Chez d’autres invités, dont le visage était intact, l’âge se marquait

autrement; ils semblaient seulement embarrassés quand ils avaient à

marcher; on croyait d’abord qu’ils avaient mal aux jambes, et ce n’est

qu’ensuite qu’on comprenait que la vieillesse leur avait attaché ses

semelles de plomb. Elle en embellissait d’autres, comme le prince

d’Agrigente. A cet homme long, mince, au regard terne, aux cheveux qui

semblaient devoir rester éternellement rougeâtres, avait succédé, par

une métamorphose analogue à celle des insectes, un vieillard chez qui

les cheveux rouges, trop longtemps vus, avaient été, comme un tapis de

table qui a trop servi, remplacé par des cheveux blancs. Sa poitrine

avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque guerrière, et qui

avait dû nécessiter un véritable éclatement de la frêle chrysalide que

j’avais connue; une gravité consciente d’elle-même baignait les yeux,

où elle était teintée d’une bienveillance nouvelle qui s’inclinait vers

chacun. Et comme, malgré tout, une certaine ressemblance subsistait

entre le puissant prince actuel et le portrait que gardait mon

souvenir, j’admirais la force de renouvellement original du temps

qui, tout en respectant l’unité de l’être et les lois de la vie,

sait changer ainsi le décor et introduire de hardis contrastes dans

deux aspects successifs d’un même personnage, car, beaucoup de ces

gens, on les identifiait immédiatement, mais comme d’assez mauvais

portraits d’eux-mêmes réunis dans l’exposition où un artiste inexact

et malveillant durcit les traits de l’un, enlève la fraîcheur du

teint ou la légèreté de la taille à celle-ci, assombrit le regard

de tel autre. Comparant ces images avec celles que j’avais sous les

yeux de ma mémoire, j’aimais moins celles qui m’étaient montrées en

dernier lieu. Comme souvent on trouve moins bonne et on refuse une des

photographies entre lesquelles un ami vous a prié de choisir. A chaque

personne et devant l’image qu’elle me montrait d’elle-même j’aurais

voulu dire: «Non, pas celle-ci, vous êtes moins bien, ce n’est pas

vous.» Je n’aurais pas osé ajouter: «Au lieu de votre beau nez droit

on vous a fait le nez crochu de votre père que je ne vous ai jamais

connu.» En effet, c’était un nez nouveau et familial. Bref, l’artiste

le Temps avait «rendu» tous ces modèles de telle façon qu’ils étaient

reconnaissables, mais ils n’étaient pas ressemblants, non parce qu’il

les avait flattés, mais parce qu’il les avait vieillis. Cet artiste-là,

du reste, travaille fort lentement. Ainsi cette réplique du visage

d’Odette, dont, le jour où j’avais pour la première fois vu Bergotte,

j’avais aperçu l’esquisse à peine ébauchée dans le visage de Gilberte,

le temps l’avait enfin poussée jusqu’à la plus parfaite ressemblance,

comme on le verra tout à l’heure, pareil à ces peintres qui gardent

longtemps une œuvre et la complètent année par année. En plusieurs,

je finissais par reconnaître, non seulement eux-mêmes, mais eux tels

qu’ils étaient autrefois, et Ski, par exemple, pas plus modifié qu’une

fleur ou un fruit qui a séché, type de ces amateurs «célibataires de

l’art» qui vieillissent inutiles et insatisfaits. Ski était resté

ainsi un essai informe, confirmant mes théories sur l’art. D’autres

le suivaient qui n’étaient nullement des amateurs; c’étaient des gens

du monde qui ne s’intéressaient à rien, et eux aussi, la vieillesse

ne les avait pas mûris et, même s’il s’entourait d’un premier cercle

de rides et d’un arc de cheveux blancs, leur même visage poupin

gardait l’enjouement de la dix-huitième année. Ils n’étaient pas des

vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés. Peu

de chose eût suffi à effacer ces flétrissures de la vie, et la mort

