physiques, sociaux, qu’ils avaient subis, ce fut celui qui tenait
à l’idée différente qu’ils avaient les uns des autres. Legrandin
méprisait Bloch autrefois et ne lui adressait jamais la parole. Il
fut très aimable avec lui. Ce n’était pas du tout à cause de la
situation plus grande qu’avait prise Bloch, ce qui, dans ce cas,
ne mériterait pas d’être noté, car les changements sociaux amènent
forcément des changements respectifs de position entre ceux qui les
ont subis. Non; c’était que les gens--les gens, c’est-à-dire ce
qu’ils sont pour nous--n’ont plus dans notre mémoire l’uniformité
d’un tableau. Au gré de notre oubli, ils évoluent. Quelquefois nous
allons jusqu’à les confondre avec d’autres: «Bloch, c’est quelqu’un
qui venait à Combray», et en disant Bloch c’était moi qu’on voulait
dire. Inversement, Mme Sazerat était persuadée que de moi était
telle thèse historique sur Philippe II (laquelle était de Bloch). Sans
aller jusqu’à ces interversions, on oublie les crasses que l’un vous
a faites, ses défauts, la dernière fois où on s’est quitté sans se
serrer la main et, en revanche, on s’en rappelle une plus ancienne,
où on était bien ensemble. Et c’est à cette fois plus ancienne que
les manières de Legrandin répondaient dans son amabilité avec Bloch,
soit qu’il eût perdu la mémoire d’un certain passé, soit qu’il le
jugeât prescrit, mélange de pardon, d’oubli, d’indifférence qui est
aussi un effet du Temps. D’ailleurs, les souvenirs que nous avons les
uns des autres, même dans l’amour, ne sont pas les mêmes. J’avais vu
Albertine me rappeler à merveille telle parole que je lui avais dite
dans nos premières rencontres et que j’avais complètement oubliée.
D’un autre fait enfoncé à jamais dans ma tête comme un caillou elle
n’avait aucun souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords de
ces allées où de distance en distance des vases de fleurs sont placés
symétriquement, mais non en face les uns des autres. A plus forte
raison est-il compréhensible que pour des gens qu’on connaît peu on se
rappelle à peine qui ils sont, ou on s’en rappelle autre chose, mais
de plus ancien, que ce qu’on en pensait autrefois, quelque chose qui
est suggéré par les gens au milieu de qui on les retrouve, qui ne les
connaissent que depuis peu, parés de qualités et d’une situation qu’ils
n’avaient pas autrefois mais que l’oublieux accepte d’emblée.
Sans doute la vie, en mettant à plusieurs reprises ces personnes
sur mon chemin, me les avait présentées dans des circonstances
particulières qui, en les entourant de toutes parts, m’avaient rétréci
la vue que j’avais eue d’elles, et m’avait empêché de connaître leur
essence. Ces Guermantes mêmes, qui avaient été pour moi l’objet d’un si
grand rêve, quand je m’étais approché d’abord de l’un d’eux, m’étaient
apparus sous l’aspect, l’une d’une vieille amie de grand’mère, l’autre
d’un monsieur qui m’avait regardé d’un air si désagréable à midi dans
les jardins du casino. (Car il y a entre nous et les êtres un liséré
de contingences, comme j’avais compris, dans mes lectures de Combray,
qu’il y en a un de perception et qui empêche la mise en contact absolue
de la réalité et de l’esprit.) De sorte que ce n’était jamais qu’après
coup, en les rapportant à un nom, que leur connaissance était devenue
pour moi la connaissance des Guermantes. Mais peut-être cela même me
rendait-il la vie plus poétique de penser que la race mystérieuse aux
yeux perçants, au bec d’oiseau, la race rose, dorée, inapprochable,
s’était trouvée si souvent, si naturellement, par l’effet de
circonstances aveugles et différentes, s’offrir à ma contemplation, à
mon commerce, même à mon intimité, au point que, quand j’avais voulu
connaître Mlle de Stermaria ou faire faire des robes à Albertine,
c’était, comme aux plus serviables de mes amis, à des Guermantes que je
m’étais adressé. Certes, cela m’ennuyait d’aller chez eux autant que
chez les autres gens du monde que j’avais connus ensuite. Même, pour
la duchesse de Guermantes, comme pour certaines pages de Bergotte, son
charme ne m’était visible qu’à distance et s’évanouissait quand j’étais
près d’elle, car il résidait dans ma mémoire et dans mon imagination.
