Les habitants d'Ispahan, sans être tout à fait aussi mal famés que les

Schyrazys, ne jouissent pas non plus d'une réputation très-brillante.

On dit la lie du peuple de cette ville une des plus mauvaises de

l'empire. Elle fournit à toutes les autres cités les plus rusés et les

plus voleurs des courtiers. Pour exprimer leur opinion sur ce sujet,

les Persans rapportent un _hadys_, une tradition sacrée dont

l'authenticité n'est pas d'ailleurs à l'abri de toute critique. Son

Altesse le Prophète, racontent-ils (Que le salut de Dieu soit en lui

et qu'il soit exalté!), dit un jour: «O Seigneur du monde, faites que

Bahreyn soit ruinée et qu'Ispahan prospère!» Il indiquait par là que

Bahreyn étant une ville habitée par des gens bons et vertueux, il

était à souhaiter qu'elle disparût pour que sa population se répandît

dans le reste de l'univers et y portât l'exemple et la contagion de

ses mérites. Mais Ispahan, au contraire, laissant beaucoup à désirer,

quant aux qualités de ses habitants, il était bon que ceux-ci se

confinassent chez eux, et, contents de leur prospérité, n'allassent

pas troubler le monde.

Il y a à Ispahan beaucoup de gens instruits dans tous les genres, des

marchands riches ou aisés, des propriétaires qui vivent en rentiers et

ne recherchent pas les emplois publics, enfin tout un fonds

d'existences calmes, tranquilles et honnêtes, qui est comme le reflet

de l'ancienne splendeur de la capitale des Séfévys. À beaucoup

d'égards, mais en plus grand, je crois que l'on pourrait comparer

Ispahan à Versailles.

Je garde à cette cité déchue un très-tendre souvenir. Elle n'est pas

belle comme le Caire, mais délicieuse comme un rêve, et si elle n'a

pas le sérieux et la majesté grave d'une ville construite en pierres

de taille, il faut convenir que ces immenses édifices peints, dorés,

couverts d'émaux, ses murs bleus ou à grands ramages, qui reflètent

les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses

platanes, ses roses, en font le triomphe de l'élégant et le modèle du

joli. Ispahan n'a pu être conçu et exécuté que par des rois et des

architectes qui passaient leurs jours et leurs nuits à entendre

raconter de merveilleux contes de fées.

[Illustration: Une peinture indienne dans le palais des

Quarante-Colonnes, à Ispahan (voy. p. 20).--Dessin de M. Jules

Laurens.]

Il n'est jamais agréable de laisser un lieu où l'on est bien, mais il

est plus désagréable encore de passer de ce bon logis dans un autre

plus mauvais. En quittant Ispahan, nous allions constater par

nous-mêmes la distance qui sépare les monuments de sa grandeur des

ruines de sa décadence.

D'Ispahan à Kaschan.

Le jour de notre départ nous ne fîmes que trois heures de marche,

d'après le principe immuable qu'on ne doit jamais s'éloigner beaucoup

au premier début d'un voyage.

La marche du lendemain fut aussi peu attrayante que celle de la

veille. Jamais je n'ai vu désert si laid. Le ciel était couvert et le

vent du sud-est, qui nous poursuivait, ne nous laissait ni la liberté

de parler sans étouffer, ni la possibilité de nous entendre. Nous

eûmes donc cinq heures de route fort désagréables. La nuit le fut plus

encore. L'air était si singulièrement rafraîchi sur les hauteurs où

nous nous trouvions, qu'enveloppés dans des couvertures de laine et

des vêtements ouatés, nous étions transis de froid; pour comble

d'agrément, le vent, ayant redoublé de furie, faisait un vacarme tel

sous les tentes, que nous nous attendions à chaque instant à les voir

emportées. Ce qui ne se réalisa pas pour nous arriva à nos Kavas

arabes. Au petit jour, leur abri leur tomba sur la tête et on les tira

avec peine de dessous l'amas de toile qui les étouffait. Pour

s'habiller, il fallut poursuivre dans la plaine les vêtements dont le

vent s'était emparé. Un des membres de la caravane fit le bonheur

général par son obstination à rattraper à la course un faux-col que

l'aquilon ne voulait pas lui rendre.

