Il est aussi d'autres voyageurs qui, d'après les idées européennes,

paraissent plus dignes d'intérêt; ceux-là parcourent le monde oriental

pour s'instruire. Ils sont assez nombreux. Rien ne les distingue

extérieurement des derviches, si ce n'est qu'ils ne vont point la tête

nue et ne portent point de longs cheveux. Ils sont peu curieux

d'opinions théologiques ou de méditations sur les choses

surnaturelles, ne s'occupent que des moeurs des pays qu'ils parcourent

et des curiosités de l'art ou de la nature qu'ils peuvent y trouver.

Mais les pèlerins les plus curieux que j'aie jamais rencontrés sont

les derniers dont je parlerai ici.

[Illustration: Dans une cour, à Téhéran.--Dessin de M. Jules Laurens.]

Deux pèlerins. -- Le culte du feu.

Je fus abordé un jour par deux hommes de taille médiocre, d'un noir

bleuâtre, maigres, et ayant, comme tous les gens du sud de l'Asie, qui

n'appartiennent pas aux races militaires, l'air riant, doux et soumis.

Ils me parurent, au premier abord, être des Beloutches. Mais je me

trompais, car l'un d'entre eux se réclama auprès de moi de la qualité

de Français, qu'il attribua aussi à son compagnon. L'aspect de ces

soi-disant compatriotes n'était pas propre à soutenir la validité de

leurs prétentions, je fus bien vite convaincu de leur sincérité. Ils

portaient de longs bonnets pointus en feutre, semblables à ceux des

Ouzbeks. Bien qu'on fût au mois de juillet, ils étaient vêtus des

lambeaux graisseux de ces longues robes fourrées en peau de mouton que

l'on fabrique à Bokhara, et leur saleté dépassait non-seulement tout

ce qu'on peut voir, mais même tout ce qu'on peut imaginer.

Explications faites, j'appris enfin que ces deux hommes, appelés l'un

Kakscha et l'autre Mostanscha, étaient des Tamouls de Pondichéry. Ils

prétendaient appartenir à la caste brahmanique et se donnaient pour

agriculteurs. Dans leur opinion, le feu ayant créé toutes choses et ne

pouvant dès lors être trop vénéré, ils avaient voulu faire acte de

dévotion envers cet élément. Or, c'était une opinion courante parmi

leurs compatriotes du pays de Pondichéry, qu'il existait quelque part

dans le Turkestan un _Atesch-Kédèh_ ou temple du Feu, d'une sainteté

extraordinaire. De temps immémorial, l'usage d'y aller porter ses

prières s'était maintenu, mais aucun de ceux qui avaient fait la route

ne s'étant occupé de donner en détail l'itinéraire des pays traversés

pour y arriver, personne ne savait autre chose de ce voyage, sinon que

l'_Atesch-Kédèh_ existait dans le Nord. Il paraît que ce renseignement

suffisait aux fidèles; car, après bien d'autres, Kakscha et Mostanscha

s'étaient mis en chemin.

Ils commencèrent par aller à Bombay, par terre, et de là, traversant

le Kotch, ils arrivèrent aux bords de l'Indus. Ils remontèrent le

fleuve, tantôt en cheminant sur ses rives, tantôt dans les

embarcations là où ils en trouvèrent et où on voulut bien leur donner

le passage gratis. Ils parvinrent ainsi jusqu'à Peschawer et, s'étant

informés, ils apprirent qu'on ne connaissait pas d'Atesch-Kédèh dans

le pays, mais qu'il n'était pas impossible qu'il y en eût à Kaschemyr.

Ils partirent pour Kaschemyr. Dans cette ville, on leur dit que le

culte du feu était inconnu ou du moins n'avait point de sanctuaire

dans la vallée; mais qu'il était de notoriété publique que Balkh étant

la mère des villes et ayant été fondée par Zerdescht ou Zoroastre, si

un Atesch-Kédèh pouvait exister quelque part, ce devait être

incontestablement là. Ils en tombèrent d'accord et partirent pour

Balkh. Point d'Atesch-Kédèh; c'était à Bokhara qu'il fallait se rendre

pour s'en éclaircir. Ils y allèrent et trouvèrent enfin, non pas ce

qu'ils cherchaient, mais des renseignements positifs. On leur affirma

que le sanctuaire de leur croyance existait à Bakou, sur la rive

occidentale de la Caspienne, dans le pays des Russes (voy. notre

premier volume, p. 125); et, en effet, les feux perpétuels que la

nature y entretient sont un objet constant d'adoration de la part des

sectaires.