n’aurait pas plus de peine à rendre au visage sa jeunesse qu’il n’en

faut pour nettoyer un portrait que seul un peu d’encrassement empêche

de briller comme autrefois. Aussi je pensais à l’illusion dont nous

sommes dupes quand, entendant parler d’un célèbre vieillard, nous nous

fions d’avance à sa bonté, à sa justice, à sa douceur d’âme; car je

sentais qu’ils avaient été, quarante ans plus tôt, de terribles jeunes

gens dont il n’y avait aucune raison pour supposer qu’ils n’avaient pas

gardé la vanité, la duplicité, la morgue et les ruses.

Et pourtant, en complet contraste avec ceux-ci, j’eus la surprise

de causer avec des hommes et des femmes, jadis insupportables,

et qui avaient perdu à peu près tous leurs défauts, soit que la

vie, en décevant ou comblant leurs désirs, leur eût enlevé de leur

présomption ou de leur amertume. Un riche mariage qui ne nous rend plus

nécessaire la lutte ou l’ostentation, l’influence même de la femme, la

connaissance lentement acquise de valeurs autres que celles auxquelles

croit exclusivement une jeunesse frivole, leur avait permis de détendre

leur caractère et de montrer leurs qualités. Ceux-là en vieillissant

semblaient avoir une personnalité différente, comme ces arbres dont

l’automne, en variant leurs couleurs, semble changer l’essence. Pour

eux celle de la vieillesse se manifestait vraiment, mais comme une

chose morale (qu’ils ne possédaient pas avant). Chez d’autres elle

était plutôt physique, et si nouvelle que la personne--Mme de Souvré

par exemple--me semblait à la fois inconnue et connue. Inconnue, car

il m’était impossible de soupçonner que ce fût elle, et malgré moi

je ne pus m’empêcher, en répondant à son salut, de laisser voir le

travail d’esprit qui me faisait hésiter entre trois ou quatre personnes

(parmi lesquelles n’était pas Mme de Souvré) pour savoir à qui je

le rendais avec une chaleur, du reste, qui dut l’étonner, car dans

le doute, ayant peur d’être trop froid si c’était une amie intime,

j’avais compensé l’incertitude du regard par la chaleur de la poignée

de main et du sourire. Mais, d’autre part, son aspect nouveau ne

m’était pas inconnu. C’était celui que j’avais souvent vu, au cours

de ma vie, à des femmes âgées et fortes, mais sans soupçonner alors

qu’elles avaient pu, beaucoup d’années avant, ressembler à Mme

de Souvré. Cet aspect était si différent de celui que j’avais connu

dans le passé qu’on eût dit qu’elle était un être condamné, comme un

personnage de féerie, à apparaître d’abord en jeune fille, puis en

épaisse matrone, et qui reviendrait sans doute bientôt en vieille

branlante et courbée. Elle semblait, comme une lourde nageuse qui ne

voit plus le rivage qu’à une grande distance, repousser avec peine les

flots du temps qui la submergeaient. J’arrivai à force de regarder sa

figure hésitante, incertaine comme une mémoire infidèle qui ne peut

plus retenir les formes d’autrefois, j’arrivai pourtant à en retrouver

quelque chose en me livrant au petit jeu d’éliminer les carrés et les

hexagones que l’âge avait ajoutés à ces joues. D’ailleurs, ce qu’il

mêlait à celles des femmes n’était pas toujours seulement des figures

géométriques. Dans les joues de la duchesse de Guermantes, restées si

semblables pourtant et pourtant composites maintenant comme un nougat,

je distinguais une trace de vert-de-gris, un petit morceau rose de

coquillage concassé, une grosseur difficile à définir, plus petite

qu’une boule de gui et moins transparente qu’une perle de verre.

Certains hommes boitaient dont on sentait bien que ce n’était pas

par suite d’un accident de voiture, mais à cause d’une attaque et

parce qu’ils avaient déjà, comme on dit, un pied dans la tombe.

