Je n’avais plus mon indifférence des retours de Rivebelle, je me

sentais accru de cette œuvre que je portais en moi (comme de quelque

chose de précieux et de fragile qui m’eût été confié et que j’aurais

voulu remettre intact aux mains auxquelles il était destiné et qui

n’étaient pas les miennes). Et dire que tout à l’heure, quand je

rentrerais chez moi, il suffirait d’un choc accidentel pour que mon

corps fût détruit, et que mon esprit, d’où la vie se retirerait, fût

obligé de lâcher à jamais les idées qu’en ce moment il enserrait,

protégeait anxieusement de sa pulpe frémissante et qu’il n’avait pas

eu le temps de mettre en sûreté dans un livre. Maintenant, me sentir

porteur d’une œuvre rendait pour moi un accident où j’aurais trouvé la

mort plus redoutable, même (dans la mesure où cette œuvre me semblait

nécessaire et durable) absurde, en contradiction avec mon désir,

avec l’élan de ma pensée, mais pas moins possible pour cela puisque

les accidents, étant produits par des causes matérielles, peuvent

parfaitement avoir lieu au moment où des volontés fort différentes,

qu’ils détruisent sans les connaître, les rendent détestables, comme

il arrive chaque jour dans les incidents les plus simples de la vie

où, pendant qu’on désire de tout son cœur ne pas faire de bruit à un

ami qui dort, une carafe placée trop au bord de la table tombe et le

réveille.

Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il

y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais

aurais-je le temps de les exploiter? J’étais la seule personne capable

de le faire. Pour deux raisons: avec ma mort eût disparu non seulement

le seul ouvrier mineur capable d’extraire les minerais, mais encore le

gisement lui-même; or, tout à l’heure, quand je rentrerais chez moi,

il suffirait de la rencontre de l’auto que je prendrais avec une autre

pour que mon corps fût détruit et que mon esprit fût forcé d’abandonner

à tout jamais mes idées nouvelles. Or, par une bizarre coïncidence,

cette crainte raisonnée du danger naissait en moi à un moment où,

depuis peu, l’idée de la mort m’était devenue indifférente. La crainte

do n’être plus moi m’avait fait jadis horreur et à chaque nouvel amour

que j’éprouvais--pour Gilberte, pour Albertine--parce que je ne pouvais

supporter l’idée qu’un jour l’être qui les aimait n’existerait plus,

ce qui serait comme une espèce de mort. Mais à force de se renouveler

cette crainte s’était naturellement changée en un calme confiant.

Si l’idée de la mort, dans ce temps-là, m’avait ainsi assombri l’amour,

depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre

la mort. Car je comprenais que mourir n’était pas quelque chose de

nouveau, mais qu’au contraire depuis mon enfance j’étais déjà mort

bien des fois. Pour prendre la période la moins ancienne, n’avais-je

pas tenu à Albertine plus qu’à ma vie? Pouvais-je alors concevoir ma

personne sans qu’y continuât mon amour pour elle? Or je ne l’aimais

plus, j’étais, non plus l’être qui l’aimait, mais un être différent

qui ne l’aimait pas, j’avais cessé de l’aimer quand j’étais devenu un

autre. Or je ne souffrais pas d’être devenu cet autre, de ne plus aimer

Albertine; et certes, ne plus avoir un jour mon corps ne pouvait me

paraître, en aucune façon, quelque chose d’aussi triste que m’avait

paru jadis de ne plus aimer un jour Albertine. Et pourtant, combien

cela m’était égal maintenant de ne plus l’aimer! Ces morts successives,

si redoutées du moi qu’elles devaient anéantir, si indifférentes, si

douces une fois accomplies, et quand celui qui les craignait n’était

plus là pour les sentir, m’avaient fait, depuis quelque temps,

comprendre combien il serait peu sage de m’effrayer de la mort. Or

c’était maintenant qu’elle m’était devenue depuis peu indifférente

que je recommençais de nouveau à la craindre, sous une autre forme il

est vrai, non pas pour moi, mais pour mon livre, à l’éclosion duquel

était, au moins pendant quelque temps, indispensable cette vie que

tant de dangers menaçaient. Victor Hugo dit: «Il faut que l’herbe

pousse et que les enfants meurent.» Moi je dis que la loi cruelle de

l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant

toutes les souffrances pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de

la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les

générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en

dessous, leur «déjeuner sur l’herbe». J’ai dit des dangers extérieurs;

des dangers intérieurs aussi. Si j’étais préservé d’un accident venu

du dehors, qui sait si je ne serais pas empêché de profiter de cette

grâce par un accident survenu au-dedans de moi, par quelque catastrophe

interne, quelque accident cérébral, avant que fussent écoulés les mois

nécessaires pour écrire ce livre.