Décidément, il faisait moins que chaud, même de jour. Nous étions

transportés soudainement dans un climat du Nord. Il n'y avait pas

d'ailleurs trop à s'en plaindre. Les chevaux n'en marchaient que

mieux. Après six heures, nous arrivâmes à Soôu et nous nous aperçûmes

tout d'abord que notre veine d'infortune était épuisée pour quelque

temps. C'est une charmante petite ville avec des constructions à

plusieurs étages et un beau caravansérail. Le pays est très cultivé

très-boisé.

Presque au sortir de Soôu, nous rencontrâmes la grande caravane

d'Ispahan à Téhéran qui, changeant ses allures ordinaires, celles

d'une sage lenteur, se mit à notre pas et ne nous quitta plus. Tout

cela était irrégulier et avait besoin d'explications. Voici ce qui

arrivait.

Le gouverneur d'Ispahan, Tchéragh-Aly-Khan, avait reçu l'annonce de

son rappel. Il allait quitter sa ville, et ses bagages, confiés à la

caravane, avaient été expédiés sur Téhéran. Mais, à peine parvenu à

Gyat, cette caravane avait appris que deux cents cavaliers bakthyarys

s'étaient réunis dans la montagne pour fêter les bonnes prises que le

ciel leur adressait: d'une part, un envoyé européen avec des caisses

de cadeaux destinés au roi.... et l'imagination, Dieu merci, pouvait

se donner carrière sur la richesse de ce contenu! et de l'autre, les

dépouilles du gouverneur d'Ispahan, sans compter les menus suffrages

représentés par les biens des marchands de la caravane. Notre

Mehmandar, heureusement, avait été également prévenu; et c'était là le

motif de ses préparatifs militaires. À Soôu, on avait craint d'être

attaqué la nuit, et l'on avait retenu le matériel des tentes afin de

tout escorter ensemble; sur la route, même de jour, on redoutait une

embuscade. Enfin nous arrivâmes à Kohroud sans avoir vu l'ennemi. Les

Bakthyarys, informés de la bonne tenue de notre monde, reconnurent que

l'affaire pourrait être plus chaude que fructueuse, et s'en

retournèrent chez eux. Une fois à Kohroud, il n'y avait plus de

risques à courir; on se trouvait hors du rayon de leurs courses.

Le pays que nous traversâmes avait été réellement créé par la nature

pour les expéditions du genre de celle dont nous avions été menacés.

Ce n'est que défilés, descentes, montées, passages rudes et étroits.

Plusieurs fois, nous nous trouvâmes mêlés aux gens de la caravane, qui

croyaient ne pouvoir se tenir trop près de nous. On y voyait des

moullahs sur des ânes, des femmes voilées dans des paniers, des

marchands, des gens de toute sorte sur leurs chevaux. Pendant ce

temps, et malgré la gravité des circonstances, Aly-Khan chassait au

faucon, ce qui était aussi une manière d'observer le terrain. Il prit

quelques perdrix. Nous mîmes pied à terre et nous fîmes une partie du

chemin en marchant, remarquant et cueillant au milieu des rochers et

des pierres de la route toutes sortes d'herbes et de plantes

aromatiques. Nous avions avec nous un enfant arabe d'une dizaine

d'années, Azoub, joli et bien élevé, fils d'un négociant de Bagdad. Il

donnait la main à ma fille, l'aidait dans les petites difficultés du

chemin, en cherchant à causer avec elle. C'étaient des mots français

coupant des phrases arabes, et des rires d'oiseaux connus des enfants

de tous les pays. Ainsi nous arrivâmes à Kohroud.

Toute cette journée avait été très-fraîche. Les Persans, avec leur

amour immodéré pour le froid, étaient enchantés et nous vantaient

Kohroud. Sans nous insurger contre cette opinion, nous en tirions des

pronostics douteux pour le repos de la nuit, et nous eûmes

malheureusement assez raison, car toutes les précautions possibles

furent impuissantes contre la rigueur de la température. Aussi le

signal du départ ne nous trouva pas récalcitrants, et, tout transis,

nous montâmes à cheval, enchantés de nous éloigner de cette zone

glaciale.

Après trois heures de marche employées à tourner dans une espèce de

labyrinthe descendant qui nous conduisait hors des montagnes, nous

débouchâmes à l'entrée d'une plaine sans limites, vaste désert couvert

de cailloux, où nous fûmes pris à partie par un soleil des tropiques.

