
d'abord sur un petit palier bas et orné de glaces, puis dans le talar
même, en présence du roi.
Sa Majesté avait alors vingt-cinq à vingt-six ans. La figure de
Nasreddyn-Schah est belle et noble. Il porte la barbe coupée
très-court, et de longues moustaches qui rappellent celles du roi de
Sardaigne. Il a de beaux yeux intelligents. Il parle vite et
brusquement pour dissimuler, dit-on, une timidité très-réelle. Le
ministre de France prit place sur un fauteuil en face du roi, à une
douzaine de pas. Le reste de la mission se tint debout. Au milieu du
salon étaient aussi debout trois ou quatre princes du sang, oncles du
roi. L'un tenait le sabre orné de pierreries, l'autre le bouclier,
l'autre la masse d'armes. Ces divers ornements du trône étincelaient
de diamants, d'émeraudes et de rubis. Le roi lui-même, couvert de
pierres précieuses, était vêtu d'un koulydjêh, espèce de tunique
courte en soie de couleur claire bordée de perles. Il portait de
larges bracelets de diamants; la boucle de son ceinturon était de
même, son sabre en avait encore, et encore l'agrafe de l'aigrette
épanouie sur son bonnet.
Sa Majesté parla beaucoup de l'Empereur et de la France, et montra une
grande connaissance de la géographie de notre pays. En sortant de son
audience, nous saluâmes aux mêmes places où nous avions salué en
arrivant, et nous nous rendîmes chez le premier ministre, qui nous
attendait dans une autre cour du palais.
Nouvelles constructions à Téhéran. -- Température. -- Longévité.
Autrefois, c'est-à-dire il y a trente ans, il était pour ainsi dire
impossible de rester, même au printemps, dans la capitale. La fièvre
ne manquait pas de saisir les résidents obstinés et en faisait prompte
justice. L'air était empesté, l'eau mauvaise, et, quand on sortait des
autres villes de Perse pour venir dans ces lieux décriés, on croyait
aller à la mort. Tout s'est beaucoup amélioré. La ville, naguère sale
et en décombres, s'est nettoyée et relevée; on y construit beaucoup,
et de belles et grandes maisons; les bazars y deviennent magnifiques
et nombreux. Il y a un an à peine que s'est élevé le caravansérail
d'Hadjeb-Eddoouleh, que l'on peut appeler un des beaux monuments de la
Perse, et qui pourrait être cité avec honneur à côté des plus
élégantes constructions d'Ispahan. Enfin, le roi a fait bâtir autour
du Marché-Vert, _Meydân-ê-Sebz_, au centre de la ville, d'élégantes
galeries; cette place même, bien pavée, ornée d'un grand bassin carré,
est rendue plus remarquable par la porte de la forteresse flanquée de
deux tourelles couvertes du haut en bas de mosaïques en émail. Il ne
se passe pas une année qui ne voie s'élever de toutes parts, au dedans
et au dehors de la ville, de beaux édifices. Les ruines existeront
toujours, puisqu'une ville persane sans ruines n'est pas possible,
mais le terrain se déblaye, et la quantité d'eaux courantes et saines
que le roi a fait venir de la montagne, a singulièrement amélioré les
chemins. Les descriptions de Téhéran, publiées jusqu'à 1845, ne sont
plus vraies.
Mais, comme pour lutter contre toutes les améliorations très-grandes
et très-réelles qui se sont introduites sous le nouveau règne, le
choléra, depuis huit ou neuf ans, fait de terribles ravages dans la
Perse septentrionale, et principalement pendant l'été. Ce nous fut une
raison de plus pour gagner la campagne.
Nous allâmes nous établir à Roustamabad, assez joli village à deux
lieues au nord, très-voisin du palais de Niavérân, où le roi était
fixé.
La Perse n'est pas cependant un pays malsain en lui-même. Le choléra
est malheureusement un fléau qui se montre sous toutes les latitudes.