L’accident cérébral n’était même pas nécessaire. Des symptômes,

sensibles pour moi par un certain vide dans la tête, et par un oubli de

toutes choses que je ne retrouvais plus que par hasard, comme quand,

en rangeant des affaires, on en trouve une qu’on avait oubliée, qu’on

n’avait même pas pensé à chercher, faisaient de moi un thésauriseur

dont le coffre-fort crevé eût laissé fuir au fur et à mesure ses

richesses.

Quand, tout à l’heure, je reviendrais chez moi par les Champs-Élysées,

qui me disait que je ne serais pas frappé par le même mal que ma

grand’mère, un après-midi où elle était venue y faire avec moi une

promenade qui devait être pour elle la dernière, sans qu’elle s’en

doutât, dans cette ignorance, qui est la notre, que l’aiguille est

arrivée sur le point précis où le ressort déclenché de l’horlogerie

va sonner l’heure. Peut-être la crainte d’avoir déjà parcouru presque

tout entière la minute qui précède le premier coup de l’heure, quand

déjà celui-ci se prépare, peut-être cette crainte du coup qui serait

en train de s’ébranler dans mon cerveau était-elle comme une obscure

connaissance de ce qui allait être, comme un reflet dans la conscience

de l’état précaire du cerveau dont les artères vont céder, ce qui n’est

pas plus impossible que cette soudaine acceptation de la mort qu’ont

des blessés, qui, quoiqu’ils aient gardé leur lucidité, que le médecin

et le désir de vivre cherchent à les tromper, disent, voyant ce qui va

être: «Je vais mourir, je suis prêt» et écrivent leurs adieux à leur

femme.

