plus consistant parce qu’il était partagé par moi, mais à quelques
questions que je lui posai à nouveau sur le provincialisme de M. de
Bréauté, que j’avais à l’époque peu distingué de M. de Sagan, ou de
M. de Guermantes, elle reprit son point de vue de femme du monde,
c’est-à-dire de contemptrice de la mondanité. Tout en me parlant,
la duchesse me faisait visiter l’Hôtel. Dans des salons plus petits
on trouvait des intimes qui, pour écouter la musique, avaient
préféré s’isoler. Dans un petit salon Empire, où quelques rares
habits noirs écoutaient assis sur un canapé, on voyait, à côté d’une
Psyché supportée par une Minerve, une chaise longue, placée de façon
rectiligne, mais à l’intérieur incurvée comme un berceau, et où une
jeune femme était étendue. La mollesse de sa pose, que l’entrée de
la duchesse ne lui fit même pas déranger, contrastait avec l’éclat
merveilleux de sa robe Empire en une soierie nacarat devant laquelle
les plus rouges fuchsias eussent pâli et sur le tissu nacré de laquelle
des insignes et des fleurs semblaient avoir été enfoncés longtemps, car
leur trace y restait en creux. Pour saluer la duchesse elle inclina
légèrement sa belle tête brune. Bien qu’il fît grand jour, comme elle
avait demandé qu’on fermât les grands rideaux, en vue de plus de
recueillement pour la musique, on avait, pour ne pas se tordre les
pieds, allumé sur un trépied une urne où s’irisait une faible lueur.
En réponse à ma demande, la duchesse de Guermantes me dit que c’était
Mme de Sainte-Euverte. Alors je voulus savoir ce qu’elle était à la
madame de Sainte-Euverte que j’avais connue. Mme de Guermantes me
dit que c’était la femme d’un de ses petits-neveux, parut supporter
l’idée qu’elle était née La Rochefoucauld, mais nia avoir elle-même
connu des Sainte-Euverte. Je lui rappelai la soirée, que je n’avais
sue, il est vrai, que par ouï-dire, où princesse des Laumes, elle
avait retrouvé Swann. Mme de Guermantes m’affirma n’avoir jamais
été à cette soirée. La duchesse avait toujours été un peu menteuse
et l’était devenue davantage. Mme de Sainte-Euverte était pour
elle un salon--d’ailleurs assez tombé avec le temps--qu’elle aimait
à renier. Je n’insistai pas. «Non, qui vous avez pu entrevoir chez
moi, parce qu’il avait de l’esprit, c’est le mari de celle dont vous
parlez et avec qui je n’étais pas en relations.--Mais elle n’avait
pas de mari.--Vous vous l’êtes figuré parce qu’ils étaient séparés,
mais il était bien plus agréable qu’elle.» Je finis par comprendre
qu’un homme énorme, extrêmement grand, extrêmement fort, avec des
cheveux tout blancs, que je rencontrais un peu partout et dont je
n’avais jamais su le nom était le mari de Mme de Sainte-Euverte.
Il était mort l’an passé. Quant à la nièce, j’ignore si c’est à cause
d’une maladie d’estomac, de nerfs, d’une phlébite, d’un accouchement
prochain, récent ou manqué, qu’elle écoutait la musique étendue sans
se bouger pour personne. Le plus probable est que, fière de ses belles
soies rouges, elle pensait faire sur sa chaise longue un effet genre
Récamier. Elle ne se rendait pas compte qu’elle donnait pour moi la
naissance à un nouvel épanouissement de ce nom Sainte-Euverte, qui à
tant d’intervalle marquait la distance et la continuité du Temps. C’est
le Temps qu’elle berçait dans cette nacelle où fleurissaient le nom de
Sainte-Euverte et le style Empire en soie de fuchsias rouges. Ce style
Empire, Mme de Guermantes déclarait l’avoir toujours détesté; cela
voulait dire qu’elle le détestait maintenant, ce qui était vrai, car
elle suivait la mode, bien qu’avec quelque retard. Sans compliquer en
parlant de David qu’elle connaissait peu, toute jeune fille elle avait
cru M. Ingres le plus ennuyeux des poncifs, puis, brusquement, le plus
savoureux des maîtres de l’Art nouveau, jusqu’à détester Delacroix.
