«Mais comment venez-vous dans des matinées si nombreuses? me demanda

Gilberte. Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela, ce n’est

pas ainsi que je vous schématisais. Certes, je m’attendais à vous voir

partout ailleurs qu’à un des grands tralalas de ma tante, puisque tante

il y a», ajouta-t-elle d’un air fin, car étant Mme de Saint-Loup

depuis un peu plus longtemps que Mme Verdurin n’était entrée dans

la famille, elle se considérait comme une Guermantes de tout temps

et atteinte par la mésalliance que son oncle avait faite en épousant

Mme Verdurin, qu’il est vrai elle avait entendu railler mille fois

devant elle, dans la famille, tandis que, naturellement, ce n’était que

hors de sa présence qu’on avait parlé de la mésalliance qu’avait faite

Saint-Loup en l’épousant. Elle affectait, d’ailleurs, d’autant plus de

dédain pour cette tante mauvais teint que la princesse de Guermantes,

par l’espèce de perversion qui pousse les gens intelligents à s’évader

du chic habituel, par le besoin aussi de souvenirs qu’ont les gens

âgés, pour tâcher de donner un passé à son élégance nouvelle aimait à

dire, en parlant de Gilberte: «Je vous dirai que ce n’est pas pour moi

une relation nouvelle, j’ai énormément connu la mère de cette petite;

tenez, c’était une grande amie à ma cousine Marsantes. C’est chez

moi qu’elle a connu le père de Gilberte. Quant au pauvre Saint-Loup,

je connaissais d’avance toute sa famille, son propre oncle était

mon intime autrefois à la Raspelière.» «Vous voyez que les Verdurin

n’étaient pas du tout des bohèmes, me disaient les gens qui entendaient

parler ainsi la princesse de Guermantes, c’étaient des amis de tout

temps de la famille de Mme de Saint-Loup.» J’étais peut-être seul à

savoir par mon grand-père qu’en effet les Verdurin n’étaient pas des

bohèmes. Mais ce n’était pas précisément parce qu’ils avaient connu

Odette. Mais on arrange aisément les récits du passé que personne ne

connaît plus, comme ceux des voyages dans les pays où personne n’est

jamais allé. «Enfin, conclut Gilberte, puisque vous sortez quelquefois

de votre Tour d’ivoire, des petites réunions intimes chez moi, où

j’inviterais des esprits sympathiques, ne vous conviendraient-elles pas

mieux? Ces grandes machines comme ici sont bien peu faites pour vous.

Je vous voyais causer avec ma tante Oriane, qui a toutes les qualités

qu’on voudra, mais à qui nous ne ferons pas tort, n’est-ce pas, en

déclarant qu’elle n’appartient pas à l’élite pensante.» Je ne pouvais

mettre Gilberte au courant des pensées que j’avais depuis une heure,

mais je crus que, sur un point de pure distraction, elle pourrait

servir mes plaisirs, lesquels, en effet, ne me semblaient pas devoir

être de parler littérature avec la duchesse de Guermantes plus qu’avec

Mme de Saint-Loup. Certes, j’avais l’intention de recommencer dès

demain, bien qu’avec un but cette fois, à vivre dans la solitude. Même

chez moi je ne laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants

de travail, car le devoir de faire mon œuvre primait celui d’être poli,

ou même bon. Ils insisteraient sans doute. Ceux qui ne m’avaient pas vu

depuis si longtemps, venaient de me retrouver et me jugeaient guéri.