Cette obscure connaissance de ce qui devait être me fut donnée par la

chose singulière qui arriva avant que j’eusse commencé mon livre, et

qui m’arriva sous une forme dont je ne me serais jamais douté. On me

trouva, un soir où je sortis, meilleure mine qu’autrefois, on s’étonna

que j’eusse gardé tous mes cheveux noirs. Mais je manquai trois fois

de tomber en descendant l’escalier. Ce n’avait été qu’une sortie de

deux heures, mais quand je fus rentré je sentis que je n’avais plus ni

mémoire, ni pensée, ni force, ni aucune existence. On serait venu pour

me voir, pour me nommer roi, pour me saisir, pour m’arrêter, que je

me serais laissé faire sans dire un mot, sans rouvrir les yeux, comme

ces gens atteints au plus haut degré du mal de mer et qui, traversant

sur un bateau la mer Caspienne, n’esquissent pas même une résistance

si on leur dit qu’on va les jeter à la mer. Je n’avais, à proprement

parler, aucune maladie, mais je sentais que je n’étais plus capable

de rien, comme il arrive à des vieillards alertes la veille et qui,

s’étant fracturé la cuisse, ou ayant eu une indigestion, peuvent

mener encore quelque temps, dans leur lit, une existence qui n’est

plus qu’une préparation plus ou moins longue à une mort désormais

inéluctable. Un des moi, celui qui jadis allait dans un de ces festins

de barbares qu’on appelle dîners en ville et où, pour les hommes en

blanc, pour les femmes à demi nues et emplumées, les valeurs sont si

renversées que quelqu’un qui ne vient pas dîner après avoir accepté,

ou seulement n’arrive qu’au rôti, commet un acte plus coupable que les

actions immorales dont on parle légèrement pendant ce dîner ainsi que

des morts récentes, et ou la mort ou une grave maladie sont les seules

excuses à ne pas venir, à condition qu’on ait fait prévenir à temps,

pour l’invitation du quatorzième, qu’on était mourant, ce moi-là en

moi avait gardé ses scrupules et perdu sa mémoire. L’autre moi, celui

qui avait conçu son œuvre, en revanche se souvenait. J’avais reçu une

invitation de Mme Molé et appris que le fils de Mme Sazerat était

mort. J’étais résolu à employer une de ces heures après lesquelles je

ne pourrais plus prononcer un mot, la langue liée comme ma grand’mère

pendant son agonie, ou avaler du lait, à adresser mes excuses à Mme

Molé et mes condoléances à Mme Sazerat. Mais, au bout de quelques

instants, j’avais oublié que j’avais à le faire. Heureux oubli, car la

mémoire de mon œuvre veillait et allait employer à poser mes premières

fondations l’heure de survivance qui m’était dévolue. Malheureusement,

en prenant un cahier pour écrire, la carte d’invitation de Mme

Molé glissait près de moi. Aussitôt le moi oublieux, mais qui avait

la prééminence sur l’autre, comme il arrive chez tous les barbares

scrupuleux qui ont dîné en ville, repoussait le cahier, écrivait à

Mme Molé (laquelle d’ailleurs m’eût sans doute fort estimé, si

elle l’eût appris, d’avoir fait passer ma réponse à son invitation

avant mes travaux d’architecte). Brusquement, un mot de ma réponse me

rappelait que Mme Sazerat avait perdu son fils, je lui écrivais

aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice

de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les

yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours. Pourtant, si tous mes