Par quels degrés elle était revenue de ce culte à la réprobation
importe peu, puisque ce sont là des nuances des goûts que le critique
d’art reflète dix ans avant la conversation des femmes supérieures.
Après avoir critiqué le style Empire, elle s’excusa de m’avoir parlé
de gens aussi insignifiants que les Sainte-Euverte et de niaiseries
comme le côté provincial de Bréauté, car elle était aussi loin de
penser pourquoi cela m’intéressait que Mme de Sainte-Euverte de La
Rochefoucauld, cherchant le bien de son estomac ou un effet ingresque,
était loin de soupçonner que son nom m’avait ravi, celui de son mari,
non celui plus glorieux de ses parents, et que je lui voyais comme une
fonction dans cette pièce pleine d’attributs de bercer le temps. «Mais
comment puis-je vous parler de ces sottises, comment cela peut-il vous
intéresser?» s’écria la duchesse. Elle avait dit cette phrase à mi-voix
et personne n’avait pu entendre ce qu’elle disait. Mais un jeune homme
(qui devait m’intéresser dans la suite par un nom bien plus familier de
moi autrefois que celui de Sainte-Euverte) se leva d’un air exaspéré et
alla plus loin pour écouter avec plus de recueillement. Car c’était la
sonate à Kreutzer qu’on jouait, mais, s’étant trompé sur le programme,
il croyait que c’était un morceau de Ravel qu’on lui avait déclaré être
beau comme du Palestrina, mais difficile à comprendre. Dans sa violence
à changer de place, il heurta, à cause de la demi-obscurité, un bonheur
du jour, ce qui n’alla pas sans faire tourner la tête à beaucoup de
personnes pour qui cet exercice si simple de regarder derrière soi
interrompait un peu le supplice d’écouter «religieusement» la sonate à
Kreutzer. Et Mme de Guermantes et moi, causes de ce petit scandale,
nous nous hâtâmes de changer de pièce. «Oui, comment ces riens-là
peuvent-ils intéresser un homme de votre mérite? C’est comme tout à
l’heure, quand je vous voyais causer avec Gilberte de Saint-Loup.
Ce n’est pas digne de vous. Pour moi c’est exactement rien, cette
femme-là, ce n’est même pas une femme, c’est ce que je connais de
plus factice et de plus bourgeois au monde (car, même à sa défense de
l’actualité, la duchesse mêlait ses préjugés d’aristocrate). D’ailleurs
devriez-vous venir dans des maisons comme ici? Aujourd’hui, encore, je
comprends parce qu’il y avait cette récitation de Rachel, ça peut vous
intéresser. Mais si belle qu’elle ait été, elle ne donne pas devant ce
public-là. Je vous ferai déjeuner seule avec elle. Alors vous verrez
l’être que c’est. Mais elle est cent fois supérieure à tout ce qui est
ici. Et après déjeuner elle vous dira du Verlaine. Vous m’en direz des
nouvelles.» Elle me vanta surtout ses après-déjeuners, où il y avait
tous les jours X et Y. Car elle en était arrivée à cette conception
des femmes à «salons» qu’elle méprisait autrefois (bien qu’elle le
niât aujourd’hui) et dont la grande supériorité, le signe d’élection
selon elle, étaient d’avoir chez elle «tous les hommes». Si je lui
disais que telle grande dame à «salons» ne disait pas du bien, quand
elle vivait, de Mme Howland, la duchesse éclatait de rire devant ma
naïveté: «Naturellement, l’autre avait chez elle tous les hommes et
celle-ci cherchait à les attirer.» Elle reprit: «Mais dans de grandes
machines comme ici, non, ça me passe que vous veniez. A moins que ce
ne soit pour faire des études...», ajouta-t-elle d’un air de doute,
de méfiance, et sans trop s’aventurer, car elle ne savait pas très
exactement en quoi consistait le genre d’opérations improbables auquel
elle faisait allusion.