Ils insisteraient, venant quand le labeur de leur journée, de leur vie,

serait fini ou interrompu, et ayant alors le même besoin de moi que

j’avais eu autrefois de Saint-Loup, et cela parce que, comme je m’en

étais aperçu à Combray quand mes parents me faisaient des reproches

au moment où je venais de prendre à leur insu les plus louables

résolutions, les cadrans intérieurs qui sont départis aux hommes ne

sont pas tous réglés à la même heure, l’un sonne celle du repos en même

temps que l’autre celle du travail, l’un celle du châtiment par le

juge quand chez le coupable celle du repentir et du perfectionnement

intérieur est sonnée depuis longtemps. Mais j’aurais le courage de

répondre à ceux qui viendraient me voir ou me feraient chercher que

j’avais, pour des choses essentielles au courant desquelles il fallait

que je fusse mis sans retard, un rendez-vous urgent, capital, avec

moi-même. Et pourtant, bien qu’il y ait peu de rapport entre notre

moi véritable et l’autre, à cause de l’homonymat et du corps commun

aux deux, l’abnégation qui vous fait faire le sacrifice des devoirs

plus faciles, même des plaisirs, paraît aux autres de l’égoïsme. Et

d’ailleurs, n’était-ce pas pour m’occuper d’eux que je vivrais loin

de ceux qui se plaindraient de ne pas me voir, pour m’occuper d’eux

plus à fond que je n’aurais pu le faire avec eux, pour chercher à les

révéler à eux-mêmes, à les réaliser? A quoi eût servi que, pendant

des années encore, j’eusse perdu des soirées à faire glisser sur

l’écho à peine expiré de leurs paroles le son tout aussi vain des

miennes, pour le stérile plaisir d’un contact mondain qui exclut toute

pénétration? Ne valait-il pas mieux que ces gestes qu’ils faisaient,

ce s paroles qu’ils disaient, leur vie, leur nature, j’essayasse d’en

décrire la courbe et d’en dégager la loi? Malheureusement, j’aurais à

lutter contre cette habitude de se mettre à la place des autres qui,

si elle favorise la conception d’une œuvre, en retarde l’exécution.