devoirs inutiles, auxquels j’étais prêt à sacrifier le vrai, sortaient

au bout de quelques minutes de ma tête, l’idée de ma construction ne

me quittait pas un instant. Je ne savais pas si ce serait une église

où des fidèles sauraient peu à peu apprendre des vérités et découvrir

des harmonies, le grand plan d’ensemble, ou si cela resterait comme un

monument druidique au sommet d’une île, quelque chose d’infréquenté à

jamais. Mais j’étais décidé à y consacrer mes forces qui s’en allaient

comme à regret, et comme pour pouvoir me laisser le temps d’avoir,

tout le pourtour terminé, fermé «la porte funéraire». Bientôt je pus

montrer quelques esquisses. Personne n’y comprit rien. Même ceux qui

furent favorables à ma perception des vérités que je voulais ensuite

graver dans le temple me félicitèrent de les avoir découvertes au

«microscope» quand je m’étais, au contraire, servi d’un télescope pour

apercevoir des choses, très petites, en effet, mais parce qu’elles

étaient situées à une grande distance, et qui étaient chacune un

monde. Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait feuilleur

de détails. D’ailleurs, à quoi bon faisais-je cria? j’avais eu de

la facilité, jeune, et Bergotte avait trouvé mes pages de collégien

«parfaites», mais au lieu de travailler, j’avais vécu dans la paresse,

dans la dissipation des plaisirs, dans la maladie, les soins, les

manies, et j’entreprenais mon ouvrage à la veille de mourir, sans rien

savoir de mon métier. Je ne me sentais plus la force de faire face

à mes obligations avec les êtres, ni à mes devoirs envers ma pensée

et mon œuvre, encore moins envers tous les deux. Pour les premiers,

l’oubli des lettres à écrire simplifiait un peu ma tâche. La perte de

la mémoire m’aidait un peu en faisant des coupes dans mes obligations,

mon œuvre les remplaçait. Mais tout d’un coup, au bout d’un mois,

l’association des idées ramenait, avec mes remords, le souvenir et

j’étais accablé du sentiment de mon impuissance. Je fus étonné d’être

indifférent aux critiques qui m’étaient faites, mais c’est que,

depuis le jour où mes jambes avaient tellement tremblé en descendant

l’escalier, j’étais devenu indifférent à tout, je n’aspirais plus

qu’au repos, en attendant le grand repos qui finirait par venir. Ce

n’était pas parce que je reportais après ma mort l’admiration qu’on

devait, me semblait-il, avoir pour mon œuvre que j’étais indifférent

aux suffrages de l’élite actuelle. Celle d’après ma mort pourrait

penser ce qu’elle voudrait. Cela ne me souciait pas davantage. En

réalité, si je pensais à mon œuvre et point aux lettres auxquelles je

devais répondre, ce n’était plus que je misse entre les deux choses,

comme au temps de ma paresse, et ensuite au temps de mon travail,

jusqu’au jour où j’avais dû me retenir à la rampe de l’escalier, une

grande différence d’importance. L’organisation de ma mémoire, de mes

préoccupations, était liée à mon œuvre, peut-être parce que, tandis que

les lettres reçues étaient oubliées l’instant d’après, l’idée de mon

œuvre était dans ma tête, toujours la même, en perpétuel devenir. Mais

elle aussi m’était devenue importune. Elle était pour moi comme un fils

dont la mère mourante doit encore s’imposer la fatigue de s’occuper

sans cesse, entre les piqûres et les ventouses. Elle l’aime peut-être

encore, mais ne le sait plus que par le devoir excédant qu’elle a

de s’occuper de lui. Chez moi les forces de l’écrivain n’étaient

plus à la hauteur des exigences égoïstes de l’œuvre. Depuis le jour

de l’escalier, rien du monde, aucun bonheur, qu’il vînt de l’amitié

des gens, des progrès de mon œuvre, de l’espérance de la gloire, ne

parvenait plus à moi que comme un si pâle soleil qu’il n’avait plus

la vertu de me réchauffer, de me faire vivre, de me donner un désir

quelconque, et encore était-il trop brillant, si blême qu’il fût, pour

mes yeux qui préféraient se fermer, et je me retournais du côté du mur.

Il me semble, pour autant que je sentais le mouvement de mes lèvres,

que je devais avoir un petit sourire infime d’un coin de la bouche

quand une dame m’écrivait: «J’ai été _surprise_ de ne pas avoir

de réponse à ma lettre.» Néanmoins, cela me rappelait la lettre, et je

lui répondais. Je voulais tâcher, pour qu’on ne pût me croire ingrat,

de mettre ma gentillesse actuelle au niveau de la gentillesse que les

gens avaient pu avoir pour moi. Et j’étais écrasé d’imposer à mon

existence agonisante les fatigues surhumaines de la vie.

Cette idée de la mort s’installa définitivement en moi comme fait un

amour. Non que j’aimasse la mort, je la détestais. Mais, après y avoir

songé sans doute de temps en temps, comme à une femme qu’un n’aime pas

encore, maintenant sa pensée adhérait à la plus profonde couche de

mon cerveau si complètement que je ne pouvais m’occuper d’une chose,

sans que cette chose traversât d’abord l’idée de la mort et même, si

je ne m’occupais de rien et restais dans un repos complet, l’idée de

la mort me tenait compagnie aussi incessante que l’idée du moi. Je ne

pense pas que, le jour où j’étais devenu un demi-mort, c’étaient les

accidents qui avaient caractérisé cela, l’impossibilité de descendre un

escalier, de me rappeler un nom, de me lever, qui avaient causé, par un

raisonnement même inconscient, l’idée de la mort, que j’étais déjà à

peu près mort, mais plutôt que c’était venu ensemble, qu’inévitablement

ce grand miroir de l’esprit reflétait une réalité nouvelle. Pourtant

je ne voyais pas comment des maux que j’avais on pouvait passer sans

être averti à la mort complète. Mais alors je pensais aux autres, à

tous ceux qui chaque jour meurent sans que l’hiatus entre leur maladie

et leur mort nous semble extraordinaire. Je pensais même que c’était

seulement parce que je les voyais de l’intérieur (plus encore que par

les tromperies de l’espérance) que certains malaises ne me semblaient

pas mortels pris, un à un, bien que je crusse à ma mort, de même que

ceux qui sont le plus persuadés que leur terme est venu sont néanmoins

persuadés aisément que, s’ils ne peuvent pas prononcer certains mots,

cela n’a rien à voir avec une attaque, une crise d’aphasie, mais vient

d’une fatigue de la langue, d’un état nerveux analogue au bégaiement,

de l’épuisement qui a suivi une indigestion.

Moi, c’était autre chose que les adieux d’un mourant à sa femme que

j’avais à écrire, de plus long et à plus d’une personne. Long à

écrire. Le jour, tout au plus pourrais-je essayer de dormir. Si je

travaillais, ce ne serait que la nuit. Mais il me faudrait beaucoup de

nuits, peut-être cent, peut-être mille. Et je vivrais dans l’anxiété

de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le

sultan Sheriar, le matin, quand j’interromprais mon récit, voudrait

bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre

la suite le prochain soir. Non pas que je prétendisse refaire, en

quoi que ce fût, les _Mille et une Nuits_, pas plus que les

_Mémoires_ de Saint-Simon, écrits eux aussi la nuit, pas plus

qu’aucun des livres que j’avais tant aimés et desquels, dans ma naïveté

d’enfant, superstitieusement attaché à eux comme à mes amours, je ne

pouvais sans horreur imaginer une œuvre qui serait différente. Mais,

comme Elstir, comme Chardin, on ne peut refaire ce qu’on aime qu’en le

renonçant. Sans doute mes livres, eux aussi, comme mon être de chair,

finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner à mourir. On

accepte la pensée que dans dix ans soi-même, dans cent ans ses livres,

ne seront plus. La durée éternelle n’est pas plus promise aux œuvres

qu’aux hommes. Ce serait un livre aussi long que les _Mille et une

Nuits_ peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux

d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il

faut sacrifier son amour du moment et ne pas penser à son goût, mais

à une vérité qui ne nous demande pas nos préférences et nous défend

d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois

rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit, en les oubliant, les

Contes arabes ou les Mémoires de Saint-Simon d’une autre époque. Mais

était-il encore temps pour moi? n’était-il pas trop tard?