«Est-ce que vous ne croyez pas, dis-je à la duchesse, que ce soit
pénible à Mme de Saint-Loup d’entendre ainsi, comme elle vient de
le faire, l’ancienne maîtresse de son mari?» Je vis se former dans le
visage de Mme de Guermantes cette barre oblique qui relie par des
raisonnements ce qu’on vient d’entendre à des pensées peu agréables.
Raisonnements inexprimés, il est vrai, mais toutes les choses graves
que nous disons ne reçoivent jamais de réponse ni verbale, ni écrite.
Les sots seuls sollicitent en vain deux fois de suite une réponse à
une lettre qu’ils ont eu le tort d’écrire et qui était une gaffe; car
à ces lettres-là il n’est jamais répondu que par des actes, et la
correspondante qu’on croit inexacte vous dit Monsieur quand elle vous
rencontre, au lieu de vous appeler par votre prénom. Mon allusion à
la liaison de Saint-Loup avec Rachel n’avait rien de si grave et ne
put mécontenter qu’une seconde Mme de Guermantes en lui rappelant
que j’avais été l’ami de Robert, et peut-être son confident au sujet
des déboires qu’avait procurés à Rachel sa soirée chez la duchesse.
Mais celle-ci ne persista pas dans ses pensées, la barre orageuse se
dissipa, et Mme de Guermantes me répondit à ma question relative
à Mme de Saint-Loup: «Je vous dirai que je crois que ça lui est
d’autant plus égal que Gilberte n’a jamais aimé son mari. C’est une
petite horreur. Elle a aimé la situation, le nom, être ma nièce, sortir
de sa fange, après quoi elle n’a pas eu d’autre idée que d’y rentrer.
Je vous dirai que ça me faisait beaucoup de peine à cause du pauvre
Robert, parce qu’il avait beau ne pas être un aigle, il s’en apercevait
très bien, et d’un tas de choses. Il ne faut pas le dire parce qu’elle
est malgré tout ma nièce, je n’ai pas la preuve positive qu’elle le
trompait, mais il y a eu un tas d’histoires. Mais si, je vous dis que
je le sais, avec un officier de Méséglise, Robert a voulu se battre.
C’est pour tout ça que Robert s’est engagé. La guerre lui est apparue
comme une délivrance de ses chagrins de famille; si vous voulez ma
pensée, il n’a pas été tué, il s’est fait tuer. Elle n’a eu aucune
espèce de chagrin, elle m’a même étonnée par un rare cynisme dans
l’affectation de son indifférence, ce qui m’a fait beaucoup de chagrin
parce que j’aimais bien le pauvre Robert. Ça vous étonnera peut-être
parce qu’on me connaît mal, mais il m’arrive encore de penser à lui.
