L’amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes n’était pas seulement

élégante et charmante, elle était intelligente aussi, et la

conversation avec elle était agréable, mais m’était rendue difficile

parce que ce n’était pas seulement le nom de mon interlocutrice qui

était nouveau pour moi, mais celui d’un grand nombre de personnes dont

elle me parla et qui formaient actuellement le fond de la société. Il

est vrai que, d’autre part, comme elle voulait m’entendre raconter des

histoires, beaucoup de ceux que je lui citai ne lui dirent absolument

rien, ils étaient tous tombés dans l’oubli, du moins ceux qui n’avaient

brillé que de l’éclat individuel d’une personne et n’étaient pas le nom

générique et permanent de quelque célèbre famille aristocratique (dont

la jeune femme savait rarement le titre exact, supposant des naissances

inexactes sur un nom qu’elle avait entendu de travers la veille dans un

dîner), et elle ne les avait pour la plupart jamais entendu prononcer,

n’ayant commencé à aller dans le monde (non seulement parce qu’elle

était encore jeune, mais parce qu’elle habitait depuis peu la France

et n’avait pas été reçue tout de suite) que quelques années après que

je m’en étais moi-même retiré. De sorte que, si nous avions en commun

un même vocabulaire de mots, pour les noms, celui de chacun de nous

était différent. Je ne sais comment le nom de Mme Leroi tomba de

mes lèvres et, par hasard, mon interlocutrice, grâce à quelque vieil

ami, galant auprès d’elle, de Mme de Guermantes, en avait entendu

parler. Mais inexactement comme je le vis au ton dédaigneux dont cette

jeune femme snob me répondit: «Si, je sais qui est Mme Leroi, une

vieille amie de Bergotte» d’un ton qui voulait dire «une personne que

je n’aurais jamais voulu faire venir chez moi». Je compris très bien

que le vieil ami de Mme de Guermantes, en parfait homme du monde

imbu de l’esprit des Guermantes, dont un des traits était de ne pas

avoir l’air d’attacher d’importance aux fréquentations aristocratiques,

avait trouvé trop bête et trop anti-Guermantes de dire: «Mme Leroi,

qui fréquentait toutes les altesses, toutes les duchesses» et il

avait préféré dire: «Elle était assez drôle. Elle a répondu un jour

à Bergotte ceci.» Seulement, pour les gens qui ne savent pas, ces

renseignements par la conversation équivalent à ceux que donne la

Presse aux gens du peuple et qui croient alternativement, selon leur

journal, que M. Loubet et M. Reinach sont des voleurs ou de grands

citoyens. Pour mon interlocutrice, Mme Leroi avait été une espèce

de Mme Verdurin première manière, avec moins d’éclat et dont le

petit clan eût été limité au seul Bergotte... Cette jeune femme est,

d’ailleurs, une des dernières qui, par un pur hasard, ait entendu le

nom de Mme Leroi. Aujourd’hui personne ne sait plus qui c’est, ce

qui est, du reste, parfaitement juste. Son nom ne figure même pas dans

l’index des mémoires posthumes de Mme de Villeparisis, de laquelle

Mme Leroi occupa tant l’esprit. La marquise n’a, d’ailleurs, pas

parlé de Mme Leroi, moins parce que celle-ci, de son vivant,

avait été peu aimable pour elle, que parce que personne ne pouvait

s’intéresser à elle après sa mort, et ce silence est dicté moins par la

rancune mondaine de la femme que par le tact littéraire de l’écrivain.