Kakscha et Mostanscha reprirent leur route, sans avoir le moins du

monde pensé à perdre patience, et s'acheminèrent vers Asterabad; mais

c'était justement dans le temps que le gouverneur actuel de cette

ville, Djafèr-Kouly-Khan, faisait une campagne longtemps différée, et

devenue indispensable, contre les maraudeurs turcomans; de peur de

tomber dans ce conflit et d'être faits esclaves d'un côté ou décapités

de l'autre, les deux Tamouls se dirigèrent vers Mesched, et de là

passèrent par Téhéran, où j'entendis leur histoire.

Je ne relève pas ce qu'il y a de singulier à voir le culte du feu et

les Atesch-Kédèhs de la Perse en vénération sur la côte du Malabar et

auprès de gens qui se prétendent de caste brahmanique; je constate

seulement que cela est, et c'est une des marques les plus fortes que

j'aie jamais rencontrées de la diffusion, et je puis ajouter de la

confusion des idées persanes avec les idées hindoues. Pour achever ce

récit, les deux pèlerins voyageaient avec une petite tente basse en

toile blanche où l'on pouvait s'asseoir deux, mais non se tenir debout

ni se coucher. Ils possédaient deux vases de cuivre pour faire cuire

leurs aliments; car, circonstance particulièrement gênante dans une

telle entreprise, il ne leur paraissait pas conforme à leurs devoirs

religieux de rien manger qui eût été préparé par d'autres mains que

les leurs, ce qui les privait naturellement des bénéfices de

l'hospitalité commune. Leur mobilier était complété par un de ces jeux

autrefois assez en vogue dans nos salons, et que l'on appelle un

baguenaudier. Ils y paraissaient fort habiles, et les Persans

prenaient plaisir à les voir faire. Ils avaient mis quatre ans pour

arriver à Téhéran et prévoyaient, sans nul ennui, qu'à leur retour de

Bakou, ils auraient à refaire exactement le même chemin et à voir

s'écouler le même espace de temps avant d'arriver chez eux. Lorsqu'on

leur eut expliqué qu'en passant par Ispahan et Schyraz pour

s'embarquer à Bouschyr, leur voyage serait beaucoup plus rapide, ils

ne parurent nullement touchés de cet avantage: un Asiatique comprend

difficilement l'utilité de se hâter. Enfin, lorsqu'ils eurent passé

une journée à répondre aux questions des gens de la maison joyeusement

assis en cercle autour d'eux, et avec lesquels ils s'étaient mis tout

d'abord sur le pied le plus amical, ils témoignèrent le désir de

continuer leur route. On leur demanda quelle aumône pourrait leur être

agréable et leur paraître généreuse, puisqu'ils avaient refusé toute

nourriture, le kalian et même une tasse d'eau; ils se firent un peu

prier et enfin répondirent que si, par l'effet d'une générosité

surhumaine, dont leur coeur conserverait à jamais la mémoire, on

voulait bien leur donner trente schahys, ils se considéreraient comme

comblés. Trente schahys ne représentent pas tout à fait quarante sous.

C'est avec cette facilité, mais aussi cette patience, cette gaieté

continuelle, cette curiosité douce, toujours portée à satisfaire celle

d'autrui en se satisfaisant elle-même, que les Asiatiques circulent

dans les pays les uns des autres, sans même savoir bien positivement

où ils vont, ni souvent où ils sont. Les longs entretiens de tous les

jours, de toutes les heures, où toutes les idées s'expriment, où tout

se dit, où rien n'est considéré comme scandaleux quand la forme ne

choque pas, exercent naturellement une influence irrésistible et

donnent lieu à cette facilité de moeurs, à cette tolérance universelle

dont l'Européen seul, avec ses opinions arrêtées, ses décisions

tranchantes ou ironiques, est rigoureusement exclu, mais qui permet

aux brahmanistes, aux musulmans, aux chrétiens, aux juifs arméniens de

vivre pêle-mêle sans se choquer jamais, sauf les jours de crise

politique.