Je n’oublie personne. Il ne m’a jamais rien dit, mais il avait bien
compris que je devinais tout. Mais, voyons, si elle avait aimé tant
soit peu son mari, pourrait-elle supporter avec ce flegme de se trouver
dans le même salon que la femme dont il a été l’amant éperdu pendant
tant d’années, on peut dire toujours, car j’ai la certitude que ça n’a
jamais cessé, même pendant la guerre. Mais elle lui sauterait à la
gorge», s’écria la duchesse, oubliant qu’elle-même, en faisant inviter
Rachel et en rendant possible la scène qu’elle jugeait inévitable si
Gilberte eût aimé Robert, agissait cruellement. «Non, voyez-vous,
conclut-elle, c’est une cochonne.» Une telle expression était rendue
possible à Mme de Guermantes par la pente agréable qu’elle
descendait, du milieu des Guermantes à la société des comédiennes,
et aussi parce qu’elle greffait cela sur un genre XVIIIe siècle
qu’elle jugeait plein de verdeur, enfin parce qu’elle se croyait
tout permis. Mais cette expression lui était aussi dictée par la
haine qu’elle éprouvait pour Gilberte, par un besoin de la frapper,
à défaut de matériellement, en effigie. Et en même temps la duchesse
pensait justifier par là toute la conduite qu’elle tenait à l’égard
de Gilberte, ou plutôt contre elle, dans le monde, dans la famille,
au point de vue même des intérêts et de la succession de Robert. Mais
parfois les jugements qu’on porte reçoivent des faits qu’on ignore et
qu’on n’eût pu supposer une justification apparente. Gilberte, qui
tenait sans doute un peu de l’ascendance de sa mère (et c’est bien
cette facilité que j’avais, sans m’en rendre compte, escomptée, en
lui demandant de me faire connaître de très jeunes filles), tira,
après réflexion, de la demande que j’avais faite, et sans doute pour
que le profit ne sortît pas de la famille, une conclusion plus hardie
que toutes celles que j’avais pu supposer et, revenant vers moi, me
dit: «Si vous le permettez, je vais aller chercher ma fille pour vous
la présenter. Elle est là-bas qui cause avec le petit Mortemart et
d’autres bambins sans intérêt. Je suis sûre qu’elle sera une gentille
amie pour vous.» Je lui demandai si Robert avait été content d’avoir
une fille: «Oh! il était tout fier d’elle. Mais, naturellement, je
crois tout de même qu’étant donné ses goûts, dit naïvement Gilberte,
il aurait préféré un garçon.» Cette fille, dont le nom et la fortune
pouvaient faire espérer à sa mère qu’elle épouserait un prince royal et
couronnerait toute l’œuvre ascendante de Swann et de sa femme, choisit
plus tard comme mari un homme de lettres obscur, car elle n’avait aucun
snobisme, et fit redescendre cette famille plus bas que le niveau d’où
elle était partie. Il fut alors extrêmement difficile de faire croire
aux générations nouvelles que les parents de cet obscur ménage avaient
eu une grande situation.
L’étonnement que me causèrent les paroles de Gilberte et le plaisir
qu’elles me firent furent bien vite remplacés, tandis que Mme de
Saint-Loup s’éloignait vers un autre salon, par cette idée du Temps
passé, qu’elle aussi, à sa manière, me rendait, et sans même que
je l’eusse vue, Mlle de Saint-Loup. Comme la plupart des êtres,
d’ailleurs, n’était-elle pas comme sont dans les forêts les «étoiles»
des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre
vie aussi, des points les plus différents. Elles étaient nombreuses
pour moi, celles qui aboutissaient à Mlle de Saint-Loup et qui
rayonnaient autour d’elle. Et avant tout venaient aboutir à elle les
deux grands «côtés» où j’avais fait tant de promenades et de rêves--par
son père Robert de Saint-Loup le côté de Guermantes, par Gilberte sa
mère le côté de Méséglise qui était le côté de chez Swann. L’un, par la
mère de la jeune fille et les Champs-Élysées, me menait jusqu’à Swann,
à mes soirs de Combray, au côté de Méséglise; l’autre, par son père, à
mes après-midi de Balbec où je le revoyais près de la mer ensoleillée.