L'air était pour ainsi dire enflammé. On voyait miroiter l'atmosphère,

comme il arrive vers la fin d'un bal, quand les bougies brûlent sans

que la flamme remue. Mais il n'y avait pas à se plaindre, tout se

passait suivant la règle: nous étions dans la plaine de Kaschan, un

des lieux les plus brûlés et les plus brûlants de l'Asie. Pour

distraction, nous avions à chercher des yeux la grande production du

pays, les scorpions, et, en effet, on en voyait quelques-uns se

promenant entre les pierres qui leur servaient de domicile.

Ainsi éprouvés par un changement de température beaucoup plus complet

que nous ne l'avions désiré, nous sûmes d'abord un gré très-médiocre

au Mehmandar et au gouverneur de Kaschan, Mirza-Ibrahim-Kan, d'une

attention délicate dont le premier acte consista à nous faire faire

neuf heures de marche sous l'oeil de ce soleil. À la vérité, ce fut

une marche triomphale. Tout ce qui possédait un cheval à Kaschan était

venu au-devant de nous, et entre autres le fils du gouverneur,

Mirza-Taghy-Khan, jeune administrateur de la plus belle espérance,

mais peu chargé d'années: il n'avait que six ans.

Malgré la vue de tout le peuple de Kaschan, venu au-devant de nous, y

compris la communauté juive, l'impatience nous prenait un peu d'une

route aussi longue, quand, à la fin, nous arrivâmes, et la première

vue de notre logis dissipa comme une fumée notre mécontentement. Des

murmures nous passâmes à des sentiments de gratitude très-mérités. On

nous avait fait éviter l'air brûlant de la ville et on nous mettait à

une demi-heure de là dans un palais nommé Fyn et appartenant au roi.

Peu de jardins sont comparables à ceux de ce délicieux séjour. Les

plus belles eaux, les plus limpides, les plus fraîches, y courent dans

des bassins et à travers des canaux d'émail bleu. Il ne se peut rien

voir de plus gai. Un de ces bassins est petit, profond de quatre à

cinq pieds, peuplé de poissons rouges et encadré dans un pavillon de

peinture. L'autre, carré, a bien cinquante pas de chaque côté et la

même profondeur. Le tout avec les immenses platanes ordinaires et des

fleurs à profusion. Au milieu du parc, une de ces constructions à jour

que les Persans appellent koulah-é-ferenghy, _un chapeau européen_,

parce que la toiture est en effet bombée et à larges rebords, nous

donnait la fraîcheur de son ombre. Auprès, s'étendaient les vastes

bâtiments du harem.

Kaschan. -- Ses fabriques. -- Son imprimerie, lithographique. --

Ses scorpions. -- Une légende. -- Les bazars. -- Le collége.

Le gouverneur nous avait fort engagés à voir Kaschan. En effet, nous

n'y pouvions manquer, car Kaschan est une des grandes villes de

l'empire.

Sa réputation est très-mélangée de bien et de mal, et il y a beaucoup

de choses à en dire. C'est une des cités les plus manufacturières de

la Perse. On y fabrique, à un bon marché extraordinaire, des soieries

légères d'une si bonne teinture qu'on les lave sans inconvénient. On y

fait aussi beaucoup de chaudronnerie, et, sous ce rapport, Kaschan

partage avec Ispahan l'avantage de fournir la Perse occidentale de

vases de cuivre de toutes les formes et de toutes les grandeurs,

étamés ou non, simples ou gravés de figures et de fleurs. On y

remarque entre autres des tasses et des plats couverts, de formes

très-jolies, très-variées, et ornés de peintures bleues, rouges,

vertes, simulant l'émail. L'inconvénient de ce genre de travail est de

ne pas supporter l'eau. Mais l'effet en est agréable. Tout ce commerce

est bien loin d'être aujourd'hui ce qu'il était il y a cent cinquante

ans. Alors ce n'étaient pas seulement des soieries légères qu'on

fabriquait à Kaschan, mais des damas, des étoffes brochées d'or et

d'argent, surtout des velours d'une grande beauté. Ce qui ajoutait au

singulier mérite de toute cette fabrication, c'était le bon marché

extraordinaire des produits. Aujourd'hui il ne reste guère que

l'échantillon de ce que les Kâschys ont su faire et pourraient faire

encore.

S'ils ont une réputation de bons manufacturiers et d'ouvriers adroits,

ils y ajoutent aussi celle d'être très-aptes à la littérature. Ils ont

fourni beaucoup d'hommes remarquables dans la poésie, la philosophie,

et surtout les sciences théologiques. Il y a à Kaschan une imprimerie

lithographique qui produit d'assez bons ouvrages, et le nombre des

hommes qui s'y occupent de cultiver leur esprit ne laisse pas que

d'être considérable. Enfin, les Kâschys sont essentiellement gens de

bonne compagnie. Mais, comme toute chose en ce monde a un revers, on

les accuse d'être des guerriers plus que médiocres, et les anecdotes

ne tarissent pas sur leur peu de vocation pour le maniement des armes.