Ma conversation avec l’élégante amie de Bloch fut charmante, car cette

jeune femme était intelligente, mais cette différence entre nos deux

vocabulaires la rendait malaisée et en même temps instructive. Nous

avons beau savoir que les années passent, que la jeunesse fait place

à la vieillesse, que les fortunes et les trônes les plus solides

s’écroulent, que la célébrité est passagère, notre manière de prendre

connaissance et, pour ainsi dire, de prendre le cliché de cet univers

mouvant, entraîné par le Temps, l’immobilise au contraire. De sorte que

nous voyons toujours jeunes les gens que nous avons connus jeunes, que

ceux que nous avons connus vieux nous les parons rétrospectivement dans

le passé des vertus de la vieillesse, que nous nous fions sans réserve

au crédit d’un milliardaire et à l’appui d’un souverain, sachant par le

raisonnement, mais ne croyant pas effectivement, qu’ils pourront être

demain des fugitifs dénués de pouvoir. Dans un champ plus restreint et

de mondanité pure, comme dans un problème plus simple qui initie à des

difficultés plus complexes mais de même ordre, l’inintelligibilité qui

résultait, dans notre conversation avec la jeune femme, du fait que

nous avions vécu dans un certain monde à vingt-cinq ans de distance,

me donnait l’impression et aurait pu fortifier chez moi le sens de

l’histoire. Du reste, il faut bien dire que cette ignorance des

situations réelles, qui tous les dix ans fait surgir les élus dans leur

apparence actuelle et comme si le passé n’existait pas, qui empêche,

pour une Américaine fraîchement débarquée, de voir que M. de Charlus

avait eu la plus grande situation de Paris à une époque où Bloch n’en

avait aucune, et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bontemps

avait été traité avec la plus grande amitié par le prince de Galles,

cette ignorance n’existe pas seulement chez les nouveaux venus, mais

chez ceux qui ont fréquenté toujours des sociétés voisines, et cette

ignorance, chez ces derniers comme chez les autres, est aussi un

effet (mais cette fois s’exerçant sur l’individu et non sur la courbe

sociale) du Temps. Sans doute, nous avons beau changer de milieu, de

genre de vie, notre mémoire, en retenant le fil de notre personnalité

identique, attache à elle, aux époques successives, le souvenir des

sociétés où nous avons vécu, fût-ce quarante ans plus tôt. Bloch, chez

le prince de Guermantes, savait parfaitement l’humble milieu juif où il

avait vécu à dix-huit ans, et Swann, quand il n’aima plus Mme Swann

mais une femme qui servait le thé chez ce même Colombin où Mme Swann

avait cru quelque temps qu’il était chic d’aller, comme au thé de la

rue Royale, Swann savait très bien sa valeur mondaine, se rappelant

Twickenham, n’avait aucun doute sur les raisons pour lesquelles il

allait plutôt chez Colombin que chez la duchesse de Broglie, et savait

parfaitement qu’eût-il été lui-même mille fois moins «chic», cela

ne l’eût pas empêché davantage d’aller chez Colombin ou à l’hôtel

Ritz, puisque tout le monde peut y aller en payant. Sans doute les

amis de Bloch ou de Swann se rappelaient eux aussi la petite société

juive ou les invitations à Twickenham, et ainsi les amis, comme des

«moi» un peu moins distincts de Swann et de Bloch, ne séparaient pas,

dans leur mémoire, du Bloch élégant d’aujourd’hui le Bloch sordide

d’autrefois, du Swann de chez Colombin des derniers jours le Swann de

Buckingham Palace. Mais ces amis étaient, en quelque sorte, dans la

vie, les voisins de Swann; la leur s’était développée sur une ligne

assez voisine pour que leur mémoire pût être assez pleine de lui;

mais chez d’autres plus éloignés de Swann, à une distance plus grande

de lui, non pas précisément socialement, mais d’intimité, qui avait

fait la connaissance plus vague et les rencontres très rares, les

souvenirs moins nombreux avaient rendu les notions plus flottantes.

Or, chez des étrangers de ce genre, au bout de trente ans on ne se

rappelle plus rien de précis qui puisse prolonger dans le passé et

changer de valeur l’être qu’on a sous les yeux. J’avais entendu, dans

les dernières années de la vie de Swann, des gens du monde pourtant,

à qui on parlait de lui, dire et comme si ç’avait été son titre de

notoriété: «Vous parlez du Swann de chez Colombin?» J’entendais

maintenant des gens qui auraient pourtant dû savoir, dire en parlant

de Bloch: «Le Bloch-Guermantes? Le familier des Guermantes?» Ces

erreurs qui scindent une vie et en isolant le présent font de l’homme

dont on parle un autre homme, un homme différent, une création de

la veille, un homme qui n’est que la condensation de ses habitudes

actuelles (alors que lui porte en lui-même la continuité de sa vie

qui le relie au passé), ces erreurs dépendent bien aussi du Temps,

mais elles sont non un phénomène social, mais un phénomène de mémoire.