Mais enfin, malgré tout, les Guermantes, comme Gilberte aussi,
différaient des autres gens du monde en ce qu’ils plongeaient plus
avant leurs racines dans un passé de ma vie où je rêvais davantage et
croyais plus aux individus. Ce que je possédais avec ennui, en causant
en ce moment avec l’une et avec l’autre, c’était du moins celles
des imaginations de mon enfance que j’avais trouvées le plus belles
et crues le plus inaccessibles, et je me consolais en confondant,
comme un marchand qui s’embrouille dans ses livres, la valeur de leur
possession avec le prix auquel les avait cotées mon désir.
Mais pour d’autres êtres, le passé de mes relations avec eux était
gonflé de rêves plus ardents, formés sans espoir, où s’épanouissait si
richement ma vie d’alors, dédiée à eux tout entière, que je pouvais
à peine comprendre comment leur exaucement était ce mince, étroit et
terne ruban d’une intimité indifférente et dédaignée où je ne pouvais
plus rien retrouver de ce qui avait fait leur mystère, leur fièvre et
leur douceur.
* * *
«Que devient la marquise d’Arpajon? demanda Mme de Cambremer.--Mais
elle est morte, répondit Bloch.--Vous confondez avec la comtesse
d’Arpajon qui est morte l’année dernière.» La princesse de Malte se
mêla à la discussion; jeune veuve d’un vieux mari très riche et porteur
d’un grand nom, elle était beaucoup demandée en mariage et en avait
pris une grande assurance. «La marquise d’Arpajon est morte aussi il
y a à peu près un an.--Ah! un an, je vous réponds que non, répondit
Mme de Cambremer, j’ai été à une soirée de musique chez elle il
y a moins d’un an.» Bloch, pas plus que les «gigolos» du monde, ne
put prendre part utilement à la discussion, car toutes ces morts de
personnes âgées étaient à une distance d’eux trop grande, soit par la
différence énorme des années, soit par la récente arrivée (de Bloch,
par exemple) dans une société différente qu’il abordait de biais,
au moment où elle déclinait, dans un crépuscule où le souvenir d’un
passé qui ne lui était pas familier ne pouvait l’éclairer. Et pour
les gens du même âge et du même milieu, la mort avait perdu de sa
signification étrange. D’ailleurs, on faisait tous les jours prendre
des nouvelles de tant de gens à l’article de la mort, et dont les
uns s’étaient rétablis tandis que d’autres avaient a succombé qu’on
ne se souvenait plus au juste si telle personne qu’on n’avait jamais
l’occasion de voir s’était sortie de sa fluxion de poitrine ou avait
trépassé. La mort se multipliait et devenait plus incertaine dans ces
régions âgées. A cette croisée de deux générations et de deux sociétés
qui, en vertu de raisons différentes, mal placées pour distinguer
la mort, la confondaient presque avec la vie, la première s’était
mondanisée, était devenue un incident qui qualifiait plus ou moins une
personne; sans que le ton dont on parlait eût l’air de signifier que
cet incident terminait tout pour elle, on disait: «mais vous oubliez,
un tel est mort», comme on eût dit: «il est décoré» (l’adjectif était
autre, quoique pas plus important), «il est de l’Académie», ou--et
cela revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux
fêtes--«il est allé passer l’hiver dans le Midi», «on lui a ordonné les
montagnes». Encore, pour des hommes connus, ce qu’ils laissaient en
mourant aidait à se rappeler que leur existence était terminée. Mais
pour les simples gens du monde très âgés, on s’embrouillait sur le fait
qu’ils fussent morts ou non, non seulement parce qu’on connaissait mal
ou qu’on avait oublié leur passé, mais parce qu’ils ne tenaient en
quoi que ce soit à l’avenir. Et la difficulté qu’avait chacun de faire
un triage entre les maladies, l’absence, la retraite à la campagne,
la mort des vieilles gens du monde, consacrait, tout autant que
l’indifférence des hésitants, l’insignifiance des défunts.