Jamais, dit-on, homme de guerre n'est sorti de leurs murs, et le

gouvernement n'oserait pas composer un régiment de Kâschys. Kaschan

est la ville favorite et comme la capitale des scorpions. En aucun

pays de la Perse il ne s'en trouve autant. Ces insectes venimeux

habitent dans tous les murs, y sortent de dessous toutes les pierres,

à moins qu'on n'emploie des moyens particuliers pour s'en débarrasser.

Ainsi, le gouverneur nous montra une maison qu'il venait de faire

construire. Elle était fort belle, très-élégante et très-bien

entendue; mais son principal mérite consistait en ce que les quatre

coins avaient été soumis à un enchantement d'une telle force que

jamais les scorpions ne pourraient y pénétrer sans qu'on le voulût.

C'était assurément un avantage incontestable.

Il y a presque aux portes de la ville un vaste monticule formé par les

décombres d'un édifice écroulé, qui est loin de jouir d'une si

heureuse prérogative. Il a, tout au contraire, le privilége opposé,

les scorpions y pullulent en telle abondance que si l'on y répand une

goutte d'eau, à l'instant même on les voit accourir sortant de leurs

trous par milliers. On raconte à ce sujet qu'un des anciens rois

arabes, Schedad, célèbre dans la légende par sa puissance, sa richesse

et surtout son orgueil, avait imaginé de faire un jardin qui effaçât

les magnificences et les délices du paradis. Le jardin d'Irem, qu'il

créa, fut, en effet, si beau que depuis des siècles il sert de point

de comparaison aux poëtes et a donné lieu à des amplifications sans

fin. Avoir un paradis, c'était un grand pas vers la qualité de Dieu;

cependant cela ne suffisait point encore: pour faire bien les choses,

pour les avoir complètes, il fallait un enfer. Qu'est-ce qu'une

puissance qui ne peut pas châtier? Schedad ordonna donc aux génies,

soumis à son obéissance de lui composer un enfer si parfait, si

complet dans toutes ses parties, que l'imagination la plus exagérée ne

pût y apercevoir ni défaut ni oubli. Tous les instruments de torture y

furent collectionnés, la poix et le bitume y coulèrent en fleuves de

feu, on y organisa des amas d'eaux bourbeuses pour les noyades et des

précipices sans fond pour les chutes. Dans des ronces accumulées de

façon à écorcher les pieds des passants, on lâcha toute la famille des

serpents grands ou petits, n'importe, pourvu qu'ils fussent reconnus

pour bien venimeux, et l'on commença à se féliciter d'avoir fait une

oeuvre au-dessus de toute critique, quand quelqu'un fit observer qu'il

n'y avait pas de scorpions. Un enfer sans scorpions ne pouvant se

tolérer, on envoya un grand diable courir le monde pour en rapporter

une cargaison. Il fit de son mieux. Il en remplit ses sacs en Syrie,

en Afrique, dans l'Asie Mineure, partout où cette gent pullule, et

fier de s'être bien tiré de sa mission, il s'en revenait à

tire-d'aile, quand il apprit que Schedad venait de mourir, et que les

travaux de l'enfer étaient abandonnés. Les scorpions, si précieux un

moment auparavant, devenaient pour le génie un fardeau inutile. Il ne

crut donc pas devoir les porter plus loin. Il secoua ses sacs à

l'endroit où il était alors, et s'en alla. C'était la butte de terre

placée aux portes de Kaschan, et voilà pourquoi il y a tant de

scorpions dans ce lieu. Tout s'explique.