Car, par une politesse supérieure, elle pousse à sacrifier aux autres

non seulement son plaisir, mais son devoir, quand, se mettant à la

place des autres, le devoir quel qu’il soit, fût-ce, pour quelqu’un

qui ne peut rendre aucun service au front, de rester à l’arrière

s’il est utile, paraîtra comme, ce qu’il n’est pas en réalité, notre

plaisir. Et bien loin de me croire malheureux de cette vie sans amis,

sans causerie, comme il est arrivé aux plus grands de le croire, je

me rendais compte que les forces d’exaltation qui se dépensent dans

l’amitié sont une sorte de porte-à-faux visant une amitié particulière

qui ne mène à rien et se détournent d’une vérité vers laquelle elles

étaient capables de nous conduire. Mais enfin, quand des intervalles de

repos et de société me seraient nécessaires, je sentais que, plutôt que

les conversations intellectuelles que les gens du monde croient utiles

aux écrivains, de légères amours avec des jeunes filles en fleurs

seraient un aliment choisi que je pourrais à la rigueur permettre à

mon imagination semblable au cheval fameux qu’on ne nourrissait que de

roses! Ce que tout d’un coup je souhaitais de nouveau, c’est ce dont

j’avais rêvé à Balbec, quand, sans les connaître encore, j’avais vu

passer devant la mer Albertine, Andrée et leurs amies. Mais hélas! je

ne pouvais plus chercher à retrouver celles que justement en ce moment

je désirais si fort. L’action des années qui avait transformé tous

les êtres que j’avais vus aujourd’hui, et Gilberte elle-même, avait

certainement fait de toutes celles qui survivaient, comme elle eût

fait d’Albertine si elle n’avait pas péri, des femmes trop différentes

de ce que je me rappelais. Je souffrais d’être obligé de moi-même à

atteindre celles-là, car le temps qui change les êtres ne modifie pas

l’image que nous avons gardée d’eux. Rien n’est plus douloureux que

cette opposition entre l’altération des êtres et la fixité du souvenir,

quand nous comprenons que ce qui a gardé tant de fraîcheur dans notre

mémoire n’en peut plus avoir dans la vie, que nous ne pouvons, au

dehors, nous rapprocher de ce qui nous paraît si beau au-dedans de

nous, de ce qui excite en nous un désir, pourtant si individuel, de le

revoir. Ce violent désir que la mémoire excitait en moi pour ces jeunes

filles vues jadis, je sentais que je ne pourrais espérer l’assouvir

qu’à condition de le chercher dans un être du même âge, c’est-à-dire

dans un autre être. J’avais pu souvent soupçonner que ce qui semble

unique dans une personne qu’on désire ne lui appartient pas. Mais le

temps écoulé m’en donnait une preuve plus complète, puisque, après

vingt ans, spontanément, je voulais chercher, au lieu des filles que

j’avais connues, celles possédant maintenant la jeunesse que les autres

avaient alors. D’ailleurs, ce n’est pas seulement le réveil de nos

désirs charnels qui ne correspond à aucune réalité parce qu’il ne tient

pas compte du temps perdu. Il m’arrivait parfois de souhaiter que par

un miracle vinssent auprès de moi, restées vivantes contrairement à ce

que j’avais cru, ma grand’mère, Albertine. Je croyais les voir, mon

cœur s’élançait vers elles. J’oubliais seulement une chose, c’est que,

si elles vivaient en effet, Albertine aurait à peu près maintenant

l’aspect que m’avait présenté à Balbec Mme Cottard, et que ma

grand’mère, ayant plus de quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait

rien du beau visage calme et souriant avec lequel je l’imaginais encore

maintenant, aussi arbitrairement qu’on donne une barbe à Dieu le Père,

ou qu’on représentait, au XVIIe siècle, les héros d’Homère avec un

accoutrement de gentilshommes et sans tenir compte de leur antiquité.

