Quant à la femme dont M. d’Argencourt avait été l’amant, elle n’avait

pas beaucoup changé, _si on tenait compte du temps passé_,

c’est-à-dire que son visage n’était pas trop complètement démoli pour

celui d’un être qui se déforme tout le long de son trajet dans l’abîme

où il est lancé, abîme dont nous ne pouvons exprimer la direction que

par des comparaisons également vaines, puisque nous ne pouvons les

emprunter qu’au monde de l’espace, et qui, que nous les orientions

dans le sens de l’élévation, de la longueur ou de la profondeur,

ont comme seul avantage de nous faire sentir que cette dimension

inconcevable et sensible existe. La nécessité, pour donner un nom aux

figures, de remonter effectivement le cours des années, me forçait,

en réaction, de rétablir ensuite, en leur donnant leur place réelle,

les années auxquelles je n’avais pensé. A ce point de vue, et pour ne

pas me laisser tromper par l’identité apparente de l’espace, l’aspect

tout nouveau d’un être comme M. d’Argencourt m’était une révélation

frappante de cette réalité du millésime qui d’habitude nous reste

abstraite, comme l’apparition de certains arbres nains ou des baobabs

géants nous avertit du changement de latitude. Alors la vie nous

apparaît comme la féerie où l’on voit d’acte en acte le bébé devenir

adolescent, homme mûr et se courber vers la tombe. Et comme c’est par

des changements perpétuels qu’on sent que ces êtres prélevés à des

distances assez grandes sont si différents, on sent qu’on a suivi la

même loi que ces créatures qui se sont tellement transformées qu’elles

ne ressemblent plus, sans avoir cessé d’être--justement parce qu’elles

n’ont pas cessé d’être--à ce que nous avons vu d’elles jadis.

Une jeune femme que j’avais connue autrefois, maintenant blanche

et tassée en petite vieille maléfique, semblait indiquer qu’il est

nécessaire que, dans le divertissement final d’une pièce, les êtres

fussent travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère était resté

si droit, si pareil à lui-même qu’on s’étonnait que sur sa figure

jeune il eût fait passer au blanc sa moustache bien relevée. Les

parties d’une blancheur de neige de barbes jusque-là entièrement noires

rendaient mélancolique le paysage humain de cette matinée, comme les

premières feuilles jaunes des arbres alors qu’on croyait encore pouvoir

compter sur un long été, et qu’avant d’avoir commencé d’en profiter

on voit que c’est déjà l’automne. Alors moi qui, depuis mon enfance,

vivais au jour le jour, ayant reçu d’ailleurs de moi-même et des autres

une impression définitive, je m’aperçus pour la première fois, d’après

les métamorphoses qui s’étaient produites dans tous ces gens, du temps

qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation

qu’il avait passé aussi pour moi. Et indifférente en elle-même, leur

vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne.