La police. -- Les ponts. -- Le laisser aller administratif.

L'État persan n'existe pas en réalité, l'individu est tout. L'État?

comment pourrait-il être, lorsque personne n'en prend aucun souci? La

population, assez semblable, sous ce rapport comme sous beaucoup

d'autres, à celle de l'empire romain, méprise ses gouvernants, quels

qu'ils soient, bons ou mauvais, déprédateurs ou bien intentionnés.

Incapable de fidélité politique et de dévouement, pleine d'adoration

pour le pays en lui-même, elle ne croit à aucun moyen de le conduire.

Aussi tout le monde pillant sans honte comme sans scrupule, et

profitant à qui mieux mieux des deniers publics, il n'existe en fait

que peu ou point d'administration. La police qui se fait dans les

villes est assez bien entendue, il faut le reconnaître, ne serait-ce

que pour la singularité du fait. De toute antiquité, les villes d'Asie

connaissent et pratiquent l'excellent système de surveillance qui

consiste à entretenir des gardiens de nuit dans chaque rue. On

n'entend pas de tapages nocturnes; il n'y a pas de désordres publics.

Mais, en dehors de ce point-là, tous les autres sont réduits à néant.

Une partie de la population urbaine ne paye jamais d'impôt, soit que

des priviléges abusifs que rien ne justifie, sinon le long usage,

aient légitimé un prétendu droit, ou que, par de fausses mesures,

l'autorité royale l'ait consacré, ou enfin que simplement les

contribuables, n'étant pas en humeur de payer, chassent les

percepteurs ou ne consentent pas à les recevoir. J'ai vu des villes se

donner cette position commode, et les gouverneurs n'y pouvaient rien,

faute de troupes, de ressources ou de bonne volonté. Mais personne n'y

prend garde.

Autrefois, la viabilité était très-perfectionnée en Perse. Les rois

sassanides avaient créé, dans les provinces du Sud principalement, de

magnifiques routes, des ponts, des caravansérails en grand nombre. Les

différentes dynasties musulmanes continuèrent ce système, et jusqu'à

la fin des Séfévys, dans le premier tiers du siècle précédent, les

travaux existants furent conservés avec soin, et çà et là augmentés.

Mais, depuis lors, tout est détruit, tout a disparu. Dans l'empire

entier il n'existe plus un chemin, pas même pour aller de Téhéran à la

résidence d'été du souverain, qui en est à deux lieues. À la vérité,

tant que dure la belle saison, la nature du sol et la sécheresse

soutenue du climat permettent de s'en passer en beaucoup d'endroits.

L'habitude et l'adresse font le reste.

Il y a encore quelques ponts, la plupart construits par des

particuliers. Comme on ne les répare point, il est d'usage de les

économiser, en ne passant dessus qu'en cas de nécessité absolue. Un

honnête voyageur me disait que c'était pécher que d'user les ponts

sans besoin. Un homme consciencieux traverse à gué, et les caravanes

n'y manquent jamais.

Il n'y a pas de forteresses; il n'y a pas d'arsenaux sérieux; il n'y a

pas un magasin public; l'administration, quant à son personnel,

n'existe que pour fournir à une partie nombreuse, il est vrai, de la

population, des prétextes pour vivre aux dépens de l'autre; l'armée

cause plus de concussions qu'elle ne rend de services. Cependant elle

est utile encore, car elle peut, dans bien des cas, maintenir l'ordre,

et surtout elle a puissamment contribué à tenir en échec d'abord, à

ruiner ensuite la puissance des tribus nomades. Mais, en somme, en

disant du gouvernement de la Perse qu'il n'existe pas, on n'exagère

que de bien peu.

Les amusements d'un bazar persan.

Je ne crois pas qu'il y ait de lieu au monde où l'on s'amuse plus

continuellement que dans un bazar de Téhéran, d'Ispahan ou de Schyraz.