Je regardai Gilberte et je ne pensai pas: «Je voudrais la revoir»,

mais je lui dis qu’elle me ferait toujours plaisir en m’invitant avec

des jeunes filles, sans que j’eusse, d’ailleurs, à leur rien demander

que de faire renaître en moi les rêveries, les tristesses d’autrefois,

peut-être, un jour improbable, un chaste baiser. Comme Elstir aimait

à voir incarnée devant lui, dans sa femme, la beauté vénitienne,

qu’il avait si souvent peinte dans ses œuvres, je me donnais l’excuse

d’être attiré, par un certain égoïsme esthétique, vers les belles

femmes qui pouvaient me causer de la souffrance, et j’avais un certain

sentiment d’idolâtrie pour les futures Gilberte, les futures duchesses

de Guermantes, les futures Albertine que je pourrais rencontrer, et

qui, me semblait-il, pourraient m’inspirer, comme un sculpteur qui

se promène au milieu de beaux marbres antiques. J’aurais dû pourtant

penser qu’antérieur à chacune était mon sentiment du mystère où elles

baignaient et qu’ainsi, plutôt que de demander à Gilberte de me faire

connaître des jeunes filles, j’aurais mieux fait d’aller dans ces lieux

où rien ne nous rattache à elles, où entre elles et soi on sent quelque

chose d’infranchissable, où, à deux pas, sur la plage, allant au

bain, on se sent séparé d’elles par l’impossible. C’est ainsi que mon

sentiment du mystère avait pu s’appliquer successivement à Gilberte,

à la duchesse de Guermantes, à Albertine, à tant d’autres. Sans doute

l’inconnu et presque l’inconnaissable était devenu le commun, le

familier, indifférent ou douloureux, mais retenant de ce qu’il avait

été un certain charme. Et, à vrai dire, comme dans ces calendriers

que le facteur nous apporte pour avoir ses étrennes, il n’était pas

une de mes années qui n’ait eu à son frontispice, ou intercalée dans

ses jours, l’image d’une femme que j’y avais désirée; image souvent

d’autant plus arbitraire que parfois je n’avais pas vu cette femme,

quand c’était, par exemple, la femme de chambre de Mme Putbus,

Mlle d’Orgeville, ou telle jeune fille dont j’avais vu le nom dans

le compte rendu mondain d’un journal, parmi l’essaim des charmantes

valseuses. Je la devinais belle, m’éprenais d’elle, et lui composais

un corps idéal dominant de toute sa hauteur un paysage de la province

où j’avais lu, dans l’_Annuaire des Châteaux_, que se trouvaient

les propriétés de sa famille. Pour les femmes que j’avais connues, ce

paysage était au moins double. Chacune s’élevait, à un point différent

de ma vie, dressée comme une divinité protectrice et locale, d’abord

au milieu d’un de ces paysages rêvés dont la juxtaposition quadrillait

ma vie et où je m’étais attaché à l’imaginer; ensuite, vue du côté

du souvenir entourée des sites où je l’avais connue et qu’elle me

rappelait, y restant attachée, car si notre vie est vagabonde notre

mémoire est sédentaire, et nous avons beau nous élancer sans trêve, nos

souvenirs, eux, rivés aux lieux dont nous nous détachons, continuent

à y continuer leur vie casanière, comme ces amis momentanés que le

voyageur s’était faits dans une ville et qu’il est obligé d’abandonner

quand il la quitte, parce que c’est là qu’eux, qui ne partent pas,

finiront leur journée et leur vie comme s’il était là encore, au pied

de l’église, devant la porte et sous les arbres du cours. Si bien que

l’ombre de Gilberte s’allongeait, non seulement devant une église

de l’Ile-de-France où je l’avais imaginée, mais aussi sur l’allée

d’un parc, du côté de Méséglise, celle de Mme de Guermantes dans

un chemin humide où montaient en quenouilles des grappes violettes

et rougeâtres, ou sur l’or matinal d’un trottoir parisien. Et cette

seconde personne, celle née non du désir, mais du souvenir, n’était,

pour chacune de ces femmes, unique. Car, chacune, je l’avais connue

à diverses reprises, en des temps différents où elle était une autre

pour moi, où moi-même j’étais autre, baignant dans des rêves d’une

autre couleur. Or la loi qui avait gouverné les rêves de chaque

année maintenant assemblés autour d’eux les souvenirs d’une femme

que j’y avais connue, tout ce qui se rapportait, par exemple, à la

duchesse de Guermantes au temps de mon enfance, était concentré, par

une force attractive, autour de Combray, et tout ce qui avait trait

à la duchesse de Guermantes qui allait tout à l’heure m’inviter à

déjeuner, autour d’un sensitif tout différent; il y avait plusieurs

duchesses de Guermantes, comme il y avait eu, depuis la dame en rose,

plusieurs Mmes Swann, séparées par l’éther incolore des années, et

de l’une à l’autre desquelles je ne pouvais pas plus sauter que si

j’avais eu à quitter une planète pour aller dans une autre planète

que l’éther en sépare. Non seulement séparée, mais différente, parée

des rêves que j’avais eus dans des temps si différents, comme d’une

flore particulière, qu’on ne retrouvera pas dans une autre planète;