J’eus dans l’instant même un exemple, d’une variété assez différente,

il est vrai, mais d’autant plus frappante, de ces oublis qui modifient

pour nous l’aspect des êtres. Un jeune neveu de Mme de Guermantes,

le marquis de Villemandois, avait été jadis pour moi d’une insolence

obstinée qui m’avait conduit par représailles à adopter à son égard

une attitude si insultante que nous étions devenus tacitement comme

deux ennemis. Pendant que j’étais en train de réfléchir sur le temps,

à cette matinée chez la princesse de Guermantes, il se fit présenter

à moi en disant qu’il croyait que j’avais connu de ses parents,

qu’il avait lu des articles de moi et désirait faire ou refaire ma

connaissance. Il est vrai de dire qu’avec l’âge il était devenu, comme

beaucoup, d’impertinent sérieux, qu’il n’avait plus la même arrogance

et que, d’autre part, on parlait de moi, pour de bien minces articles

cependant, dans le milieu qu’il fréquentait. Mais ces raisons de sa

cordialité et de ses avances ne furent qu’accessoires. La principale,

ou du moins celle qui permit aux autres d’entrer en jeu, c’est que,

ou ayant une plus mauvaise mémoire que moi, ou ayant attaché une

attention moins soutenue à mes ripostes que je n’avais fait autrefois

à ses attaques, parce que j’étais alors pour lui un bien plus petit

personnage qu’il n’était pour moi, il avait entièrement oublié notre

inimitié. Mon nom lui rappelait tout au plus qu’il avait dû me voir,

ou quelqu’un des miens, chez une de ses tantes... Et ne sachant pas au

juste s’il se faisait présenter ou représenter, il se hâta de me parler

de sa tante, chez qui il ne doutait pas qu’il avait dû me rencontrer,

se rappelant qu’on y parlait souvent de moi, mais non de nos querelles.

Un nom, c’est tout ce qui reste bien souvent pour nous d’un être,

non pas même quand il est mort, mais de son vivant. Et nos notions

actuelles sur lui sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si

peu à celles que nous avons eues de lui, que nous avons entièrement

oublié que nous avons failli nous battre en duel avec lui, mais que

nous nous rappelons qu’il portait, enfant, d’étranges guêtres jaunes

aux Champs-Élysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le lui

assurions, il n’a aucun souvenir d’avoir joué avec nous. Bloch était

entré en sautant comme une hyène. Je pensais: «Il vient dans des salons

où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans.» Mais il avait aussi vingt

ans de plus. Il était plus près de la mort. A quoi cela l’avançait-il?

De près, dans la translucidité d’un visage où, de plus loin et mal

éclairé, je ne voyais que la jeunesse gaie (soit qu’elle y survécût,

soit que je l’y évoquasse), se tenait le visage presque effrayant, tout

anxieux, d’un vieux Shylock attendant, tout grimé dans la coulisse, le

moment d’entrer en scène, récitant déjà les premiers vers à mi-voix.

Dans dix ans, dans ces salons où leur veulerie l’aurait imposé, il

entrerait en béquillant, devenu maître, trouvant une corvée d’être

obligé d’aller chez les La Trémoïlle. A quoi cela l’avançait-il?