Celles-ci me furent, du reste, proclamées coup sur coup par des paroles

qui, à quelques minutes d’intervalle, vinrent me frapper comme les

trompettes du Jugement. La première fut prononcée par la duchesse

de Guermantes; je venais de la voir, passant entre une double haie

de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de

toilette et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette

tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons

de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la

sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque

vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait le

Génie protecteur de la famille Guermantes. «Ah! me dit-elle, quelle

joie de vous voir, vous mon plus vieil ami.» Et, dans mon amour-propre

de jeune homme de Combray qui ne m’étais jamais compté à aucun moment

comme pouvant être un de ses amis, participant vraiment à la vraie vie

mystérieuse qu’on menait chez les Guermantes, un de ses amis au même

titre que M. de Bréauté, que M. de Forestelle, que Swann, que tous

ceux qui étaient morts, j’aurais pu en être flatté, j’en étais surtout

malheureux. «Son plus vieil ami! me dis-je, elle exagère; peut-être un

des plus vieux, mais suis-je donc...» A ce moment un neveu du prince

s’approcha de moi: «Vous qui êtes un vieux Parisien», me dit-il. Un

instant après on me remit un mot. J’avais rencontré, en arrivant, un

jeune Létourville, dont je ne savais plus très bien la parenté avec

la duchesse mais qui me connaissait un peu. Il venait de sortir de

Saint-Cyr, et, me disant que ce serait pour moi un gentil camarade

comme avait été Saint-Loup, qui pourrait m’initier aux choses de

l’armée, avec les changements qu’elle avait subis, je lui avais dit que

je le retrouverais tout à l’heure et que nous prendrions rendez-vous

pour dîner ensemble, ce dont il m’avait beaucoup remercié. Mais j’étais

resté trop longtemps à rêver dans la bibliothèque et le petit mot qu’il

avait laissé pour moi était pour me dire qu’il n’avait pu m’attendre et

me laisser son adresse. La lettre de ce camarade rêvé finissait ainsi:

«Avec tout le respect de votre petit ami, LÉTOURVILLE.» «Petit ami!»

C’est ainsi qu’autrefois j’écrivais aux gens qui avaient trente ans

de plus que moi, à Legrandin par exemple. Quoi! ce sous-lieutenant,

que je me figurais mon camarade comme Saint-Loup, se disait mon petit

ami. Mais alors il n’y avait donc pas que les méthodes militaires qui

avaient changé depuis lors, et pour M. de Létourville j’étais donc,

non un camarade, mais un vieux monsieur, et de M. de Létourville, dans

la compagnie duquel je me figurais, moi, tel que je m’apparaissais à

moi-même, un bon camarade, en étais-je donc séparé par l’écartement

d’un invisible compas auquel je n’avais pas songé et qui me situait

si loin du jeune sous-lieutenant qu’il semblait que pour celui qui se

disait mon «petit ami» j’étais un vieux monsieur!