au point qu’après avoir pensé que je n’irais déjeuner ni chez Mme

de Forcheville, ni chez Mme de Guermantes, je ne pouvais me dire,

tant cela m’eût transporté dans un monde autre, que l’une n’était pas

une personne différente de la duchesse de Guermantes qui descendait

de Geneviève de Brabant, et l’autre de la Dame en rose, que parce

qu’en moi un homme instruit me l’affirmait avec la même autorité

qu’un savant qui m’eût affirmé qu’une voie lactée de nébuleuses était

due à la segmentation d’une seule et même étoile. Telle Gilberte, à

qui je demandais pourtant, sans m’en rendre compte, de me permettre

d’avoir des amies comme elle avait été autrefois, n’était plus pour

moi que Mme de Saint-Loup. Je ne songeais plus en la voyant au

rôle qu’avait eu jadis dans mon amour, oublié lui aussi par elle, mon

admiration pour Bergotte, pour Bergotte redevenu pour moi simplement

l’auteur de ses livres, sans que je me rappelasse (que dans des

souvenirs rares et entièrement séparés) l’émoi d’avoir été présenté à

l’homme, la déception, l’étonnement de sa conversation, dans le salon

aux fourrures blanches, plein de violettes, où on apportait si tôt,

sur tant de consoles différentes, tant de lampes. Tous les souvenirs

qui composaient la première mademoiselle Swann étaient, en effet,

retranchés de la Gilberte actuelle, retenus bien loin par les forces

d’attraction d’un autre univers, autour d’une phrase de Bergotte avec

laquelle ils faisaient corps et baignés d’un parfum d’aubépine. La

fragmentaire Gilberte d’aujourd’hui écouta ma requête en souriant.

Puis, en se mettant à y réfléchir, elle prit un air sérieux en ayant

l’air de chercher dans sa tête. Et j’en fus heureux car cela l’empêcha

de faire attention à un groupe qui se trouvait non loin de nous et dont

la vue n’eût pu certes lui être agréable. On y remarquait la duchesse

de Guermantes en grande conversation avec une affreuse vieille femme

que je regardais sans pouvoir du tout deviner qui elle était: je n’en

savais absolument rien. «Comme c’est drôle de voir ici Rachel», me

dit à l’oreille Bloch qui passait à ce moment. Ce nom magique rompit

aussitôt l’enchantement qui avait donné à la maîtresse de Saint-Loup

la forme inconnue de cette immonde vieille, et je la reconnus alors

parfaitement. De même, j’ai dit ailleurs que dès qu’on me nommait

les hommes dont je ne pouvais reconnaître les visages l’enchantement

cessait, et que je les reconnaissais. Pourtant il y en eut un que, même

nommé, je ne pus reconnaître, et je crus à un homonyme, car il n’avait

aucune espèce de rapport avec celui que non seulement j’avais connu

autrefois mais que j’avais retrouvé il y a quelques années. C’était

pourtant lui, blanchi seulement et engraissé, mais il avait rasé ses

moustaches et cela avait suffi pour lui faire perdre sa personnalité.

Pour en revenir à Rachel, c’était bien avec elle, devenue une actrice

célèbre et qui allait, au cours de cette matinée, réciter des vers

de Musset et de La Fontaine, que la tante de Gilberte, la duchesse

de Guermantes, causait en ce moment. Or la vue de Rachel ne pouvait

en tout cas être bien agréable à Gilberte, et je fus d’autant plus

ennuyé d’apprendre qu’elle allait réciter des vers et de constater son

intimité avec la duchesse. Celle-ci, consciente depuis trop longtemps

d’occuper la première situation de Paris (ne se rendant pas compte

qu’une telle situation n’existe que dans les esprits qui y croient et

que beaucoup de nouvelles personnes, si elles ne la voyaient nulle

part, si elles ne lisaient son nom dans le compte rendu d’aucune fête

élégante, croiraient; en effet, qu’elle n’occupait aucune situation),

ne voyait plus, qu’en visites aussi rares et aussi espacées qu’elle

pouvait, le faubourg Saint-Germain qui, disait-elle, «l’ennuyait à

mourir», et, en revanche, se passait la fantaisie de déjeuner avec

telle ou telle actrice qu’elle trouvait délicieuse.