«Mais si elle n’est pas morte, comment se fait-il qu’on ne la voie plus
jamais, ni son mari non plus? demanda une vieille fille qui aimait
faire de l’esprit.--Mais je te dirai, reprit la mère, qui, quoique
quinquagénaire, ne manquait pas une fête, que c’est parce qu’ils sont
vieux, et qu’à cet âge-là on ne sort plus.» Il semblait qu’il y eût
avant le cimetière toute une cité close des vieillards, aux lampes
toujours allumées dans la brume. Mme de Sainte-Euverte trancha le
débat en disant que la comtesse d’Arpajon était morte, il y avait un
an, d’une longue maladie, mais que la marquise d’Arpajon était morte
aussi depuis, très vite, «d’une façon tout à fait insignifiante», mort
qui par là ressemblait à toutes ces vies, et par là aussi expliquait
qu’elle eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient. En
entendant que Mme d’Arpajon était vraiment morte, la vieille fille
jeta sur sa mère un regard alarmé, car elle craignait que d’apprendre
la mort d’une de ses «contemporaines» ne la «frappât»; elle croyait
entendre d’avance parler de la mort de sa propre mère avec cette
explication: «Elle avait été «très frappée» par la mort de Madame
d’Arpajon.» Mais la mère, au contraire, se faisait à elle-même l’effet
de l’avoir emporté dans un concours sur des concurrents de marque,
chaque fois qu’une personne de son âge «disparaissait». Leur mort
était la seule manière dont elle prît encore agréablement conscience
de sa propre vie. La vieille fille s’aperçut que sa mère, qui n’avait
pas semblé fâchée de dire que Mme d’Arpajon était recluse dans
les demeures d’où ne sortent plus guère les vieillards fatigués,
l’avait été moins encore d’apprendre que la marquise était entrée dans
la Cité d’après, celle d’où on ne sort plus. Cette constatation de
l’indifférence de sa mère amusa l’esprit caustique de la vieille fille.
Et pour faire rire ses amies, plus tard, elle fit un récit désopilant
de la manière allègre, prétendait-elle, dont sa mère avait dit en
se frottant les mains: «Mon Dieu, il est bien vrai que cette pauvre
Madame d’Arpajon est morte.» Même pour ceux qui n’avaient pas besoin
de cette mort pour se réjouir d’être vivants, elle les rendit heureux.
Car toute mort est pour les autres une simplification d’existence, ôte
le scrupule de se montrer reconnaissant, l’obligation de faire des
visites. Toutefois, comme je l’ai dit, ce n’est pas ainsi que la mort
de M. Verdurin avait été accueillie par Elstir.
* * *
Une dame sortit, car elle avait d’autres matinées et devait aller
goûter avec deux reines. C’était cette grande cocotte du monde que
j’avais connue autrefois, la princesse de Nassau. Mis à part le fait
que sa taille avait diminué--ce qui lui donnait l’air, par sa tête
située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois, d’avoir
ce qu’on appelle «un pied dans la tombe»--on aurait à peine pu dire
qu’elle avait vieilli. Elle restait une Marie-Antoinette au nez
autrichien, au regard délicieux, conservée, embaumée grâce à mille
fards adorablement unis qui lui faisaient une figure lilas. Il flottait
sur elle cette expression confuse et tendre d’être obligée de partir,
de promettre tendrement de revenir, de s’esquiver discrètement, qui
tenait à la foule des réunions d’élite où on l’attendait. Née presque
sur les marches d’un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et
richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies
qu’elle s’était offertes, elle portait légèrement, comme ses yeux
admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve,
les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle
passait devant moi en se sauvant «à l’anglaise», je la saluai. Elle me
reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles
mauves de l’air qui voulait dire: «Comme il y a longtemps que nous nous
sommes vus, nous parlerons de cela une autre fois.» Elle me serrait
la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un
soir qu’elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y
avait eu ou non une passade entre nous. A tout hasard, elle sembla
faire allusion à ce qui n’avait pas été, chose qui ne lui était pas
difficile puisqu’elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux
fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de
la musique, l’attitude désespérée d’un abandon qui toutefois ne serait
pas définitif. Incertaine, d’ailleurs, sur la passade avec moi, son
serrement furtif ne s’attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle
me regarda seulement comme j’ai dit, d’une façon qui signifiait «qu’il
y a longtemps!» et où repassaient ses maris, les hommes qui l’avaient
entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une
horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement
toutes ces heures solennelles d’un passé si lointain, qu’elle
retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui
était toujours une excuse. Puis m’ayant quitté, elle se mit à trotter
vers la porte pour qu’on ne se dérangeât pas pour elle, pour me montrer
que, si elle n’avait pas causé avec moi, c’est qu’elle était pressée,
pour rattraper la minute perdue à me serrer la main afin d’être exacte
chez la reine d’Espagne qui devait goûter seule avec elle. Même, près
de la porte, je crus qu’elle allait prendre le pas de course. Elle
courait, en effet, à son tombeau.