Presque aussitôt après quelqu’un parla de Bloch, je demandai si c’était

du jeune homme ou du père (dont j’avais ignoré la mort, pendant la

guerre, d’émotion, avait-on dit, de voir la France envahie). «Je ne

savais pas qu’il eût des enfants, je ne le savais même pas marié, me

dit la duchesse. Mais c’est évidemment du père que nous parlons, car

il n’a rien d’un jeune homme, ajouta-t-elle en riant. Il pourrait

avoir des fils qui seraient eux-mêmes déjà des hommes.» Et je compris

qu’il s’agissait de mon camarade. Il entra, d’ailleurs, au bout d’un

instant. J’eus de la peine à le reconnaître. D’ailleurs, il avait

pris maintenant non seulement un pseudonyme, mais le nom de Jacques

du Rozier, sous lequel il eût fallu le flair de mon grand-père pour

reconnaître la douce vallée de l’Hébron et les chaînes d’Israël

que mon ami semblait avoir définitivement rompues. Un chic anglais

avait, en effet, complètement transformé sa figure et passé au rabot

tout ce qui se pouvait effacer. Les cheveux, jadis bouclés, coiffés

à plat avec une raie au milieu, brillaient de cosmétique. Son nez

restait fort et rouge mais semblait plutôt tuméfié par une sorte de

rhume permanent qui pouvait expliquer l’accent nasal dont il débitait

paresseusement ses phrases, car il avait trouvé, de même qu’une

coiffure appropriée à son teint, une voix à sa prononciation où le

nasonnement d’autrefois prenait un air de dédain particulier qui

allait avec les ailes enflammées de son nez. Et grâce à la coiffure,

à la suppression des moustaches, à l’élégance du type, à la volonté,

ce nez juif disparaissait comme semble presque droite une bossue bien

arrangée. Mais surtout, dès que Bloch apparaissait, la signification

de sa physionomie était changée par un redoutable monocle. La part

de machinisme que ce monocle introduisait dans la figure de Bloch

la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels une figure

humaine est soumise, devoir d’être belle, d’exprimer l’esprit, la

bienveillance, l’effort. La seule présence de ce monocle dans la figure

de Bloch dispensait d’abord de se demander si elle était jolie ou non,

comme devant ces objets anglais dont un garçon dit, dans un magasin,

que c’est le grand chic, après quoi on n’ose plus se demander si cela

vous plaît. D’autre part, il s’installait derrière la glace de ce

monocle dans une position aussi hautaine, distante et confortable que

si ç’avait été la glace d’un huit ressorts, et, pour assortir la figure

aux cheveux plats et au monocle, ses traits n’exprimaient plus jamais

rien. Sur cette figure de Bloch je vis se superposer cette mine débile

et opinante, ces frêles hochements de tête qui trouvent si vite leur

cran d’arrêt, et où j’aurais reconnu la docte fatigue des vieillards

aimables, si, d’autre part, je n’avais enfin reconnu devant moi mon

ami et si mes souvenirs ne l’avaient animé de cet entrain juvénile et

ininterrompu dont il semblait actuellement dépossédé. Pour moi qui

l’avais connu au seuil de la vie, il était mon camarade, un adolescent

dont je mesurais la jeunesse par celle que, n’ayant cru vivre depuis

ce moment-là, je me donnais inconsciemment à moi-même. J’entendis dire

qu’il paraissait bien son âge, je fus étonné de remarquer sur son

visage quelques-uns de ces signes qui sont plutôt la caractéristique

des hommes qui sont vieux Je compris que c’est parce qu’il l’était

en effet et que c’est avec des adolescents qui durent un assez grand

nombre d’années que la vie fait ses vieillards.

Comme quelqu’un, entendant dire que j’étais souffrant, demanda si je

ne craignais pas de prendre la grippe qui régnait à ce moment-là, un

autre bienveillant me rassura en me disant: «Non, cela atteint plutôt

les personnes encore jeunes, les gens de votre âge ne risquent plus

grand’chose.» Et on assura que le personnel m’avait bien reconnu.

Ils avaient chuchoté mon nom, et même «dans leur langage», raconta

une dame, elle les avait entendus dire: «Voilà le Père...» (cette

expression était suivie de mon nom. Et comme je n’avais pas d’enfant,

elle ne pouvait se rapporter qu’à l’âge).

En attendant la duchesse de Guermantes dire: «Comment, si j’ai connu

le maréchal? Mais j’ai connu des gens bien plus représentatifs, la

duchesse de Galbera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup», je regrettais

naïvement de ne pas avoir connu moi-même ceux qu’elle appelait un reste

d’ancien régime. J’aurais dû penser qu’on appelle ancien régime ce dont

on n’a pu connaître que la fin; c’est ainsi que ce que nous apercevons

à l’horizon prend une grandeur mystérieuse et nous semble se refermer

sur un monde qu’on ne reverra plus; cependant nous avançons, et c’est

bientôt nous-même qui sommes à l’horizon pour les générations qui sont

derrière nous; cependant l’horizon recule, et le monde, qui semblait

fini, recommence. «J’ai même pu voir, quand j’étais jeune fille, ajouta

Mme de Guermantes, la duchesse de Dino. Dame, vous savez que je n’ai

plus vingt-cinq ans.» Ces derniers mots me fâchèrent. Elle ne devrait

pas dire cela, ce serait bon pour une vieille femme. «Quant à vous,

reprit-elle, vous êtes toujours le même, vous n’avez pour ainsi dire

pas changé», me dit la duchesse, et cela me fit presque plus de peine

que si elle m’avait parlé d’un changement, car cela prouvait, puisqu’il

était extraordinaire qu’il s’en fût si peu produit, que bien du temps

s’était écoulé. «Ami, me dit-elle, vous êtes étonnant, vous restez

toujours jeune», expression si mélancolique puisqu’elle n’a de sens que

si nous sommes, en fait sinon d’apparence, devenus vieux. Et elle me

donna le dernier coup en ajoutant: «J’ai toujours regretté que vous ne

vous soyez pas marié. Au fond, qui sait, c’est peut-être plus heureux.