Déjà entre ces deux routes des transversales s’établissaient. Car ce
Balbec réel où j’avais connu Saint-Loup, c’était en grande partie à
cause de ce que Swann m’avait dit sur les églises, sur l’église persane
surtout, que j’avais tant voulu y aller et, d’autre part, par Robert
de Saint-Loup, neveu de la duchesse de Guermantes, je rejoignais, à
Combray encore, le côté de Guermantes. Mais à bien d’autres points de
ma vie encore conduisait Mlle de Saint-Loup, à la Dame en rose, qui
était sa grand’mère et que j’avais vue chez mon grand-oncle. Nouvelle
transversale ici, car le valet de chambre de ce grand-oncle et qui
m’avait introduit ce jour-là et qui plus tard m’avait, par le don
d’une photographie, permis d’identifier la Dame en rose, était l’oncle
du jeune homme que, non seulement M. de Charlus, mais le père même
de Mlle de Saint-Loup avait aimé, pour qui il avait rendu sa mère
malheureuse. Et n’était-ce pas le grand-père de Mlle de Saint-Loup,
Swann, qui m’avait le premier parlé de la musique de Vinteuil, de
même que Gilberte m’avait la première parlé d’Albertine? Or, c’est en
parlant de la musique de Vinteuil à Albertine que j’avais découvert
qui était sa grande amie et commencé avec elle cette vie qui l’avait
conduite à la mort et m’avait causé tant de chagrins. C’était, du
reste, aussi le père de Mlle de Saint-Loup qui était parti tâcher
de faire revenir Albertine. Et même je revoyais toute ma vie mondaine,
soit à Paris dans le salon des Swann ou des Guermantes, soit tout à
l’opposé, à Balbec chez les Verdurin, faisant ainsi s’aligner, à côté
des deux côtés de Combray, les Champs-Élysées et la belle terrasse
de la Raspelière. D’ailleurs, quels êtres avons-nous connus qui,
pour raconter notre amitié avec eux, ne nous obligent à les placer
nécessairement dans tous les sites les plus différents de notre vie?
Une vie de Saint-Loup peinte par moi se déroulerait dans tous les
décors et intéresserait toute ma vie, même les parties de cette vie où
il fut étranger, comme ma grand’mère ou comme Albertine. D’ailleurs, si
à l’opposé qu’ils fussent, les Verdurin tenaient à Odette par le passé
de celle-ci, à Robert de Saint-Loup par Charlie, et chez eux quel rôle
n’avait pas joué la musique de Vinteuil. Enfin Swann avait aimé la sœur
de Legrandin, lequel avait connu M. de Charlus, dont le jeune Cambremer
avait épousé la pupille. Certes, s’il s’agit uniquement de nos cœurs,
le poète a eu raison de parler des fils mystérieux que la vie brise.
Mais il est encore plus vrai qu’elle en tisse sans cesse entre les
êtres, entre les événements, qu’elle entrecroise ces fils, qu’elle les
redouble pour épaissir la trame, si bien qu’entre le moindre point de
notre passé et tous les autres, un riche réseau de souvenirs ne laisse
que le choix des communications. On peut dire qu’il n’y avait pas, si
je cherchais à ne pas en user inconsciemment mais à me rappeler ce
qu’elle avait été, une seule des choses qui nous servaient en ce moment
qui n’avait été une chose vivante, et vivant d’une vie personnelle pour
nous, transformée ensuite à notre usage en simple matière industrielle.
Et ma présentation à Mlle de Saint-Loup allait avoir lieu chez
Mme Verdurin devenue princesse de Guermantes! Avec quel charme je
repensais à tous nos voyages avec Albertine--dont j’allais demander à
Mlle de Saint-Loup d’être un succédané--dans le petit tram, vers
Doville, pour aller chez Mme Verdurin, cette même Mme Verdurin
qui avait noué et rompu, avant mon amour pour Albertine, celui du
grand-père et de la grand’mère de Mlle de Saint-Loup. Tout autour
de nous étaient des tableaux de cet Elstir qui m’avait présenté à
Albertine. Et pour mieux fondre tous mes passés, Mme Verdurin, tout
comme Gilberte, avait épousé un Guermantes.
Nous ne pourrions pas raconter nos rapports avec un être, que nous
avons même peu connu, sans faire se succéder les sites les plus
différents de notre vie. Ainsi chaque individu--et j’étais moi-même
un de ces individus--mesurait pour moi la durée par la révolution
qu’il avait accomplie non seulement autour de soi-même, mais autour
des autres, et notamment par les positions qu’il avait occupées
successivement par rapport à moi.