Dans l’entrebâillement de la leur, à demi paralysées, certaines

femmes, comme Mme de Franquetot, semblaient ne pas pouvoir retirer

complètement leur robe restée accrochée à la pierre du caveau, et elles

ne pouvaient se redresser, infléchies qu’elles étaient, la tête basse,

en une courbe qui était comme celle qu’elles occupaient actuellement

entre la vie et la mort, avant la chute dernière. Rien ne pouvait

lutter contre le mouvement de cette parabole qui les emportait et,

dès qu’elles voulaient se lever, elles tremblaient et leurs doigts ne

pouvaient rien retenir.

Certaines figures sous la cagoule de leurs cheveux blancs avaient déjà

la rigidité, les paupières scellées de ceux qui vont mourir, et leurs

lèvres, agitées d’un tremblement perpétuel, semblaient marmonner la

prière des agonisants.

A un visage linéairement le même il suffisait, pour qu’il semblât

autre, de cheveux blancs au lieu de cheveux noirs ou blonds. Les

costumiers de théâtre savent qu’il suffit d’une perruque poudrée pour

déguiser très suffisamment quelqu’un et le rendre méconnaissable. Le

jeune marquis de Beausergent, que j’avais vu dans la loge de Mme

de Cambremer, alors sous-lieutenant, le jour où Mme de Guermantes

était dans la baignoire de sa cousine, avait toujours ses traits

aussi parfaitement réguliers, plus même, la rigidité physiologique

de l’artério-sclérose exagérant encore la rectitude impassible de

la physionomie du dandy et donnant à ces traits l’intense netteté,

presque grimaçante à force d’immobilité, qu’ils auraient eue dans une

étude de Mantegna ou de Michel-Ange. Son teint jadis d’une rougeur

égrillarde était maintenant d’une solennelle pâleur; des poils

argentés, un léger embonpoint, une noblesse de doge, une fatigue

qui allait jusqu’à l’envie de dormir, tout concourait chez lui à

donner une impression nouvelle de majesté fatale. Au rectangle de sa

barbe blonde le rectangle égal de sa barbe blanche se substituait si

parfaitement que, remarquant que ce sous-lieutenant que j’avais connu

avait cinq galons, ma première pensée fut de le féliciter non d’avoir

été promu colonel, mais d’être si bien en colonel, déguisement pour

lequel il semblait avoir emprunté l’uniforme, l’air grave et triste de

l’officier supérieur qu’avait été son père. Chez un autre, la barbe

blanche avait succédé à la barbe blonde, mais comme le visage était

resté vif, souriant et jeune, elle le faisait paraître seulement plus

rouge et plus militant, augmentant l’éclat des yeux, et donnant au

mondain resté jeune l’air inspiré d’un prophète. La transformation que

les cheveux blancs et d’autres éléments encore avaient opérée, surtout

chez les femmes, m’eussent retenu avec moins de force s’ils n’avaient

été qu’un changement de couleur, ce qui peut charmer les yeux, mais

parce qu’est troublant pour l’esprit un changement de personnes. En

effet, «reconnaître» quelqu’un, et plus encore, après n’avoir pas pu

le reconnaître, l’identifier, c’est penser sous une seule dénomination

deux choses contradictoires, c’est admettre que ce qui était ici l’être

qu’on se rappelle n’est plus, et que ce qui y est, c’est un être qu’on

ne connaissait pas, c’est avoir à percer un mystère presque aussi

troublant que celui de la mort dont il est, du reste, comme la préface

et l’annonciateur. Car, ces changements, je savais ce qu’ils voulaient

dire, ce à quoi ils préludaient. Aussi cette blancheur des cheveux

impressionnait chez les femmes, jointe à tant d’autres changements. On

me disait un nom et je restais stupéfait de penser qu’il s’appliquait

à la fois à la blonde valseuse que j’avais connue autrefois et à la

lourde dame à cheveux blancs qui passait pesamment près de moi. Avec

une certaine roseur de teint ce nom était peut-être la seule chose

qu’il y avait de commun entre ces deux femmes, plus différentes--celle

de la mémoire et celle de la matinée Guermantes--qu’une ingénue et