Vous auriez été d’âge à avoir des fils à la guerre, et s’ils avaient

été tués, comme l’a été ce pauvre Robert de Saint-Loup (je pense encore

souvent à lui), sensible comme vous êtes, vous ne leur auriez pas

survécu.» Et je pus me voir, comme dans la première glace véridique que

j’eusse rencontrée dans les yeux de vieillards restés jeunes, à leur

avis, comme je le croyais moi-même de moi, et qui, quand je me citais

à eux, pour entendre un démenti, comme exemple de vieux, n’avaient

pas dans leurs regards, qui me voyaient tel qu’ils ne se voyaient pas

eux-mêmes et tel que je les voyais, une seule protestation. Car nous ne

voyions pas notre propre aspect, nos propres âges, mais chacun, comme

un miroir opposé, voyait celui de l’autre. Et sans doute, à découvrir

qu’ils ont vieilli, bien des gens eussent été moins tristes que moi.

Mais d’abord il en est de la vieillesse comme de la mort, quelques-uns

les affrontent avec indifférence, non pas parce qu’ils ont plus de

courage que les autres, mais parce qu’ils ont moins d’imagination. Puis

un homme qui depuis son enfance vise une même idée, auquel sa paresse

même et jusqu’à son état de santé, en lui faisant remettre sans cesse

les réalisations, annule chaque soir le jour écoulé et perdu, si bien

que la maladie qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui

de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé de voir qu’il n’a

cessé de vivre dans le Temps, que celui qui vit peu en soi-même, se

règle sur le calendriers et ne découvre pas d’un seul coup le total

des année, dont il a poursuivi quotidiennement l’addition. Mais une

raison plus grave expliquait mon angoisse; je découvrais cette action

destructrice du Temps au moment même où je voulais entreprendre de

rendre claires, d’intellectualiser dans une œuvre d’art, des réalités

extra-temporelles.

Chez certains êtres le remplacement successif, mais accompli en mon

absence, de chaque cellule par d’autres, avait amené un changement si

complet, une si entière métamorphose que j’aurais pu dîner cent fois

en face d’eux dans un restaurant sans me douter plus que je les avais

connus autrefois que je n’aurais pu deviner la royauté d’un souverain

incognito ou le vice d’un inconnu. La comparaison devient même

insuffisante pour le cas où j’entendais leur nom, car on peut admettre

qu’un inconnu assis en face de vous soit criminel ou roi, tandis

qu’eux, je les avais connus, ou plutôt j’avais connu des personnes

portant le même nom, mais si différentes que je ne pouvais croire que

ce fussent les mêmes. Pourtant, comme j’aurais fait en partant de

l’idée de souveraineté ou de vice qui ne tarde pas à donner à l’inconnu

(avec qui on aurait fait si aisément, quand on avait encore les yeux

bandés, la gaffe d’être insolent ou aimable), dans les mêmes traits de

qui on discerne maintenant quelque chose de distingué ou de suspect,

je m’appliquais à introduire dans le visage de l’inconnue, entièrement

inconnue, l’idée qu’elle était Mme Sazerat, et je finissais par

rétablir le sens autrefois connu de ce visage, mais qui serait resté

vraiment aliéné pour moi, entièrement celui d’une autre femme ayant

autant perdu tous les attributs humains que j’avais connus, qu’un homme

devenu singe, si le nom et l’affirmation de l’identité ne m’avaient

mis, malgré ce que le problème avait d’ardu, sur la voie de la

solution. Parfois pourtant, l’ancienne image renaissait assez précise

pour que je puisse essayer une confrontation; et comme un témoin mis

en présence d’un inculpé qu’il a vu, j’étais forcé, tant la différence

était grande, de dire: «Non ... je ne le reconnais pas.»