Et sans doute tous ces plans différents, suivant lesquels le Temps,
depuis que je venais de le ressaisir, dans cette fête, disposait ma
vie, en me faisant songer que, dans un livre qui voudrait en raconter
une, il faudrait user, par opposition à la psychologie plane dont on
use d’ordinaire, d’une sorte de psychologie dans l’espace, ajoutaient
une beauté nouvelle à ces résurrections que ma mémoire opérait tant
que je songeais seul dans la bibliothèque, puisque la mémoire, en
introduisant le passé dans le présent sans le modifier, tel qu’il était
au moment où il était le présent, supprime précisément cette grande
dimension du Temps suivant laquelle la vie se réalise.
Je vis Gilberte s’avancer. Moi, pour qui le mariage de Saint-Loup--les
pensées qui m’occupaient alors et qui étaient les mêmes ce matin--était
d’hier, je fus étonné de voir à côté d’elle une jeune fille d’environ
seize ans, dont la taille élevée mesurait cette distance que je n’avais
pas voulu voir.
Le temps incolore et insaisissable s’était, afin que, pour ainsi dire,
je puisse le voir et le toucher, matérialisé en elle et l’avait pétrie
comme un chef-d’œuvre, tandis que parallèlement sur moi, hélas! il
n’avait fait que son œuvre. Cependant Mlle de Saint-Loup était
devant moi. Elle avait les yeux profonds, nets, forés et perçants.
Je fus frappé que son nez, fait comme sur le patron de celui de sa
mère et de sa grand’mère, s’arrêtât juste par cette ligne tout à fait
horizontale sous le nez, sublime quoique pas assez courte. Un trait
aussi particulier eût fait reconnaître une statue entre des milliers,
n’eût-on vu que ce trait-là, et j’admirais que la nature fût revenue
à point nommé pour la petite fille, comme pour la mère, comme pour la
grand’mère, donner, en grand et original sculpteur, ce puissant et
décisif coup de ciseau. Ce nez charmant, légèrement avancé en forme
de bec, avait la courbe, non point de celui de Swann mais de celui de
Saint-Loup. L’âme de ce Guermantes s’était évanouie; mais la charmante
tête aux yeux perçants de l’oiseau envolé était venue se poser sur les
épaules de Mlle de Saint-Loup, ce qui faisait longuement rêver ceux
qui avaient connu son père. Je la trouvais bien belle, pleine encore
d’espérances. Riante, formée des années mêmes que j’avais perdues, elle
ressemblait à ma jeunesse.
Enfin cette idée de temps avait un dernier prix pour moi, elle était
un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer si je
voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie,
dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en
voiture avec Mme de Villeparisis et qui m’avait fait considérer la
vie comme digne d’être vécue. Combien me le semblait-elle davantage,
maintenant qu’elle me semblait pouvoir être éclaircie, elle qu’on vit
dans les ténèbres; ramenée au vrai de ce qu’elle était, elle qu’on
fausse sans cesse, en somme réalisée dans un livre. Que celui qui
pourrait écrire un tel livre serait heureux, pensais-je; quel labeur
devant lui! Pour en donner une idée, c’est aux arts les plus élevés et
les plus différents qu’il faudrait emprunter des comparaisons; car cet
écrivain, qui, d’ailleurs, pour chaque caractère, aurait à en faire
apparaître les faces les plus opposées, pour faire sentir son volume
comme celui d’un solide devrait préparer son livre minutieusement, avec
de perpétuels regroupements de forces, comme pour une offensive, le
supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire
comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un
obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un
enfant, le créer comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui
n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont
le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans
l’art. Et dans ces grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu
le temps que d’être esquissées, et qui ne seront sans doute jamais
finies, à cause de l’ampleur même du plan de l’architecte. Combien de
grandes cathédrales restent inachevées. Longtemps, un tel livre, on le
nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite
c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre
les rumeurs et quelque peu contre l’oubli. Mais, pour en revenir à
moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même
inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs.