C'est une conversation qui dure toute la journée sous ces grandes

arcades voûtées, où la foule se presse perpétuellement aussi bigarrée

que possible. Les marchands sont assis sur le rebord des boutiques, où

les marchandises s'étalent avec un art d'exposition que nous avons

imité et perfectionné. Les loutys coudoient la foule, le bonnet de

travers, la poitrine débraillée, la main sur le gâmâ. Les aveugles

chantent. Un raconteur d'histoire s'est emparé du chemin et hurle à

pleins poumons les douleurs ou les attendrissements, ou les paroles

édifiantes d'un roman. Là, passent des Kurdes avec leur turban énorme

et leur physionomie sombre et sérieuse. Au milieu d'eux se glissent,

semblables à des anguilles, des mirzas, l'encrier à la ceinture,

gesticulant comme des possédés et riant à grands éclats; dans leur

marche précipitée, ils tombent sur une file de mulets chargés de

marchandises, qui sont arrêtés à leur tour par de longs chameaux

venant en sens inverse. La question pour la foule est de passer au

milieu de ce conflit; ce qui est certain, c'est qu'elle y passe. Un

derviche avec ses cheveux épars, son bonnet rouge brodé en soie de

couleur de maximes édifiantes, le corps à demi nu, la hache sur le

dos, et faisant sonner une grosse chaîne de fer, s'entretient

familièrement avec un moullah, marchand de livres, ou un tourneur qui

lui fabrique un tuyau pour son kalyan. Là-dessus passe un gentilhomme

afghan à cheval, suivi d'une troupe de ses stipendiés. C'est la figure

dure, sauvage, intrépide des lansquenets, et c'est aussi leur air

débraillé. Turbans bleus collés sur la tête, habits de couleur sombre

déguenillés, de grands sabres, de grands couteaux, de longs fusils et

de petits boucliers sur l'épaule, de vrais pandours, et dans toute

cette cohue des troupeaux de femmes. Elles errent deux à deux, quatre

à quatre, très-souvent seules, toutes uniformément couvertes d'un

voile de coton, rarement de soie, gros bleu, qui les entoure depuis le

sommet de la tête jusqu'aux pieds. Le visage est étroitement caché par

une bande de toile blanche qui s'attache derrière la tête, par-dessus

le voile bleu, et retombant devant jusqu'à terre, rend impossible

d'apercevoir ni de deviner les traits. Un carré brodé à jour à la

hauteur des yeux, leur permet de voir très-bien et de respirer à

travers ce _rou-bend_ ou _lien de visage_. Sous le voile bleu appelé

_tchader_, qui est surtout destiné à envelopper depuis la tête

jusqu'aux genoux de la personne, se met encore un vaste pantalon à

pied qui contient les jupes et qu'on ne revêt que pour sortir (voy. p.

44). Ainsi calfeutrées, enfermées, les femmes cheminent en traînant

leurs petites pantoufles à talons avec un balancement qui n'a rien de

gracieux, et viennent s'accroupir au bas de la boutique des marchands

d'étoffes, faisant déplier des monceaux de pièces de toile, des

soieries, des cotonnades, discutant, comparant, ne se décidant pas, et

enfin se levant et s'en allant maintes fois sans avoir rien acheté,

comme cela se pratique dans d'autres pays encore, et tout cela sans

avoir soulevé le moindre bout de leurs voiles.

[Illustration: Persane. Guerrier kadjar. Guerrier. Paysan. Bourgeoise

persane. Portrait d'un peintre. Moullah (prêtre, professeur). Chef

wahabite.--TYPES ET PORTRAITS PERSANS.--Dessin de M. Jules Laurens.]

Et tandis que les marchands font assaut d'éloquence et de persuasion

pour arrêter ces goûts si incertains et si changeants, tous les propos

et les cancans de la ville débordent de boutique en boutique. Ici on

parle politique et on blâme telle mesure récente du gouvernement ou

telle résolution qu'on dit imminente. On raconte ce qui s'est passé la

veille au soir ou le jour même dans le harem du roi et le point exact

où en est la discussion de telle klanum avec son mari. La chronique

scandaleuse court de bouche en bouche, peu voilée et s'exagérant tous

les quarts d'heure. On emprunte de l'argent et on en prête. On retire

telle pièce de vêtement qui était en gage depuis six mois et on va

engager telle autre. On se querelle, on se menace, mais on ne se

frappe pas, à moins de circonstances rares. C'est un tapage, des cris,

des rires, des gémissements, des poussées à faire tomber les voûtes,

et souvent aussi elles ne résistent pas. Car, bâties en briques crues

en beaucoup d'endroits et cimentées à la grosse, elles s'écroulent

avec fracas, surtout aux approches du printemps, et on ne peut nier

qu'elles n'écrasent çà et là quelques causeurs.