une douairière de pièce de théâtre. Pour que la vie ait pu arriver à

donner à la valseuse ce corps énorme, pour qu’elle eût pu ralentir,

comme au métronome, ses mouvements embarrassés, pour qu’avec peut-être

comme seule parcelle permanente, les joues--plus larges certes, mais

qui dès la jeunesse étaient déjà couperosées--elle eût pu substituer

à la légère blonde ce vieux maréchal ventripotent, il lui avait

fallu accomplir plus de dévastations et de reconstitutions que pour

mettre un dôme à la place d’une flèche, et quand on pensait qu’un

pareil travail s’était opéré non sur la matière inerte mais sur une

chair qui ne change qu’insensiblement, le contraste bouleversant

entre l’apparition présente et l’être que je me rappelais reculait

celui-ci dans un passé plus que lointain, presque invraisemblable. On

avait peine à réunir les deux aspects, à penser les deux personnes

sous une même dénomination; car de même qu’on a peine à penser qu’un

mort fut vivant ou que celui qui était vivant est mort aujourd’hui,

il est presque aussi difficile, et du même genre de difficulté (car

l’anéantissement de la jeunesse, la destruction d’une personne pleine

de forces et de légèreté est déjà un premier néant), de concevoir que

celle qui fut jeune est vieille, quand l’aspect de cette vieille,

juxtaposé à celui de la jeune, semble tellement l’exclure que tour

à tour c’est la vieille, puis la jeune, puis la vieille encore qui

vous paraissent un rêve, et qu’on ne croirait pas que ceci peut avoir

jamais été cela, que la matière de cela est elle-même, sans se réfugier

ailleurs, grâce aux savantes manipulations du temps, devenue ceci,

que c’est la même matière n’ayant pas quitté le même corps--si l’on

n’avait l’indice du nom pareil et le témoignage affirmatif des amis

auquel donne seule une apparence de vraisemblance la couperose, jadis

étroite entre l’or des épis, aujourd’hui étalée sous la neige. On

était effrayé en pensant aux périodes qui avaient dû s’écouler avant

que s’accomplît une pareille révolution dans la géologie d’un visage,

et de voir quelles érosions s’étaient faites le long du nez, quelles

énormes alluvions, au bord des joues, entouraient toute la figure de

leurs masses opaques et réfractaires. J’avais bien considéré toujours

notre individu à un moment donné du temps comme un polypier où l’œil,

organisme indépendant bien qu’associé, si une poussière passe, cligne

sans que l’intelligence le commande; bien plus, où l’intestin, parasite

enfoui, s’infecte sans que l’intelligence l’apprenne, mais aussi et

pareillement pour l’âme, dans la durée de la vie, comme une suite de

moi juxtaposés mais distincts qui mourraient les uns après les autres

ou même alterneraient entre eux comme ceux qui, à Combray, prenaient

pour moi la place l’un de l’autre quand venait le soir. Mais aussi

j’avais vu que ces cellules morales qui composent un être sont plus

durables que lui. J’avais vu les vices, le courage des Guermantes

revenir en Saint-Loup comme en lui-même ses défauts étranges et brefs

de caractère, comme le sémitisme de Swann. Je pouvais le voir encore

en Bloch. Depuis qu’il avait perdu son père, l’idée, outre les grands

sentiments de famille qui existent souvent dans les familles juives,

que son père était un homme tellement supérieur à tous, avait donné à

son amour pour lui la forme d’un culte. Il n’avait pu supporter l’idée

de l’avoir perdu et avait dû s’enfermer près d’une année dans une

maison de santé. Il avait répondu à mes condoléances sur un ton à la

fois profondément senti et presque hautain, tant il me jugeait enviable

d’avoir approché cet homme supérieur dont il eût volontiers donné la

voiture à deux chevaux à quelque musée historique. Et maintenant, à sa

table de famille (car, contrairement à ce que croyait la duchesse de

Guermantes, il était marié), la même colère qui animait Bloch contre