Pendant ce temps on entendait la princesse de Guermantes répéter d’un
air exalté et d’une voix de ferraille que lui faisait son râtelier:
«Oui, c’est cela, nous ferons clan! nous ferons clan! J’aime cette
jeunesse si intelligente, si participante, ah! quelle mugichienne vous
êtes!» Elle parlait, son gros monocle dans son œil rond, mi-amusé,
mi-s’excusant de ne pouvoir soutenir la gaîté longtemps, mais jusqu’au
bout elle était décidée à «participer», à «faire clan».
* * *
Je m’étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlâmes
beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton déférent, comme si
c’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me montrer qu’elle avait
admiré et compris. Nous nous rappelâmes l’un à l’autre combien les
idées qu’il exposait jadis sur l’art de la guerre (car il lui avait
souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu
exposer à Doncières et plus tard) s’étaient souvent et, en somme, sur
un grand nombre de points trouvées vérifiées par la dernière guerre.
«Je ne puis vous dire à quel point la moindre des choses qu’il me
disait à Doncières et aussi pendant la guerre me frappe maintenant. Les
dernières paroles que j’ai entendues de lui, quand nous nous sommes
quittés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg,
général napoléonien, à un des types de la bataille napoléonienne, celle
qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-être, avait-il ajouté,
les Anglais et nous. Or, à peine un an après la mort de Robert, un
critique pour lequel il avait une profonde admiration et qui exerçait
visiblement une grande influence sur ses idées militaires, M. Henry
Bidou, disait que l’offensive d’Hindenburg en mars 1918, c’était «la
bataille de séparation d’un adversaire massé contre deux adversaires
en ligne, manœuvre que l’Empereur a réussie en 1796 sur l’Apennin et
qu’il a manquée en 1815 en Belgique». Quelques instants auparavant,
Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n’est
pas toujours facile de savoir ce qu’a voulu l’auteur, où lui-même a
changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande
de 1918, sans doute, en l’interprétant de cette façon Robert ne serait
pas d’accord avec M. Bidou. Mais d’autres critiques pensent que c’est
le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt
forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait,
accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il
ne s’était pas préalablement assignés. Et, chacun pouvant refaire
une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive
l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de
boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les
ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il
restera toujours aux critiques le moyen de dire,--comme Mounet-Sully à
Coquelin qui l’assurait que le _Misanthrope_ n’était pas la pièce
triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage
des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait
rire): «Hé bien, c’est que Molière se trompait.»
«Et sur les avions, répondit Gilberte, vous rappelez-vous quand il
disait--il avait de si jolies phrases--: «il faut que chaque armée
soit un Argus aux cent yeux». Hélas! il n’a pu voir la vérification de
ses dires.--Mais si, répondis-je, à la bataille de la Somme, il a bien
su qu’on a commencé par aveugler l’ennemi en lui crevant les yeux, en
détruisant ses avions et ses ballons captifs.--Ah! oui, c’est vrai.» Et
comme depuis qu’elle ne vivait plus que pour l’intelligence, elle était
devenue un peu pédante: «Et lui qui prétendait aussi qu’on reviendrait
aux anciens moyens. Savez-vous que les expéditions de Mésopotamie dans
cette guerre (elle avait dû lire cela à l’époque, dans les articles de
Brichot) évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de Xénophon?
Et pour aller du Tigre à l’Euphrate, le commandement anglais s’est
servi de bellones, bateaux longs et étroits, gondoles de ce pays, et
dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens.» Ces paroles me
donnaient bien le sentiment de cette stagnation du passé qui dans
certains lieux, par une sorte de pesanteur spécifique, s’immobilise
indéfiniment, si bien qu’on peut le retrouver tel quel. Et j’avoue
que, pensant aux lectures que j’avais faites à Balbec, non loin de
Robert, j’étais très impressionné--comme dans la campagne de France de
retrouver la tranchée de Mme de Sévigné--en Orient, à propos du
siège de Kout-el-Amara (Kout-l’émir, comme nous disons Vaux-le-Vicomte
et Boilleau-l’Évêque, aurait dit le curé de Combray, s’il avait étendu
sa soif d’étymologie aux langues orientales), de voir revenir auprès de
Bagdad ce nom de Bassorah dont il est tant question dans les _Mille
et une Nuits_ et que gagne chaque fois, après avoir quitté Bagdad ou
avant d’y rentrer, pour s’embarquer ou débarquer, bien avant le général
Townsend, aux temps des Khalifes, Simbad le Marin.