Une jeune femme me dit: «Voulez-vous que nous allions dîner tous les

deux au restaurant?» Comme je répondais: «Si vous ne trouvez pas

compromettant de venir dîner seule avec un jeune homme», j’entendis que

tout le monde autour de moi riait, et je m’empressai d’ajouter: «ou

plutôt avec un vieil homme». je sentais que la phrase qui avait fait

rire était de celles qu’aurait pu, en parlant de moi, dire ma mère,

ma mère pour qui j’étais toujours un enfant. Or je m’apercevais que

je me plaçais pour me juger au même point de vue qu’elle. Si j’avais

fini par enregistrer comme elle certains changements qui s’étaient

faits depuis ma première enfance, c’était tout de même des changements

maintenant très anciens. J’en étais resté à celui qui faisait qu’on

avait dit un temps, presque en prenant de l’avance sur le fait: «C’est

maintenant presque un grand jeune homme.» Je le pensais encore, mais

cette fois avec un immense retard. Je ne m’apercevais pas combien

j’avais changé. Mais, au fait, eux, qui venaient de rire aux éclats,

à quoi s’en apercevaient-ils? Je n’avais pas un cheveu gris, ma

moustache était noire. J’aurais voulu pouvoir leur demander à quoi se

révélait l’évidence de la terrible chose. Et maintenant je comprenais

ce qu’était la vieillesse--la vieillesse qui, de toutes les réalités,

est peut-être celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie

une notion purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos

lettres, voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans

comprendre, soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie,

jusqu’au jour où nous apercevons une silhouette inconnue, comme celle

de M. d’Argencourt, laquelle nous apprend que nous vivons dans un

nouveau monde; jusqu’au jour où le petit-fils d’une de nos amies,

jeune homme qu’instinctivement nous traiterions en camarade, sourit

comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme

un grand-père; je comprenais ce que signifiaient la mort, l’amour,

les joies de l’esprit, l’utilité de la douleur, la vocation. Car si

les noms avaient perdu pour moi de leur individualité, les mots me

découvraient tout leur sens. La beauté des images est logée à l’arrière

des choses, celle des idées à l’avant. De sorte que la première cesse

de nous émerveiller quand on les a atteintes, mais qu’on ne comprend la

seconde que quand on les a dépassées.

Or, à toutes ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire

relativement au Temps qui s’était écoulé ne pourrait que s’ajouter et

me servir en ce qui concernait la matière même de mon livre. Puisque

j’avais décidé qu’elle ne pouvait être uniquement constituée par les

impressions véritablement pleines, celles qui sont en dehors du Temps,

parmi les vérités avec lesquelles je comptais les sertir, celles qui se

rapportent au Temps, au Temps dans lequel baignent et s’altèrent les

hommes, les sociétés, les nations, tiendraient une place importante. Je

n’aurais pas soin seulement de faire une place à ces altérations que

subit l’aspect des êtres et dont j’avais de nouveaux exemples à chaque

minute, car tout en songeant à mon œuvre, assez définitivement mise en

marche pour ne pas se laisser arrêter par des distractions passagères,

je continuais à dire bonjour aux gens que je connaissais et à causer

avec eux. Le vieillissement, d’ailleurs, ne se marquait pas pour tous

d’une manière analogue. Je vis quelqu’un qui demandait mon nom, on

me dit que c’était M. de Cambremer. Et alors, pour me montrer qu’il

m’avait reconnu: «Est-ce que vous avez toujours vos étouffements?»

me demanda-t-il, et sur ma réponse affirmative: «Vous voyez que ça

n’empêche pas la longévité», me dit-il, comme si j’étais décidément

centenaire. Je lui parlais les yeux attachés sur deux ou trois traits

que je pouvais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse, pour le

reste toute différente, de mes souvenirs, que j’appelais sa personne.