M. Nissim Bernard animait Bloch contre son beau-père. Il lui faisait

les mêmes sorties. De même qu’en écoutant parler Cottard, Brichot,

tant d’autres, j’avais senti que, par la culture et la mode, une seule

ondulation propage dans toute l’étendue de l’espace les mêmes manières

de dire, de penser, de même dans toute la durée du temps de grandes

lames de fond soulèvent des profondeurs des âges les mêmes colères,

les mêmes tristesses, les mêmes bravoures, les mêmes manies, à travers

les générations superposées, chaque section, prise à plusieurs niveaux

d’une même série, offrant la répétition, comme des ombres sur des

écrans successifs, d’un tableau aussi identique, quoique souvent moins

insignifiant, que celui qui mettait aux prises de la même façon M.

Bloch et son beau-père, M. Bloch père et M. Nissim Bernard et d’autres

que je n’avais pas connus.

Il y avait des hommes que je savais parents d’autres sans avoir

jamais pensé qu’ils eussent un trait commun; en admirant le vieil

ermite aux cheveux blancs qu’était devenu Legrandin, tout d’un coup

je constatai, je peux dire que je découvris, avec une satisfaction de

zoologiste, dans le méplat de ses joues la construction de celles de

son jeune neveu Léonor de Cambremer, qui pourtant avait l’air de ne

lui ressembler nullement; à ce premier trait commun j’en ajoutai un

autre que je n’avais pas jusqu’ici remarqué chez Léonor de Cambremer,

puis d’autres et qui n’étaient aucun de ceux que m’offrait d’habitude

la synthèse de sa jeunesse, de sorte que j’eus bientôt de lui comme

une caricature plus vraie, plus profonde, que si elle avait été

littéralement ressemblante; son oncle me semblait maintenant le jeune

Cambremer ayant pris pour s’amuser les apparences du vieillard qu’en

réalité il serait un jour, si bien que ce n’était plus seulement ce

qu’étaient devenus les jeunes d’autrefois, mais ce que deviendraient

ceux d’aujourd’hui qui me donnait avec tant de force la sensation du

Temps.

Les femmes tâchaient à rester en contact avec ce qui avait été le

plus individuel de leur charme, mais souvent la matière nouvelle de

leur visage ne s’y prêtait plus. Les traits où s’était gravée sinon

la jeunesse du moins la beauté ayant disparu chez la plupart d’entre

elles, elles avaient alors cherché si, avec le visage qui leur restait,

on ne pouvait s’en faire une autre. Déplaçant le centre, sinon de

gravité du moins de perspective de leur visage, en composant les

traits autour de lui suivant un autre caractère, elles commençaient

à cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le

tard un nouveau métier, ou comme à une terre qui ne vaut plus rien

pour la vigne on fait produire des betteraves. Autour de ces traits

nouveaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse. Seules ne pouvaient

s’accommoder de ces transformations les femmes trop belles ou trop

laides. Les premières, sculptées comme un marbre aux lignes définitives

duquel on ne peut plus rien changer, s’effritaient comme une statue.

Les secondes, qui avaient quelque difformité de la face, avaient même

sur les belles certains avantages. D’abord c’étaient les seules qu’on

reconnaissait tout de suite. On savait qu’il n’y avait pas à Paris

deux bouches pareilles et la leur me les faisait reconnaître dans

cette matinée où je ne reconnaissais plus personne. Et puis elles

n’avaient même pas l’air d’avoir vieilli. La vieillesse est quelque

chose d’humain. Elles étaient des monstres, et elles ne semblaient

pas avoir plus «changé» que des baleines. D’autres hommes, d’autres

femmes ne semblaient pas non plus avoir vieilli; leur tournure était

aussi svelte, leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on se

mettait tout près de leur figure lisse de peau et fine de contours,

alors elle apparaissait tout autre, comme il arrive pour une surface

végétale, une goutte d’eau, de sang, si on la place sous le microscope.