Cependant, en Perse, il ne pénètre pas dans les montagnes, et comme
les montagnes ne sont jamais bien loin, on peut le fuir en s'y
réfugiant. La fièvre, il est vrai, est la souveraine de l'Asie; elle
existe en Perse, et existe partout. Les indigènes la prennent aussi
bien que les étrangers, et on ne peut trop deviner la cause de
l'intensité de ce fléau. Il est seulement à observer que, comme le
choléra, il se guérit généralement sur les hauts lieux. Mais si on a
été touché une fois, on garde une grande disposition à retomber sous
son empire. Les variétés de ce mal sont très-nombreuses, et depuis la
fièvre du Ghylan, qui emporte le malade au troisième accès, jusqu'aux
fièvres intermittentes qui durent pendant des années, il existe des
nuances infinies, mais toutes détestables. Ceci mis à part, les
affections d'autre nature sont rares, et la population présente des
cas très-nombreux de longévité. J'ai vu souvent, dans les villages,
des paysans qui n'avaient guère moins de quatre-vingts à
quatre-vingt-dix ans. Les centenaires ne passent pas non plus pour
introuvables. Je ne puis que répéter ici ce que j'ai déjà dit du sud
de la Perse; tous les gens que j'ai observés dans les villes et dans
les champs m'ont paru forts, bien portants et alertes.
Les nomades.
Les Persans aiment la locomotion. Les paysans eux-mêmes passent
volontiers d'une province dans une autre. Il suffit qu'un villageois
se trouve trop chargé de contributions pour qu'un beau soir il
déménage. Il met son argent dans sa ceinture, sa femme sur un âne; le
boeuf et le cheval portent le mobilier. On rencontre souvent des
familles rustiques circulant ainsi dans l'empire. Elles sont bien
accueillies par les nouveaux concitoyens qu'elles viennent chercher,
et qui sont bien aises du secours de ces bras pour la culture d'une
terre toujours trop vaste.
Mais ces hommes en quête d'une résidence ne sont que des voyageurs
temporaires. Il existe une classe d'êtres qui fait d'un déplacement
constant à peu près le but de sa vie. Ce sont les derviches, qui,
n'ayant le plus souvent d'autre occupation, ne se bornent pas à
parcourir la Perse, et vont, sans hésiter, à Calcutta, à
Constantinople, au Caire, et cela d'autant plus aisément que leurs
pérégrinations ne leur coûtent absolument rien. J'en ai vu et pratiqué
beaucoup, et je les tiens, en général, pour très-intéressants à
connaître. Il y a sans doute, parmi eux, bon nombre de vagabonds purs
et simples; mais çà et là on rencontre une perle, et c'est assez pour
leur donner de la valeur.
[Illustration: La porte de Schab-Abdoulazim.--Dessin de M. Jules
Laurens.]
À pied, ou monté sur un âne, le philosophe nomade se met en route,
s'arrêtant où il veut pendant des mois, des années, ou traversant les
villes, sans que rien ni personne l'arrête; dans les déserts, il se
joint aux caravanes; dans les pays où il croit n'avoir pas besoin de
protection, il va seul, et personne ne lui demande pourquoi. Un
ruisseau coulant entre deux pierres, avec un saule au dessus, lui
paraît offrir un repos agréable: il s'y assied et y demeure tant que
ce séjour lui convient. J'ai rencontré ainsi, dans une masure en
ruine, aux environs de Reï, l'ancienne Rhagès, un derviche venu de
Lahore, qui passa là plusieurs jours. Le lieu lui avait semblé
agréable. Un matin il disparut et je ne le revis jamais. Le but final
de son voyage était, disait-il, Kerbela. C'était un homme d'une rare
instruction, d'un langage recherché et fleuri, connaissant beaucoup
les livres, ayant au moins soixante ans et l'expérience de beaucoup de
catastrophes qu'il avait heureusement traversées. Son élégance était
tout intellectuelle. Il était vêtu d'une robe de coton blanc tombant
en lambeaux, les pieds et la tête nus, les cheveux flamboyants, la
barbe grise en désordre, la peau calcinée et sillonnée de rides, mais
l'air souriant et les yeux pleins de feu. Dans quelque lieu que ces
gens s'arrêtent, ils racontent aux habitants, qui bientôt les
entourent, ce qu'ils ont vu dans leurs pérégrinations, et les
conclusions qu'ils ont tirées de toutes choses. Souvent ils font
grande impression sur les esprits; et comme la religion est un des
thèmes favoris de leurs entretiens et qu'ils y sont très-hardis, c'est
à ces religieux errants qu'il faut attribuer ce mouvement continuel
d'hérésies dont le monde musulman est tourmenté, surtout en Perse, et
qui, à chaque moment, ranime, réveille, renouvelle ou apporte les
notions de la théologie indienne au milieu de la loi du Koran.