Car ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs,
mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte
de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur
l’opticien de Combray, mon livre, grâce auquel je leur fournirais le
moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de
me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien
cela, si les mots qu’ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai
écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste,
provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de
ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre
conviendrait pour bien lire en soi-même). Et changeant à chaque
instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus
matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que
sur ma grande table de bois blanc je travaillerais à mon œuvre, regardé
par Françoise. Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté
de nous ont une certaine intuition de nos tâches et comme j’avais assez
oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu
faire contre elle, je travaillerais auprès d’elle, et presque comme
elle (du moins comme elle faisait autrefois: si vieille maintenant,
elle n’y voyait plus goutte), car, épinglant de-ci de-là un feuillet
supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement
comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je
n’aurais pas auprès de moi tous mes papiers, toutes mes paperoles,
comme disait Françoise, et que me manquerait juste celui dont j’aurais
eu besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait
toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro
du fil et les boutons qu’il fallait, et puis, parce que, à force de
vivre ma vie, elle s’était fait du travail littéraire une sorte de
compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens
intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. Ainsi quand
j’avais autrefois fait mon article pour le _Figaro_, pendant que
le vieux maître d’hôtel, avec une figure de commisération qui exagère
toujours un peu ce qu’a de pénible un labeur qu’on ne pratique pas,
qu’on ne conçoit même pas, et même une habitude qu’on n’a pas, comme
les gens qui vous disent: «Comme ça doit vous fatiguer d’éternuer comme
ça», plaignait sincèrement les écrivains en disant: «Quel casse-tête ça
doit être», Françoise, au contraire, devinait mon bonheur et respectait
mon travail. Elle se fâchait seulement que je contasse d’avance mes
articles à Bloch, craignant qu’il me devançât, et disant: «Tous ces
gens-là, vous n’avez pas assez de méfiance, c’est des copiateurs.» Et
Bloch se donnait, en effet, un alibi rétrospectif en me disant, chaque
fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien:
«Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il
faudra que je te lise cela.» (Il n’aurait pas pu me le lire encore,
mais allait l’écrire le soir même.)
A force de coller les uns aux autres ces papiers, que Françoise
appelait mes paperoles, ils se déchiraient çà et là. Au besoin
Françoise pourrait m’aider à les consolider, de la même façon qu’elle
mettait des pièces aux parties usées de ses robes ou qu’à la fenêtre de
la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l’imprimeur, elle collait
un morceau de journal à la place d’un carreau cassé.
Elle me disait, en me montrant mes cahiers rongés comme le bois où
l’insecte s’est mis: «C’est tout mité, regardez, c’est malheureux,
voilà un bout de page qui n’est plus qu’une dentelle, et--l’examinant
comme un tailleur--je ne crois pas que je pourrai la refaire, c’est
perdu. C’est dommage, c’est peut-être vos plus belles idées. Comme on
dit à Combray, il n’y a pas de fourreurs qui s’y connaissent aussi bien
comme les mites. Elles se mettent toujours dans les meilleures étoffes.»