Des changements produits dans la société je pouvais d’autant plus

extraire des vérités importantes et dignes de cimenter une partie de

mon œuvre qu’ils n’étaient nullement, comme j’aurais pu être au premier

moment tenté de le croire, particuliers à notre époque. Au temps où

moi-même, à peine parvenu, j’étais entré, plus nouveau que ne l’était

Bloch lui-même aujourd’hui, dans le milieu des Guermantes, j’avais

dû y contempler, comme faisant partie intégrante de ce milieu, des

éléments absolument différents, agrégés depuis peu et qui paraissaient

étrangement nouveaux à de plus anciens dont je ne les différenciais pas

et qui eux-mêmes, crus, par les ducs d’alors, membres de tout temps

du faubourg, y avaient, eux, ou leurs pères, ou leurs grands-pères,

été jadis des parvenus. Si bien que ce n’était pas la qualité d’hommes

du grand monde qui rendait cette société si brillante, mais le fait

d’avoir été assimilés plus ou moins complètement par cette société

qui faisait, de gens qui cinquante ans plus tard paraissaient tous

pareils, des gens du grand monde. Même dans le passé où je reculais le

nom de Guermantes pour lui donner toute sa grandeur, et avec raison

du reste, car sous Louis XIV les Guermantes, quasi royaux, faisaient

plus grande figure qu’aujourd’hui, le phénomène que je remarquais

en ce moment se produisait de même. Ne les avait-on pas vus alors

s’allier à la famille Colbert par exemple, laquelle aujourd’hui, il

est vrai, nous paraît très noble puisque épouser une Colbert semble un

grand parti pour un La Rochefoucauld. Mais ce n’est pas parce que les

Colbert, simples bourgeois alors, étaient nobles, que les Guermantes

s’allièrent avec eux, c’est parce que les Guermantes s’allièrent

avec eux qu’ils devinrent nobles. Si le nom d’Haussonville s’éteint

avec le représentant actuel de cette maison, il tirera peut-être

son illustration de descendre de Mme de Staël, alors qu’avant la

Révolution, M. d’Haussonville, un des premiers seigneurs du royaume,

tirait vanité auprès de M. de Broglie de ne pas connaître le père

de Mme de Staël et de ne pas pouvoir plus le présenter que M. de

Broglie ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère que

leurs fils épouseraient un jour l’un la fille, l’autre la petite-fille

de l’auteur de _Corinne_. Je me rendais compte, d’après ce que

me disait la duchesse de Guermantes, que j’aurais pu faire dans ce

monde la figure d’homme élégant non titré, mais qu’on croit volontiers

affilié de tout temps à l’aristocratie, que Swann y avait faite

autrefois, et avant lui M. Lebrun, M. Ampère, tous ces amis de la

duchesse de Broglie, qui elle-même était au début fort peu du grand

monde. Les premières fois que j’avais dîné chez Mme de Guermantes,

combien n’avais-je pas dû choquer des hommes comme M. de Beauserfeuil,

moins par ma présence que par des remarques témoignant que j’étais

entièrement ignorant des souvenirs qui constituaient son passé et

donnaient sa forme à l’usage qu’il avait de la société. Bloch un jour,

quand, devenu très vieux, il aurait une mémoire assez ancienne du salon

Guermantes tel qu’il se présentait à ce moment à ses yeux, éprouverait

le même étonnement, la même mauvaise humeur en présence de certaines

intrusions et de certaines ignorances. Et, d’autre part, il aurait

sans doute contracté et dispenserait autour de lui ces qualités de

tact et de discrétion que j’avais crues le privilège d’hommes comme

M. de Norpois, et qui se reforment et s’incarnent dans ceux qui nous

paraissent entre tous les exclure. D’ailleurs, le cas qui s’était

présenté pour moi d’être admis dans la société des Guermantes m’avait

paru quelque chose d’exceptionnel. Mais si je sortais de moi et du

milieu qui m’entourait immédiatement, je voyais que ce phénomène social

n’était pas aussi isolé qu’il m’avait paru d’abord et que du bassin de

Combray où j’étais né, assez nombreux, en somme, étaient les jets d’eau

qui symétriquement à moi s’étaient élevés au-dessus de la même masse