Les fiançailles. -- Le divorce. -- La journée d'une Persane.

Les Persans, extrêmement réservés sur la partie féminine de leur

propre famille, sont on ne peut plus goguenards à l'endroit des femmes

qui ne leur sont pas parentes. Ils s'en donnent alors à coeur joie, et

à les entendre on croirait qu'il n'y a de dames respectables dans

l'Iran qu'autant qu'ils ont encore une mère, une femme et des soeurs.

[Illustration: Ferach (homme de police publique ou privée). Kaliandji

(porteur de pipe). Soldat à l'européenne. Pichkadmeth (page).--GROUPE

DE PERSANS.--Dessin de M. Jules Laurens.]

Sans m'arrêter à ces rapports, probablement empreints de beaucoup

d'exagération, je dois dire que les femmes persanes se marient

très-jeunes. Dans les familles aisées, le père exige ordinairement du

fiancé trente tomans pour le prix de l'épouse, c'est-à-dire 360 fr.,

ce qui n'est pas énorme, et le plus souvent cette somme est employée

par les parents à l'usage de la jeune femme. Il n'y a donc pas lieu de

dépenser d'éloquence pour plaindre le sort d'une victime vendue par

un père barbare. Avant la cérémonie nuptiale, il s'écoule souvent

plusieurs mois pendant lesquels le fiancé n'est pas censé être admis à

voir sa future à visage découvert; mais, pour concilier sur ce point

l'attitude que la coutume impose au père de famille et la légitime

impatience du jeune homme, il est à peu près convenu que la mère de la

jeune fille veut à celui-ci tout le bien possible, et par faiblesse

lui fournit des occasions d'aller et venir dans la maison. Il en abuse

et se livre à ce qu'on appelle le _namzêd-bazy_, ou _la vie de

fiancé_, _le jeu de fiancé_. C'est-à-dire qu'il pénètre dans

l'endéroun, saute par-dessus les terrasses, et entre et sort par les

fenêtres à son gré.

D'ordinaire, les promis sont très-jeunes; l'homme a de quinze à seize

ans; la fille de dix à onze. Mariés sur ce pied, on serait porté à

croire qu'ils n'ont pas assez de raison pour conduire un ménage; mais

la raison entrant peu en ligne de compte dans les affaires persanes,

on admettra, sans trop d'indulgence, qu'ils sont déjà, sous ce

rapport, à peu près aussi avancés qu'ils le seront jamais: de ce côté,

il n'y a donc rien à dire. J'ai vu un ménage composé du père, de la

mère, de la femme et du mari, livré à des angoisses extrêmes et tout

le monde pleurant, parce que la jeune femme, âgée de quatorze ans,

allait mettre au monde son premier-né. Le père déclamait contre sa

femme, qui l'avait porté à exposer sa fille à un aussi grand danger.

La mère perdait la tête d'inquiétude et courait çà et là, hors

d'elle-même. Quant au mari, il s'était enfui dans un coin obscur pour

échapper aux reproches qui pleuvaient sur lui de toutes parts et il

pleurait à chaudes larmes. Quand les choses furent venues à bien par

l'intervention des commères, il resta huit jours sans oser se montrer.

Dans les hautes classes, cette sorte d'enfantillage existe moins en

réalité, mais on l'affecte. Car, à sept ou huit ans, un garçon épouse

une femme pour avoir soin de lui. Elle lui appartient par un lien

légal. Si, plus tard, elle ne lui plaît pas, il la répudie. C'est donc

l'intérêt de celle-ci de tâcher de se l'attacher de bonne heure par la

reconnaissance qui se forme très-vite, et qui néanmoins n'en est pas

un lien plus solide.

Arrivée à vingt-trois ou vingt-quatre ans, il est assez rare qu'une

femme n'ait pas eu déjà au moins deux maris et souvent bien davantage,

car les divorces se font avec une excessive facilité; pas plus

facilement toutefois que les mariages, car non-seulement on les

conduit sans beaucoup de cérémonie, mais on a encore imaginé de les

faire à terme, pour un an, six mois, trois mois et beaucoup moins; je

n'ai pas besoin de dire que la considération publique n'a rien à voir

avec ces sortes d'unions, qui sont jugées absolument comme on les

jugerait en Europe. La différence est que rien ne fait scandale dans

ce genre: la moralité asiatique ne blâme que ce qui s'affiche en

public, et rien de ce qui se cache derrière les murailles de

l'endéroun, où tout est permis.