D’ailleurs, comme les individualités (humaines ou non) seraient dans ce
livre faites d’impressions nombreuses, qui, prises de bien des jeunes
filles, de bien des églises, de bien des sonates, serviraient à faire
une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, ne ferais-je
pas mon livre de la façon que Françoise faisait ce bœuf mode, apprécié
par M. de Norpois, et dont tant de morceaux de viande ajoutés et
choisis enrichissaient la gelée. Et je réaliserais ce que j’avais tant
désiré dans mes promenades du côté de Guermantes et cru impossible,
comme j’avais cru impossible, en rentrant, de m’habituer jamais à me
coucher sans embrasser ma mère ou, plus tard, à l’idée qu’Albertine
aimât les femmes, idée avec laquelle j’avais fini par vivre sans même
m’apercevoir de sa présence, car nos plus grandes craintes, comme
nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et
nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres.--Oui,
à cette œuvre, cette idée du temps, que je venais de former, disait
qu’il était temps de me mettre. Il était grand temps, cela justifiait
l’anxiété qui s’était emparée de moi dès mon entrée dans le salon,
quand les visages grimés m’avaient donné la notion du temps perdu; mais
était-il temps encore? L’esprit a ses paysages dont la contemplation ne
lui est laissée qu’un temps. J’avais vécu comme un peintre montant un
chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers et d’arbres lui
cache la vue. Par une brèche il l’aperçoit, il l’a tout entier devant
lui, il prend ses pinceaux. Mais déjà vient la nuit, où l’on ne peut
plus peindre, et sur laquelle le jour ne se relèvera plus!
Une condition de mon œuvre telle que je l’avais conçue tout à l’heure
dans la bibliothèque était l’approfondissement d’impressions qu’il
fallait d’abord recréer par la mémoire. Or celle-ci était usée. Puis,
du moment que rien n’était commencé, je pouvais être inquiet, même
si je croyais avoir encore devant moi, à cause de mon âge, quelques
années, car mon heure pouvait sonner dans quelques minutes. Il
fallait partir, en effet, de ceci que j’avais un corps, c’est-à-dire
que j’étais perpétuellement menacé d’un double danger, extérieur,
intérieur. Encore ne parlé-je ainsi que pour la commodité du langage.
Car le danger intérieur, comme celui d’une hémorragie cérébrale, est
extérieur aussi, étant du corps. Et avoir un corps c’est la grande
menace pour l’esprit. La vie humaine et pensante (dont il faut sans
doute moins dire qu’elle est un miraculeux perfectionnement de la vie
animale et physique, mais plutôt qu’elle est une imperfection encore
aussi rudimentaire qu’est l’existence commune des protozoaires en
polypiers, que le corps de la baleine, etc.), dans l’organisation
de la vie spirituelle, est telle que le corps enferme l’esprit dans
une forteresse; bientôt la forteresse est assiégée de toutes parts
et il faut à la fin que l’esprit se rende. Mais pour me contenter
de distinguer les deux sortes de dangers menaçant l’esprit, et pour
commencer par l’extérieur, je me rappelais que souvent déjà, dans ma
vie, il m’était arrivé, dans les moments d’excitation intellectuelle où
quelque circonstance avait suspendu chez moi toute activité physique,
par exemple quand je quittais en voiture, à demi gris, le restaurant de
Rivebelle pour aller à quelque casino voisin, de sentir très nettement
en moi l’objet présent de ma pensée, et de comprendre qu’il dépendait
d’un hasard, non seulement que cet objet n’y fût pas encore entré, mais
qu’il fût avec mon corps même anéanti. Je m’en souciais peu alors. Mon
allégresse n’était pas prudente, pas inquiète. Que cette joie fuît
dans une seconde et entrât dans le néant, peu m’importait. Il n’en
était plus de même maintenant; c’est que le bonheur que j’éprouvais ne
tenait pas d’une tension purement subjective des nerfs qui nous isole
du passé, mais, au contraire, d’un élargissement de mon esprit en
qui se reformait, s’actualisait le passé, et me donnait, mais hélas!
momentanément, une valeur! d’éternité. J’aurais voulu léguer celle-ci
à ceux que j’aurais pu enrichir de mon trésor. Certes, ce que j’avais
éprouvé dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger, c’était
plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du moins d’un égoïsme (car
tous les altruismes féconds de la nature se développent selon un mode
égoïste, l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile, c’est
celui de l’écrivain qui s’interrompt de travailler pour recevoir un
ami malheureux, pour accepter une fonction publique, pour écrire des
articles de propagande) utilisable pour autrui.