«Il y a un coté de la guerre qu’il commençait à apercevoir, dis-je,
c’est qu’elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine,
pourrait être racontée comme un roman, et que par conséquent, si tel
ou tel va répétant que la stratégie est une science, cela ne l’aide en
rien à comprendre la guerre, parce que la guerre n’est pas stratégique.
L’ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous ne savons le but
poursuivi par la femme que nous aimons, et ces plans peut-être ne les
savons-nous pas nous-mêmes. Les Allemands, dans l’offensive de mars
1918, avaient-ils pour but de prendre Amiens? Nous n’en savons rien.
Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes, et est-ce l’événement de
leur progression à l’ouest, vers Amiens, qui détermina leur projet.
A supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la
peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et partir des
illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu, comme Dostoïewski
raconterait une vie. D’ailleurs, il est trop certain que la guerre
n’est point stratégique, mais plutôt médicale, comportant des accidents
imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter, comme la Révolution
russe.»
Dans toute cette conversation, Gilberte m’avait parlé de Robert avec
une déférence qui semblait plus s’adresser à mon ancien ami qu’à son
époux défunt. Elle avait l’air de me dire: «Je sais combien vous
l’admiriez. Croyez bien que j’ai su comprendre l’être supérieur
qu’il était.» Et pourtant, l’amour que certainement elle n’avait
plus pour son souvenir était peut-être encore la cause lointaine de
particularités de sa vie actuelle. Ainsi Gilberte avait maintenant
pour amie inséparable Andrée. Quoique celle-ci commençât, surtout
à la faveur du talent de son mari et de sa propre intelligence, à
pénétrer non pas, certes, dans le milieu des Guermantes, mais dans un
monde infiniment plus élégant que celui qu’elle fréquentait jadis,
on fut étonné que la marquise de Saint-Loup condescendît à devenir
sa meilleure amie. Le fait sembla être un signe, chez Gilberte, de
son penchant pour ce qu’elle croyait une existence artistique, et
pour une véritable déchéance sociale. Cette explication peut être la
vraie. Une autre pourtant vint à mon esprit, toujours fort pénétré
de ce fait que les images que nous voyons assemblées quelque part
sont généralement le reflet, ou d’une façon quelconque l’effet, d’un
premier groupement, assez différent quoique symétrique, d’autres images
extrêmement éloignées du second. Je pensais que si on voyait tous les
soirs ensemble Andrée, son mari et Gilberte, c’était peut-être parce
que, tant d’années auparavant, on avait pu voir le futur mari d’Andrée
vivant avec Rachel, puis la quittant pour Andrée. Il est probable que
Gilberte alors, dans le monde trop distant, trop élevé, où elle vivait,
n’en avait rien su. Mais elle avait dû l’apprendre plus tard, quand
Andrée avait monté et qu’elle-même avait descendu assez pour qu’elles
pussent s’apercevoir. Alors avait dû exercer sur elle un grand prestige
de la femme pour laquelle Rachel avait été quittée par l’homme,
pourtant séduisant sans doute, qu’elle avait préféré à Robert.
Ainsi peut-être la vue d’Andrée rappelait à Gilberte le roman de
jeunesse qu’avait été son amour pour Robert, et lui inspirait aussi
un grand respect pour Andrée, de laquelle était toujours amoureux
un homme tant aimé par cette Rachel que Gilberte sentait avoir été
plus aimée de Saint-Loup qu’elle ne l’avait été elle-même. Peut-être,
au contraire, ces souvenirs ne jouaient-ils aucun rôle dans la
prédilection de Gilberte pour ce ménage artiste et fallait-il y
voir simplement--comme chez beaucoup--l’épanouissement des goûts,
habituellement inséparables chez les femmes du monde, de s’instruire et
de s’encanailler. Peut-être Gilberte avait-elle oublié Robert autant
que moi Albertine, et si même elle savait que c’était Rachel que
l’artiste avait quittée pour Andrée, ne pensait-elle jamais, quand elle
les voyait, à ce fait qui n’avait jamais joué aucun rôle dans son goût
pour eux. On n’aurait pu décider si mon explication première n’était
pas seulement possible, mais était vraie, que grâce au témoignage des
intéressés, seul recours qui reste en pareil cas, s’ils pouvaient
apporter dans leurs confidences de la clairvoyance et de la sincérité.
Or la première s’y rencontre rarement et la seconde jamais.