Alors je distinguais de multiples taches graisseuses sur la peau que

j’avais crue lisse, et dont elles me donnaient le dégoût. Les lignes

ne résistaient pas à cet agrandissement. Celle du nez se brisait de

près, s’arrondissait, envahie par les mêmes cercles huileux que le

reste de la figure; et de près les yeux rentraient sous des poches qui

détruisaient la ressemblance du visage actuel avec celui du visage

d’autrefois qu’on avait cru retrouver. De sorte que, à l’égard de ces

invités-là, ils étaient jeunes vus de loin, leur âge augmentait avec

le grossissement de leur figure et la possibilité d’en observer les

différents plans. Pour eux, en somme, la vieillesse restait dépendante

du spectateur, qui avait à se bien placer pour voir ces figures-là

rester jeunes et à n’appliquer sur elles que ces regards lointains

qui diminuent l’objet sans le verre que choisit l’opticien pour un

presbyte; pour elles la vieillesse, décelable comme la présence des

infusoires dans une goutte d’eau, était amenée par le progrès moins des

années que, dans la vision de l’observateur, du degré de l’échelle de

grossissement.

En général, le degré de blancheur des cheveux semblait comme un signe

de la profondeur du temps vécu, comme ces sommets montagneux qui, même

apparaissant aux yeux sur la même ligne que d’autres, révèlent pourtant

le niveau de leur altitude par l’éclat de leur neigeuse blancheur. Et

ce n’était pourtant pas toujours exact, surtout pour les femmes. Ainsi

les mèches de la princesse de Guermantes, qui, lorsqu’elles étaient

grises et brillantes comme de la soie, semblaient d’argent autour de

son front bombé, ayant pris à force de devenir blanches une matité

de laine et d’étoupe, semblaient au contraire, à cause de cela, être

grises comme une neige salie qui a perdu son éclat. Et souvent de

blondes danseuses ne s’étaient pas seulement annexé avec une perruque

de cheveux blancs l’amitié de duchesses qu’elles ne connaissaient pas

autrefois. Mais n’ayant fait jadis que danser, l’art les avait touchées

comme la grâce. Et comme au XVIIe siècle d’illustres dames entraient

en religion, elles vivaient dans un appartement rempli de peintures

cubistes, un peintre cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne

vivant que pour lui.

Pour les vieillards dont les traits avaient changé, ils tâchaient

pourtant de garder, fixée sur eux à l’état permanent, une de ces

expressions fugitives qu’on prend pour une seconde de pose et avec

lesquelles on essaye, soit de tirer parti d’un avantage extérieur, soit

de pallier un défaut; ils avaient l’air d’être définitivement devenus

d’immutables instantanés d’eux-mêmes.

Tous ces gens avaient mis tant de _temps_ à revêtir leur

déguisement que celui-ci passait généralement inaperçu de ceux qui

vivaient avec eux. Même un délai leur était souvent concédé où ils

pouvaient continuer assez tard à rester eux-mêmes. Mais alors ce

déguisement prorogé se faisait plus rapidement; de toutes façons il

était inévitable. Je n’avais jamais trouvé aucune ressemblance entre

Mme X et sa mère, que je n’avais connue que vieille, ayant l’air

d’un petit Turc tout tassé. Et, en effet, j’avais toujours connu Mme

X charmante et droite et pendant très longtemps elle l’était restée,

pendant trop longtemps, car, comme une personne qui, avant que la nuit

n’arrive, a à ne pas oublier de revêtir son déguisement de Turque,

elle s’était mise en retard, et aussi était-ce précipitamment, presque

tout d’un coup, qu’elle s’était tassée et avait reproduit avec fidélité

l’aspect de vieille Turque revêtu jadis par sa mère.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 7 / 18 段