Il faut dire aussi que le mal appelle le remède. Ce fut un homme utile

à son pays, sans aucun doute, celui qui combina un charme capable de

défendre l'accès d'un logis à ces bêtes hideuses; mais il a été

dépassé par l'inventeur du moyen de rendre inoffensif leur mortel

venin. On nous amena un de ces sorciers. Il avait très-mauvaise mine,

soit dit en passant, et plutôt l'air d'un grand coquin que d'un

bienfaiteur de l'humanité; mais enfin, le ciel l'ayant fait ainsi,

peut-être n'en valait-il ni mieux ni pis. On lui apporta des scorpions

noirs et des scorpions blancs. Il se mit à jouer avec eux et nous les

montra suspendus en grappes à ses doigts. Ensuite, il se fit piquer au

visage. Puis, passant à quelque chose de mieux, il tira d'une boîte

une phalange: c'est une énorme et horrible araignée qu'on nomme dans

la langue du pays _Rotayl_, et dont la piqûre est toujours

très-mauvaise et quelquefois mortelle, et il se fit mordre encore par

cette bête. Nous levâmes la séance, enchantés de ses talents, mais

rassasiés de tout ce monde-là.

Pour changer le cours de nos idées, nous allâmes visiter les bazars,

que nous trouvâmes très-actifs et très-vivants. Ce n'est pas un des

moindres charmes des villes d'Asie que ces longues galeries

couvertes, bordées de boutiques où toute la population se porte depuis

le matin jusqu'au soir. Les boutiques de marchands d'étoffes toujours

assiégées par des troupes de femmes, les ateliers de chaudronniers

avec leur tapage étourdissant, les armuriers avec leur public de

cavaliers, les libraires entourés de graves moullahs, les

restaurateurs occupés du soir au matin à faire griller sur des

charbons leurs appétissantes brochettes de _kébab_ ou mouton rôti, et

à cuire, dans des myriades de petits pots noirs, les soupes à la

viande que les gens du peuple idolâtrent, tous ces attraits divers

amènent un monde fou, au milieu duquel circulent lentement les hommes

à cheval, les mulets et les chameaux chargés. Les Persans se

passeraient de tout au monde plutôt que de cesser d'aller au bazar. Je

n'en suis pas surpris, et, si j'étais à leur place, je penserais de

même. C'est le domaine souverain de la conversation, de l'anecdote, du

propos bon ou mauvais, et le grand réceptacle de tout ce qui se dit.

Enfin c'est un lieu qui respire le désoeuvrement et la bonne humeur

d'un peuple heureux de n'avoir à faire que ce qu'il veut, et que la

nature a cependant créé remuant.

[Illustration: Entrée de Kaschan.--Dessin de M. Jules Laurens.]

Nous admirâmes beaucoup aussi le collége. Je lui trouve le mérite

d'être construit tout nouvellement. L'architecture en est bonne et

curieuse. Les jardins (car, en Perse, la science est assez

péripatéticienne et ne se passe pas de beaux ombrages) sont bien

dessinés et bien entretenus. On nous dit que les professeurs étaient

savants; sans avoir pu en juger, je n'ai pas de peine à le croire, vu

la réputation littéraire de la ville.

De Kaschan à la plaine de Téhéran. -- Koum. -- Feux d'artifice.

-- Le pont du Barbier. -- Le désert du Khavèr. -- Houzé-Sultan.

-- La plaine de Téhéran.

Nous regrettâmes notre jardin de Fyn plus encore que l'Imarêt-è-Sadr

d'Ispahan. Mais comme les regrets ne changent rien au train du monde,

nous n'en partîmes pas moins de ce joli séjour, et nous fîmes dans le

désert une journée que la sévérité des lieux et une chaleur

raisonnable rendirent suffisamment austère. Nous marchâmes quatre

heures, et nous arrivâmes à Schourab, très-triste endroit.

Le lendemain on ne fit que trois heures et demie jusqu'à Pamyngan.

[Illustration: Une caravane persane au repos.--Dessin de M. Jules

Laurens.]

À Koum, tout nous parut fort bien. Les bazars sont vastes, et il y a

de belles maisons avec de grands jardins. La ville a un certain air

provincial qui ne déplaît pas. Koum est une ville sainte. Sa mosquée,

fort grande, est ornée d'un dôme tout doré et de construction moderne

très-élégante. C'est là qu'est enterré Feth-Aly-Schah, en compagnie de

Son Altesse Fathmèh, sainte très-vénérée des Persans. À ce titre, Koum

jouit d'une bonne réputation dévote. Nous avions nos tentes préparées

dans un jardin assez délabré, rempli de chacals, mais agréable. Ce

qui nous amusa infiniment, ce fut le feu d'artifice dont on nous

régala le soir.