liquide qui les avait alimentés. Sans doute les circonstances ayant

toujours quelque chose de particulier et les caractères d’individuel,

c’était de façons toutes différentes que Legrandin (par l’étrange

mariage de son neveu) à son tour avait pénétré dans ce milieu, que la

fille d’Odette s’y était apparentée, que Swann lui-même, et moi enfin y

étions venus. Pour moi qui avais passé enfermé dans ma vie et la voyant

du dedans, celle de Legrandin me semblait n’avoir aucun rapport et

avoir suivi un chemin opposé, de même que celui qui suit le cours d’une

rivière dans sa vallée profonde ne voit pas qu’une rivière divergente,

malgré les écarts de son cours, se jette dans le même fleuve. Mais

à vol d’oiseau, comme fait le statisticien qui néglige la raison

sentimentale, les imprudences évitables qui ont conduit telle personne

à la mort, et compte seulement le nombre de personnes qui meurent par

an, on voyait que plusieurs personnes, parties d’un même milieu dont la

peinture a occupé le début de ce récit, étaient parvenues dans un autre

tout différent, et il est probable que, comme il se fait par an à Paris

un nombre moyen de mariages, tout autre milieu bourgeois cultivé et

riche eût fourni une proportion à peu près égale de gens comme Swann,

comme Legrandin, comme moi et comme Bloch, qu’on retrouverait se jetant

dans l’océan du «grand monde». Et, d’ailleurs, ils s’y reconnaissaient,

car si le jeune comte de Cambremer émerveillait tout le monde par sa

distinction, sa grâce, sa sobre élégance, je reconnaissais en elles--en

même temps que dans son beau regard et dans son désir ardent de

parvenir--ce qui caractérisait déjà son oncle Legrandin, c’est-à-dire

un vieil ami fort bourgeois, quoique de tournure aristocratique, de mes

parents.

La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus

primitivement acides que celle de Bloch, est aussi répandue que ce

sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous

ne devons pas plus redouter un juge prévenu qu’un juge ami. Et les

petits-enfants de Bloch seraient bons et discrets presque de naissance.

Bloch n’en était peut-être pas encore là. Mais je remarquai que lui,

qui jadis feignait de se croire obligé à faire deux heures de chemin

de fer pour aller voir quelqu’un qui ne le lui avait guère demandé,

maintenant qu’il recevait beaucoup d’invitations, non seulement à

déjeuner et à dîner, mais à venir passer quinze jours ici, quinze jours

là, en refusait beaucoup et sans le dire, sans se vanter de les avoir

reçues, de les avoir refusées. La discrétion, discrétion dans les

actions, dans les paroles, lui était venue avec la situation sociale

et l’âge, avec une sorte d’âge social, si l’on peut dire. Sans doute

Bloch était jadis indiscret autant qu’incapable de bienveillance et de

conseils. Mais certains défauts, certaines qualités sont moins attachés

à tel individu, à tel autre, qu’à tel ou tel moment de l’existence

considéré au point de vue social. Ils sont presque extérieurs aux

individus, lesquels passent dans leur lumière comme sous des solstices

variés, préexistants, généraux, inévitables. Les médecins qui cherchent

à se rendre compte si tel médicament diminue ou augmente l’acidité de

l’estomac, active ou ralentit ses sécrétions, obtiennent des résultats

différents, non pas selon l’estomac sur les sécrétions duquel ils

prélèvent un peu de suc gastrique, mais selon qu’ils le lui empruntent

à un moment plus ou moins avancé de l’ingestion du remède.

* * *

Ainsi, à chacun des moments de sa durée, le nom de Guermantes,

considéré comme un ensemble de tous les noms qu’il admettait en lui,

autour de lui, subissait des déperditions, recrutait des éléments

nouveaux, comme ces jardins où à tout moment des fleurs à peine en

bouton et se préparant à remplacer celles qui se flétrissent déjà se

confondent dans une masse qui semble pareille, sauf à ceux qui n’ont

pas toujours vu les nouvelles venues et gardent dans leur souvenir

l’image précise de celles qui ne sont plus.