Cette extrême facilité de faire et de défaire les alliances ne porte

personne à avoir plusieurs épouses à la fois. On peut dire que les

exemples de polygamie sont rares, et constituent presque des

exceptions. Il y a telle ville, comme Démavend, par exemple, qui

compte trois ou quatre mille âmes, où je n'ai trouvé que deux hommes

ayant chacun deux femmes, et je dois dire qu'on ne leur en savait pas

gré. Je parle des musulmans; car les nossayrys (ou Aly-Illays,

sectaires) sont monogames. Ainsi, en admettant, comme on l'a dit, que

la polygamie soit nuisible à la population, ce qui est un peu

difficile à croire quand on voit les enfants de Feth-Aly-Schah donner

à la troisième génération une tribu d'au moins cinq mille personnes,

encore faut-il avouer que la polygamie ne saurait être comptable de la

dépopulation de la Perse, puisqu'on peut dire presque à la rigueur

qu'elle n'y existe pas. Il arrive quelquefois qu'un Persan, changeant

de ville de temps à autre, aura une femme dans chacune de ces

résidences, mais ces cas sont aussi des exceptions.

Les femmes sont très-rigoureusement cloîtrées dans l'endéroun, en ce

sens que personne du dehors, aucun étranger à la famille n'y est

admis. Mais, d'autre part, elles sont parfaitement libres de sortir

depuis le matin jusqu'au soir et même depuis le soir jusqu'au matin

dans beaucoup de circonstances. D'abord, elles ont le bain; elles y

vont avec une servante qui porte sous son bras un coffret rempli des

objets de toilette et des parures nécessaires, et elles en reviennent

au plus tôt quatre ou cinq heures après. Ensuite, elles ont les

visites qu'elles se font entre elles et qui ne durent pas moins

longtemps. Puis elles ont leurs invitations pour les naissances, les

mariages, les anniversaires, les fêtes publiques et particulières qui

se renouvellent incessamment, sans compter les simples réunions plus

fréquentes encore. Elles ont aussi les pèlerinages à des tombeaux

situés à peu de distance dans de jolis paysages, auxquels elles sont

fort exactes, et qu'elles ne voudraient pas négliger pour rien au

monde.

J'ai rencontré des caravanes de pénitentes montées sur des mulets,

sous la conduite d'un ou deux domestiques, et qui arrivaient du

Mazenderan, c'est-à-dire de plus de quarante lieues. Elles

paraissaient s'amuser beaucoup.

Il ne faut pas oublier que toutes ces femmes sont si exactement

voilées et si semblables dans leurs vêtements extérieurs, qu'il est

impossible à l'oeil le plus exercé d'en reconnaître une seule. L'usage

de prendre un mari pour faire un voyage en pèlerinage à Kerbela ou à

la Mecque, lorsque le vrai mari ne peut accompagner sa femme, existe

encore en Perse; mais, au retour, le mari par occasion cesse de rien

être dans la famille.

Enfin, en mettant même à l'écart les invitations, le bain, les

pèlerinages, les visites au bazar, les femmes sortent quand elles

veulent, d'autant plus que les hommes restent très-peu au logis, et

elles paraissent vouloir toujours sortir, car elles encombrent les

rues en toute saison. À Dieu ne plaise que j'en conclue rien de

défavorable et que je pense que cette perpétuelle locomotion,

l'éducation très-libérale qu'elles reçoivent en certaines matières, la

persuasion où elles sont qu'étant des êtres imparfaits elles ne

sauraient être responsables de rien, enfin, l'incognito impénétrable

qui les suit partout, les induisent à rien de fâcheux. Les Persans le

prétendent, mais ils sont si médisants! et je n'en crois rien. Je me

borne à trouver que cette licence sans liberté, cette absence complète

d'éducation morale est d'un fâcheux effet pour les maris plus encore

que pour les femmes, et leur ôte complétement, dès la jeunesse, le

goût de la vie de famille et d'intérieur.

Le Tour du Monde; Perse Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 4 / 6 段