En Europe, un feu d'artifice est une espèce de représentation

théâtrale que l'on trouve plus ou moins jolie, mais qui ne produit

guère dans les assistants d'émotion bien vive. En Perse, où il s'en

faut de beaucoup que l'art des artificiers soit poussé aussi loin que

chez nous, un feu d'artifice passionne autant le public que les

courses de taureaux en Espagne. On ne se tient pas à distance

respectueuse. La foule veut être au beau milieu. Chacun s'empresse de

prendre en mains un pétard, une chandelle romaine ou un soleil; j'ai

vu des personnages graves, avec l'air d'hommes sages et _les plus

larges barbes au milieu du visage_, se jeter avec frénésie dans

l'entraînement universel et courir de côté et d'autre en secouant une

pluie de feu qui les ravissait en extase. Il y a bien des moustaches

roussies, des robes brûlées dans ces délicieuses parties; mais on n'y

prend pas garde, et le souverain bonheur est là.

Les Persans tirent des feux d'artifice à propos de tout, et souvent à

propos de rien. Les grands seigneurs les font très-compliqués; les

pauvres se contentent de beaucoup moins, mais encore en veulent-ils.

J'ai connu tel de nos gens qui portait toujours des fusées dans ses

poches. Aussitôt qu'il avait un moment de loisir, il lançait sa fusée,

et se pâmait d'aise.

À partir de Koum, le désert change d'aspect. Il a l'air plus

rébarbatif de beaucoup que du côté d'Ispahan. De grandes roches

apparaissant çà et là dans le paysage, lui donnent quelque faux air de

ressemblance avec les environs du Mokkattam en Égypte. Nous allâmes

coucher à Poul-è-Delak, ou le _pont du Barbier_.

C'est un pont d'une longueur assez considérable, jeté sur un cours

d'eau saumâtre suffisamment large, mais peu profond. À l'autre rive se

présente un caravansérail ruiné, et autour quelques masures; en face,

un mamelon sur lequel étaient nos tentes. Le pays est triste, mais il

a quelque chose de solennel et d'imposant.

Le lendemain, nous entrâmes dans ce qu'on appelle le désert de Khavèr,

autrefois la mer de Khavèr ou d'Orient. La tradition veut qu'elle ait

disparu le jour de la naissance du Prophète, et c'était une des

marques qui devaient annoncer au monde ce grand événement. Il paraît

certain qu'à une époque reculée, cette mer était en communication avec

d'autres vastes amas d'eau qui s'étendaient dans l'ouest jusqu'au lac

Zarèh, et tenaient la place occupée par les déserts de Yezd et de

Kerman. L'hiver, c'est un marécage impraticable aux caravanes, qui

longent alors le pied des montagnes à l'ouest pour gagner Ispahan. À

la fin de juin, le terrain était complétement sec, c'était une boue

raboteuse. Il y restait des flaques d'eau, baignant çà et là quelques

buissons d'épines de chameau d'un vert pâle, et dans cette misère

couraient de gros lézards gris, très-laids, mais se rendant encore

plus ridicules par leur façon de porter la queue en l'air et

légèrement penchée de côté.

Nous mîmes pied à terre à Houzé-Sultan. On n'y voit pas autre chose

qu'un caravansérail en ruines, la maison de poste, et un grand puits

dans une espèce de pyramide. La pyramide n'est pas mal et ne manque

pas de caractère; mais l'eau ne vaut absolument rien. Du reste, pas un

arbuste, pas un brin d'herbe, de la boue desséchée d'un côté, du sable

de l'autre. Pour animer le paysage, il y avait une caravane au repos.

Elle était presque uniquement composée de femmes et de moullahs. Tout

ce monde s'en allait à Koum, non pas précisément en pèlerinage, mais

pour y porter une quantité de grands coffres longs, étendus par terre

au soleil et d'où s'exhalait une odeur fort étrange. C'étaient des

morts. Les Persans ont une telle passion pour les Imans que, riches ou

pauvres, dévots ou incrédules, ils ne se tiennent pas de se faire

enterrer près des tombeaux de ces saints. Les plus riches aspirent à

être envoyés à Kerbela pour avoir une demeure sur le fameux champ de

bataille où furent massacrés les fils d'Aly par les partisans de

Yésyd; d'autres se contentent de Mesched et y restent sous la

protection de l'Iman Riza; enfin, les gens à fortune médiocre du

nord-ouest vont à Koum, près de Baby Fathmèh ou Mme Fathmèh. C'est une

passion universelle et, qui plus est, une mode; peu de personnes

résistent à la fantaisie de stipuler dans leur testament que leurs

héritiers les feront enterrer dans un des lieux sacrés.

Le Tour du Monde; Perse Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 6 段