Plus d’une des personnes que cette matinée réunissait, ou dont elle

m’évoquait le souvenir, me donnait les aspects qu’elle avait tour à

tour présentés pour moi, par les circonstances différentes, opposées,

d’où elle avait, les unes après les autres, surgi devant moi,

faisait ressortir les aspects variés de ma vie, les différences de

perspective, comme un accident de terrain, de colline ou château, qui,

apparaissant tantôt à droite, tantôt à gauche, semble d’abord dominer

une forêt, ensuite sortir d’une vallée, et révéler ainsi au voyageur

des changements d’orientation et des différences d’altitude dans la

route qu’il suit. En remontant de plus en plus haut, je finissais par

trouver des images d’une même personne séparées par un intervalle de

temps si long, conservées par des «moi» si distincts, ayant elles-mêmes

des significations si différentes, que je les omettais d’habitude quand

je croyais embrasser le cours passé de mes relations avec elles, que

j’avais même cessé de penser qu’elles étaient les mêmes que j’avais

connues autrefois et qu’il me fallait le hasard d’un éclair d’attention

pour les rattacher, comme à une étymologie, à cette signification

primitive qu’elles avaient eue pour moi. Mlle Swann me jetait, de

l’autre côté de la haie d’épines roses, un regard dont j’avais dû,

d’ailleurs, rétrospectivement retoucher la signification, qui était

du désir. L’amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray,

me regardait derrière cette même haie d’un air dur qui n’avait pas

non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant, d’ailleurs,

tellement changé depuis, que je ne l’avais nullement reconnu à Balbec

dans le Monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont

il m’arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant:

«Mais c’était M. de Charlus, déjà, comme c’est curieux.» Mme

de Guermantes au mariage du Dr Percepied, Mme Swann en rose

chez mon grand-oncle, Mme de Cambremer, sœur de Legrandin, si

élégante qu’il craignait que nous ne le priions de nous donner une

recommandation pour elle, c’étaient, ainsi que tant d’autres concernant

Swann, Saint-Loup, etc., autant d’images que je m’amusais parfois,

quand je les retrouvais, à placer comme frontispice au seuil de mes

relations avec ces différentes personnes, mais qui ne me semblaient,

en effet, qu’une image, et non déposée en moi par l’être lui-même,

auquel rien ne la reliait plus. Non seulement certaines gens ont de

la mémoire et d’autres pas (sans aller jusqu’à l’oubli constant où

vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur permet de trouver

toujours--la nouvelle précédente s’étant évanouie au bout de huit

jours, ou la suivante ayant le don de l’exorciser--de la place pour

la nouvelle contraire qu’on leur dit. Mais même à égalité de mémoire,

deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses. L’une aura

prêté peu d’attention à un fait dont l’autre gardera grand remords,

et, en revanche, aura saisi à la volée comme signe sympathique et

caractéristique une parole que l’autre aura laissé échapper sans

presque y penser. L’intérêt de ne pas s’être trompé quand on a émis

un pronostic faux abrège la durée du souvenir de ce pronostic et

permet d’affirmer très vite qu’on ne l’a pas émis. Enfin, un intérêt

plus profond, plus désintéressé, diversifie les mémoires, si bien que

le poète, qui a presque tout oublié des faits qu’on lui rappelle,

retient une impression fugitive. De tout cela vient qu’après vingt

ans d’absence on rencontre, au heu de rancunes présumées, des pardons

involontaires, inconscients, et, en revanche, tant de haines dont on ne

peut s’expliquer (parce qu’on a oublié à son tour l’impression mauvaise

qu’on a faite) la raison. L’histoire même des gens qu’on a le plus

connus, on en a oublié les dates. Et parce qu’il y avait au moins vingt

ans qu’elle avait vu Bloch pour la première fois, Mme de Guermantes

eût juré qu’il était né dans son monde et avait été bercé sur les

genoux de la duchesse de Chartres quand il avait deux ans.