Mais un instant il tourna à demi la tête. Et alors je vis qu’il était

rendu méconnaissable par l’adjonction d’énormes poches rouges aux

joues qui l’empêchaient d’ouvrir complètement la bouche et les yeux,

si bien que je restais hébété, n’osant regarder cette sorte d’anthrax

dont il me semblait plus convenable qu’il me parlât le premier. Mais

comme, en malade courageux, il n’y faisait pas allusion et riait,

j’avais peur d’avoir l’air de manquer de cœur en ne lui demandant pas,

de tact en lui demandant ce qu’il avait. Mais «ils ne vous viennent

pas plus rarement avec l’âge?» me demanda-t-il, en continuant à

parler de mes étouffements. Je lui dis que non. «Ah! pourtant, ma

sœur en a sensiblement moins qu’autrefois», me dit-il, d’un ton de

contradiction comme si cela ne pouvait pas être autrement pour moi

que pour sa sœur, et comme si l’âge était un de ces remèdes dont il

n’admettait pas, quand ils avaient fait du bien à Mme de Gaucourt,

qu’ils ne me fussent pas salutaires. Mme de Cambremer-Legrandin

s’étant approchée, j’avais de plus en plus peur de paraître insensible

en ne déplorant pas ce que je remarquais sur la figure de son mari

et je n’osais pas cependant parler de ça le premier. «Vous êtes

content de le voir? me dit-elle.--Il va bien? répliquai-je sur un ton

incertain.--Mais comme vous voyez.» Elle ne s’était pas aperçue de

ce mal qui offusquait ma vue et qui n’était autre qu’un des masques

du Temps que celui-ci avait appliqué à la figure du marquis, mais

peu à peu, et en l’épaississant si progressivement que la marquise

n’en avait rien vu. Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur

mes étouffements, ce fut mon tour de m’informer tout bas auprès de

quelqu’un si la mère du marquis vivait encore. Elle vivait. Dans

l’appréciation du temps écoulé, il n’y a que le premier pas qui coûte.

On éprouve d’abord beaucoup de peine à se figurer que tant de temps

ait passé et ensuite qu’il n’en ait pas passé davantage. On n’avait

jamais songé que le XIIIe siècle fût si loin, et après on a peine à

croire qu’il puisse subsister encore des églises du XIIIe siècle,

lesquelles pourtant sont innombrables en France. En quelques instants

s’était fait en moi ce travail plus lent qui se fait chez ceux qui,

ayant eu peine à comprendre qu’une personne qu’ils ont connue jeune ait

soixante ans, en ont plus encore, quinze ans après, à apprendre qu’elle

vit encore et n’a pas plus de soixante-quinze ans. Je demandai à M.

de Cambremer comment allait sa mère. «Elle est toujours admirable»,

me dit-il, usant d’un adjectif qui, par opposition aux tribus où on

traite sans pitié les parents âgés, s’applique dans certaines familles

aux vieillards chez qui l’usage des facultés les plus matérielles,

comme d’entendre, d’aller à pied à la messe, et de supporter avec

insensibilité les deuils, s’empreint, aux yeux de leurs enfants, d’une

extraordinaire beauté morale.

Si certaines femmes avouaient leur vieillesse en se fardant, elle

apparaissait, au contraire, par l’absence de fard chez certains hommes

sur le visage desquels je ne l’avais jamais expressément remarquée,

et qui tout de même me semblaient bien changés depuis que, découragés

de chercher à plaire, ils en avaient cessé l’usage. Parmi eux était

Legrandin. La suppression du rose, que je n’avais jamais soupçonné

artificiel, de ses lèvres et de ses joues donnait à sa figure

l’apparence grisâtre et à ses traits allongés et mornes la précision

sculpturale et lapidaire de ceux d’un dieu égyptien. Un dieu! un

revenant plutôt. Il avait perdu non seulement le courage de se peindre,

mais de sourire, de faire briller son regard, de tenir des discours

ingénieux. On s’étonnait de le voir si pâle, abattu, ne prononçant

que de rares paroles qui avaient l’insignifiance de celles que disent

les morts qu’on évoque. On se demandais quelle cause l’empêchait

d’être vif, éloquent, charmant, comme on se le demande devant «le

double» insignifiant d’un homme brillant de son vivant et auquel un

spirite pose pourtant des questions qui prêteraient aux développements

charmeurs. Et on se disait que cette cause qui avait substitué au

Legrandin coloré et rapide un pâle et triste fantôme de Legrandin,

c’était la vieillesse. Chez certains même les cheveux n’avaient pas

blanchi. Ainsi je reconnus, quand il vint dire un mot à son maître, le

vieux valet de chambre du prince de Guermantes. Les poils bourrus qui

hérissaient ses joues tout autant que son crâne étaient restés d’un

roux tirant sur le rose et on ne pouvait le soupçonner de se teindre

comme la duchesse de Guermantes. Mais il n’en paraissait pas moins

vieux. On sentait seulement qu’il existe chez les hommes comme, dans le

règne végétal, les mousses, les lichens et tant d’autres, des espèces

qui ne changent pas à l’approche de l’hiver.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 6 / 18 段