En tout cas, si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, je

sentais que la nature des circonstances qui m’avaient, aujourd’hui

même, au cours de cette matinée chez la princesse de Guermantes,

donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la

réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme

que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, au cours

de certains jours qui avaient tant influé sur moi--et qui nous reste

habituellement invisible--la forme du Temps. Cette dimension du Temps,

que j’avais jadis pressentie dans l’église de Combray, je tâcherais de

la rendre continuellement sensible dans une transcription du monde qui

serait forcément bien différente de celle que nous donnent nos sens si

mensongers. Certes, il est bien d’autres erreurs de nos sens--on a vu

que divers épisodes de ce récit me l’avaient prouvé--qui faussent pour

nous l’aspect réel de ce monde. Mais enfin, je pourrais, à la rigueur,

dans la transcription plus exacte que je m’efforcerais de donner, ne

pas changer la place des sons, m’abstenir de les détacher de leur

cause, à côté de laquelle l’intelligence les situe après coup, bien

que faire chanter la pluie au milieu de la chambre et tomber en déluge

dans la cour l’ébullition de notre tisane ne doit pas être, en somme,

plus déconcertant que ce qu’ont fait si souvent les peintres quand ils

peignent, très près ou très loin de nous, selon que les lois de la

perspective, l’intensité des couleurs et la première illusion du regard

nous les font apparaître, une voile ou un pic que le raisonnement

déplacera ensuite de distances quelquefois énormes.

Je pourrais, bien que l’erreur soit plus grave, continuer, comme on

fait, à mettre des traits dans le visage d’une passante, alors qu’à

la place du nez, des joues et du menton, il ne devrait y avoir qu’un

espace vide sur lequel jouerait tout au plus le reflet de nos désirs.

Et même, si je n’avais pas le loisir de préparer, chose déjà bien

plus importante, les cent masques qu’il convient d’attacher à un même

visage, ne fut-ce que selon les yeux qui le voient et le sens où ils

en lisent les traits et, pour les mêmes yeux, selon l’espérance ou la

crainte, ou au contraire l’amour et l’habitude qui cachent pendant tant

d’années les changements de l’âge, même enfin si je n’entreprenais

pas, ce dont ma liaison avec Albertine suffisait pourtant à me montrer

que sans cela tout est factice et mensonger, de représenter certaines

personnes non pas au dehors, mais en dedans de nous où leurs moindres

actes peuvent, amener des troubles mortels, et de faire varier aussi

la lumière du ciel moral selon les différences de pression de notre

sensibilité ou selon la sérénité de notre certitude, sous laquelle un

objet est si petit alors qu’un simple nuage de risque en multiplie en

un moment la grandeur, si je ne pouvais apporter ces changements et

bien d’autres (dont la nécessité, si on veut peindre le réel, a pu

apparaître au cours de ce récit) dans la transcription d’un univers qui

était à redessiner tout entier, du moins ne manquerais-je pas avant

toute chose d’y décrire l’homme comme ayant la longueur non de son

corps mais de ses années, comme devant, tâche de plus en plus énorme

et qui finit par le vaincre, les traîner avec lui quand il se déplace.

D’ailleurs, que nous occupions une place sans cesse accrue dans le

Temps, tout le monde le sent, et cette universalité ne pouvait que

me réjouir puisque c’est la vérité, la vérité soupçonnée par chacun,

que je devais chercher à élucider. Non seulement tout le monde sent

que nous occupons une place dans le Temps, mais, cette place, le plus

simple la mesure approximativement comme il mesurerait celle que

nous occupons dans l’espace. Sans doute, on se trompe souvent dans

cette évaluation, mais qu’on ait cru pouvoir la faire signifie qu’on

concevait l’âge comme quelque chose de mesurable.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 17 / 18 段