La duchesse hésitait encore, par peur d’une scène de M. de Guermantes,

devant Balthy et Mistinguett, qu’elle trouvait adorables, mais avait

décidément Rachel pour amie. Les nouvelles générations en concluaient

que la duchesse de Guermantes, malgré son nom, devait être quelque

demi-castor qui n’avait jamais été tout à fait du gratin. Il est vrai

que, pour quelques souverains dont l’intimité lui était disputée par

deux autres grandes dames, Mme de Guermantes se donnait encore la

peine de les avoir à déjeuner. Mais, d’une part, ils viennent rarement,

connaissent des gens de peu, et la duchesse, par la superstition des

Guermantes à l’égard du vieux protocole (car à la fois les gens bien

élevés l’assommaient et elle tenait à la bonne éducation), faisait

mettre: «Sa Majesté a ordonné à la duchesse de Guermantes», «a

daigné», etc. Et les nouvelles couches, ignorantes de ces formules, en

concluaient que la position de la duchesse était d’autant plus basse.

Au point de vue de Mme de Guermantes, cette intimité avec Rachel

pouvait signifier que nous nous étions trompés quand nous croyions

Mme de Guermantes hypocrite et menteuse dans ses condamnations de

l’élégance, quand nous croyions qu’au moment où elle refusait d’aller

chez Mme de Sainte-Euverte, ce n’était pas au nom de l’intelligence

mais du snobisme qu’elle agissait ainsi, ne la trouvant bête que parce

que la marquise laissait voir qu’elle était snob, n’ayant pas encore

atteint son but. Mais cette intimité avec Rachel pouvait signifier

aussi que l’intelligence était, en réalité, chez la duchesse, médiocre,

insatisfaite et désireuse sur le tard, quand elle était fatiguée du

monde, de réalisations, par ignorance totale des véritables réalités

intellectuelles et une pointe de cet esprit de fantaisie qui fait à des

dames très bien, qui se disent: «comme ce sera amusant», finir leur

soirée d’une façon à vrai dire assommante, en puisant la force d’aller

réveiller quelqu’un, à qui finalement on ne sait que dire, près du lit

de qui on reste un moment dans son manteau de soirée, après quoi, ayant

constaté qu’il est fort tard, on finit par aller se coucher.

Il faut ajouter qu’une vive antipathie qu’avait depuis peu pour

Gilberte la versatile duchesse pouvait lui faire prendre un certain

plaisir à recevoir Rachel, ce qui lui permettait, en plus, de proclamer

une des maximes des Guermantes, à savoir qu’ils étaient trop nombreux

pour épouser les querelles (presque pour prendre le deuil) les uns des

autres, indépendance de «je n’ai pas à» qu’avait renforcée la politique

qu’on avait dû adopter à l’égard de M. de Charlus, lequel, si on

l’avait suivi, vous eût brouillé avec tout le monde. Quant à Rachel, si

elle s’était, en réalité, donné une grande peine pour se lier avec la

duchesse de Guermantes (peine que la duchesse n’avait pas su démêler

sous des dédains affectés, des impolitesses voulues, qui l’avaient

piquée au jeu et lui avaient donné grande idée d’une actrice si peu

snob), sans doute cela tenait, d’une façon générale, à la fascination

que les gens du monde exercent à partir d’un certain moment sur les

bohèmes les plus endurcis, parallèle à celle que ces bohèmes exercent

eux-mêmes sur les gens du monde, double reflux qui correspond à ce

qu’est, dans l’ordre politique, la curiosité réciproque et le désir de

faire alliance entre peuples qui se sont combattus. Mais le désir de

Rachel pouvait avoir une raison plus particulière. C’est chez Mme

de Guermantes, c’est de Mme de Guermantes, qu’elle avait reçu jadis

sa plus terrible avanie. Rachel l’avait peu à peu non pas oubliée mais

pardonnée, mais le prestige singulier qu’en avait reçu à ses yeux

la duchesse ne devait s’effacer jamais. L’entretien, de l’attention

duquel je désirais détourner Gilberte, fut, du reste, interrompu, car

la maîtresse de maison vint chercher Rachel dont c’était le moment de

réciter et qui bientôt, ayant quitté la duchesse, parut sur l’estrade.

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Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 12 / 18 段