Et combien de fois ces personnes étaient revenues devant moi, au cours

de leur vie dont les diverses circonstances semblaient présenter les

mêmes êtres, mais sous des formes et pour des fins variées; et la

diversité des points de ma vie par où avait passé le fil de celle de

chacun de ces personnages avait fini par mêler ceux qui semblaient le

plus éloignés, comme si la vie ne possédait qu’un nombre limité de fils

pour exécuter les dessins les plus différents. Quoi de plus séparé,

par exemple, dans mes passés divers, que mes visites à mon oncle

Adolphe, que le neveu de Mme de Villeparisis cousine du Maréchal,

que Legrandin et sa sœur, que l’ancien giletier ami de Françoise, dans

la cour! Et aujourd’hui tous ces fils différents s’étaient réunis pour

faire la trame ici du ménage Saint-Loup, là jadis du jeune ménage

Cambremer, pour ne pas parler de Morel et de tant d’autres dont la

conjonction avait concouru à former une circonstance, si bien qu’il me

semblait que la circonstance était l’unité complète et le personnage

seulement une partie composante. Et ma vie était déjà assez longue

pour qu’à plus d’un des êtres qu’elle m’offrait je trouvasse dans des

régions opposées de mes souvenirs un autre être pour le compléter. Aux

Elstir que je voyais ici en une place qui était un signe de la gloire

maintenant acquise, je pouvais ajouter les plus anciens souvenirs des

Verdurin, des Cottard, la conversation dans le restaurant de Rivebelle,

la matinée où j’avais connu Albertine, et tant d’autres. Ainsi un

amateur d’art à qui on montre le volet d’un retable se rappelle dans

quelle église, dans quel musée, dans quelle collection particulière,

les autres sont dispersés (de même qu’en suivant les catalogues des

ventes ou en fréquentant les antiquaires, il finit par trouver l’objet

jumeau de celui qu’il possède et qui fait avec lui la paire, il peut

reconstituer dans sa tête la prédelle, l’autel tout entier). Comme un

seau, montant le long d’un treuil, vient toucher la corde à diverses

reprises et sur des côtés opposés, il n’y avait pas de personnage,

presque pas même de choses ayant eu place dans ma vie, qui n’y eût joué

tour à tour des rôles différents. Une simple relation mondaine, même

un objet matériel, si je le retrouvais au bout de quelques années dans

mon souvenir, je voyais que la vie n’avait pas cessé de tisser autour

de lui des fils différents qui finissaient par le feutrer de ce beau

velours pareil à celui qui, dans les vieux parcs, enveloppe une simple

conduite d’eau d’un fourreau d’émeraude.

Ce n’était pas que l’aspect de ces personnes qui donnait l’idée de

personnes de songe. Pour elles-mêmes la vie, déjà ensommeillée dans

la jeunesse et l’amour, était de plus en plus devenue un songe. Elles

avaient oublié jusqu’à leurs rancunes, leurs haines, et pour être

certaines que c’était à la personne qui était là qu’elles n’adressaient

plus la parole il y a dix ans, il eût fallu qu’elles se reportassent à

un registre, mais qui était aussi vague qu’un rêve où on a été insulté

on ne sait plus par qui. Tous ces songes formaient les apparences

contrastées de la vie politique où on voyait dans un même ministère

des gens qui s’étaient accusés de meurtre ou de trahison. Et ce songe

devenait épais comme la mort chez certains vieillards, dans les jours

qui suivaient celui où ils avaient fait l’amour. Pendant ces jours-là

on ne pouvait plus rien demander au président de la République, il

oubliait tout. Puis si on le laissait se reposer quelques jours, le

souvenir des affaires publiques lui revenait, fortuit comme celui d’un

rêve.

Parfois ce n’était pas en une seule image qu’apparaissait cet être si

différent de celui que j’avais connu depuis. C’est pendant des années

que Bergotte m’avait paru un doux vieillard divin, que je m’étais senti

paralysé comme par une apparition devant le chapeau gris de Swann, le

manteau violet de sa femme, le mystère dont le nom de sa race entourait

la duchesse de Guermantes jusque dans un salon: origines presque

fabuleuses, charmante mythologie de relations devenues si banales

ensuite, mais qu’elles prolongeaient dans le passé comme en plein ciel,

avec un éclat pareil à celui que projette la queue étincelante d’une

comète. Et même celles qui n’avaient pas commencé dans le mystère,

comme mes relations avec Mme de Souvré, si sèches et si purement

mondaines aujourd’hui, gardaient à leurs débuts leur premier sourire,

plus calme, plus doux, et si onctueusement tracé dans la plénitude

d’une après-midi au bord de la mer, d’une fin de journée de printemps

à Paris, bruyante d’équipages, de poussière soulevée, et de soleil

remué comme de l’eau. Et peut-être Mme de Souvré n’eût pas valu

grand’chose si on l’eût détachée de ce cadre, comme ces monuments--la

Salute par exemple--qui, sans grande beauté propre, font admirablement

là où ils sont situés, mais elle faisait partie d’un lot de souvenirs

que j’estimais à un certain prix, «l’un dans l’autre», sans me demander

pour combien exactement la personne de Mme de Souvré y figurait.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 10 / 18 段