état d’accomplir mon œuvre?» La maladie qui, en me faisant, comme un
rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service
(car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera
seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits), la maladie
qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait
peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces
et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, au moment où j’avais
cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la recréation
par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir,
éclairer, transformer en équivalents d’intelligence, n’était-elle pas
une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art telle
que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque? Ah! si
j’avais encore eu les forces qui étaient intactes dans la soirée que
j’avais alors évoquée en apercevant _François le Champi_? C’était
de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort
lente de ma grand’mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout
s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au
lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris
ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit,
m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce
que j’eusse entendu partir M. Swann. Mes parents l’avaient accompagné,
j’avais entendu la porte s’ouvrir, sonner, se refermer. A ce moment
même, dans l’hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes
parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux,
interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m’annonçait
qu’enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les
entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si
loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se
plaçaient forcément entre l’instant où je les avais entendus et la
matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c’était bien cette
sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer
aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien
comment ils s’éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l’écouter,
je dus m’efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les
masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l’entendre de plus près,
c’est en moi-même que j’étais obligé de redescendre. C’est donc que ce
tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l’instant présent,
tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais.
Quand il avait tinté j’existais déjà et, depuis, pour que j’entendisse
encore ce tintement, il fallait qu’il n’y eût pas eu discontinuité, que
je n’eusse pas un instant pris de repos, cessé d’exister, de penser,
d’avoir conscience de moi, puisque cet instant ancien tenait encore à
moi, que je pouvais encore le retrouver, retourner jusqu’à lui, rien
qu’en descendant plus profondément en moi. C’était cette notion du
temps incorporé, des années passées non séparées de nous, que j’avais
maintenant l’intention de mettre si fort en relief dans mon œuvre. Et
c’est parce qu’ils contiennent ainsi les heures du passé que les corps
humains peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment, parce qu’ils
contiennent tant de souvenirs, de joies et de désirs déjà effacés pour
eux, mais si cruels pour celui qui contemple et prolonge dans l’ordre
du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux jusqu’à en souhaiter
la destruction. Car après la mort le Temps se retire du corps et les
souvenirs--si indifférents, si pâlis--sont effacés de celle qui n’est
plus et le seront bientôt de celui qu’ils torturent encore, eux qui
finiront par périr quand le désir d’un corps vivant ne les entretiendra
plus.
J’éprouvais un sentiment de fatigue profonde à sentir que tout ce
temps si long non seulement avait sans une interruption été vécu,
pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais
encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il
me supportait, que j’étais juché à son sommet vertigineux, que je ne
pouvais me mouvoir sans le déplacer avec moi.
La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de
Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère
dans cette dimension énorme que je ne savais pas avoir. J’avais le
vertige de voir au-dessous de moi et en moi pourtant, comme si j’avais
des lieues de hauteur, tant d’années.
Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais
admiré, en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu
vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous
de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout,
avait vacillé sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux
archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique
et vers lesquels s’empressent les jeunes séminaristes, et ne s’était
avancé qu’en tremblant comme une feuille sur le sommet peu praticable
de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de
vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des
clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse,
et d’où tout d’un coup ils tombent. Je m’effrayais que les miennes
fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais
encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui
descendait déjà si loin, et que je portais si douloureusement en moi!
Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre,
je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée
s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais
les hommes, cela dut-il les faire ressembler à des êtres monstrueux,
comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que
celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au
contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément,
comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par
eux, si distantes--entre lesquelles tant de jours sont venus se
placer--dans le Temps.