j’avais vu presque tous les jours. On demanda à nous représenter.
J’allai donc à lui et il me dit d’une voix que je reconnus très bien:
«C’est une bien grande joie pour moi après tant d’années.» Mais quelle
surprise pour moi! Cette voix semblait émise par un phonographe
perfectionné, car si c’était celle de mon ami, elle sortait d’un
gros bonhomme grisonnant que je ne connaissais pas, et dès lors il
me semblait que ce ne pût être qu’artificiellement, par un truc de
mécanique, qu’on avait logé la voix de mon camarade sous ce gros
vieillard quelconque. Pourtant je savais que c’était lui, la personne
qui nous avait présentés, après si longtemps, l’un à l’autre n’avait
rien d’un mystificateur. Lui-même me déclara que je n’avais pas
changé, et je compris ainsi qu’il ne se croyait pas changé. Alors je
le regardai mieux. Et, en somme, sauf qu’il avait tellement grossi,
il avait gardé bien des choses d’autrefois. Pourtant je ne pouvais
comprendre que ce fût lui. Alors j’essayai de me rappeler. Il avait
dans sa jeunesse des yeux bleus, toujours riants, perpétuellement
mobiles, en quête évidemment de quelque chose à quoi je n’avais pensé
et qui devait être fort désintéressé, la vérité sans doute, poursuivie
en perpétuelle incertitude, avec une sorte de gaminerie, de respect
errant pour tous les amis de sa famille. Or, devenu homme politique
influent, capable, despotique, ces yeux bleus qui, d’ailleurs,
n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient s’étaient immobilisés, ce
qui leur donnait un regard pointu, comme sous un sourcil froncé. Aussi
l’expression de gaîté, d’abandon, d’innocence s’était-elle changée en
une expression de ruse et de dissimulation. Décidément il me semblait
que c’était quelqu’un d’autre, quand tout d’un coup j’entendis, à une
chose que je disais, son rire, son fou rire d’autrefois, celui qui
allait avec la perpétuelle mobilité gaie du regard. Des mélomanes
trouvent qu’orchestrée par X la musique de Z devient absolument
différente. Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas, mais un
fou rire étouffé d’enfant, sous un œil en pointe comme un crayon bleu
bien taillé, quoique un peu de travers, c’est plus qu’une différence
d’orchestration. Le rire cessé, j’aurais bien voulu reconnaître
mon ami, mais comme, dans l’Odyssée, Ulysse s’élançant sur sa mère
morte, comme un spirite essayant en vain d’obtenir d’une apparition
une réponse qui l’identifie, comme le visiteur d’une exposition
d’électricité qui ne peut croire que la voix que le phonographe
restitue inaltérée ne soit tout de même spontanément émise par une
personne, je cessai de reconnaître mon ami.
Il faut cependant faire cette réserve que les mesures du temps lui-même
peuvent être pour certaines personnes accélérées ou ralenties. Par
hasard j’avais rencontré dans la rue, il y avait quatre ou cinq ans,
la vicomtesse de Saint-Fiacre (belle-fille de l’amie des Guermantes).
Ses traits sculpturaux semblaient lui assurer une jeunesse éternelle.
D’ailleurs, elle était encore jeune. Or je ne pus, malgré ses sourires
et ses bonjours, la reconnaître en une dame aux traits tellement
déchiquetés que la ligne du visage n’était pas restituable. C’est
que depuis trois ans elle prenait de la cocaïne et d’autres drogues.
Ses yeux, profondément cernés de noir, étaient presque hagards. Sa
bouche avait un rictus étrange. Elle s’était levée, me dit-on, pour
cette matinée, restant des mois sans quitter son lit ou sa chaise
longue. Le Temps a ainsi des trains express et spéciaux qui mènent à
une vieillesse prématurée. Mais sur la voie parallèle circulent des
trains de retour, presque aussi rapides. Je pris M. de Courgivaux pour
son fils, car il avait l’air plus jeune (il devait avoir dépassé la
cinquantaine et semblait plus jeune qu’à trente ans). Il avait trouvé
un médecin intelligent, supprimé l’alcool et le sel; il était revenu
à la trentaine et semblait même, ce jour-là, ne pas l’avoir atteinte.
C’est qu’il s’était, le matin même, fait couper les cheveux.
Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse semblait, dans ses
modalités, tenir compte de quelques habitudes sociales. Certains grands
seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus du plus simple alpaga,
coiffés de vieux chapeaux de paille que les petits bourgeois n’auraient
pas voulu porter, avaient vieilli de la même façon que les jardiniers,
que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu. Des taches brunes
avaient envahi leurs joues, et leur figure avait jauni, s’était foncée
comme un livre.
Et je pensais aussi à tous ceux qui n’étaient pas là parce qu’ils ne
le pouvaient pas, que leur secrétaire, cherchant à donner l’illusion
de leur survie, avait excusés par une de ces dépêches qu’on remettait
de temps à autre à la princesse, à ces malades depuis des années
mourants, qui ne se lèvent plus, ne bougent plus, et, même au milieu de
l’assiduité frivole de visiteurs attirés par une curiosité de touristes
ou une confiance de pèlerins, les yeux clos, tenant leur chapelet,
rejetant à demi leur drap déjà mortuaire, sont pareils à des gisants
que le mal a sculptés jusqu’au squelette dans une chair rigide et
blanche comme le marbre, et étendus sur leur tombeau.
Sans doute--certaines femmes étaient encore très reconnaissables,
le visage était resté presque le même, et elles avaient seulement,
comme par une harmonie convenable avec la saison, revêtu les cheveux
gris, qui étaient leur parure d’automne. Mais pour d’autres, et pour
des hommes aussi, la transformation était si complète, l’identité
si impossible à établir--par exemple entre un noir viveur qu’on
se rappelait et le vieux moine qu’on avait sous les yeux--que plus
même qu’à l’art de l’acteur, c’était à celui de certains prodigieux
mimes, dont Fregoli reste le type, que faisaient penser ces fabuleuses
transformations. La vieille femme avait envie de pleurer en comprenant
que l’indéfinissable et mélancolique sourire qui avait fait son
charme ne pouvait plus arriver à irradier jusqu’à la surface de ce
masque de plâtre que lui avait appliqué la vieillesse. Puis tout à
coup découragée de plaire, trouvant plus spirituel de se résigner,
elle s’en servait comme d’un masque de théâtre pour faire rire! Mais
presque toutes les femmes n’avaient pas de trêve dans leur effort pour
lutter contre l’âge et tendaient vers la beauté qui s’éloignait comme
un soleil couchant et dont elles voulaient passionnément conserver les
derniers rayons, le miroir de leur visage. Pour y réussir certaines
cherchaient à l’aplanir, à élargir la blanche superficie, renonçant
au piquant des fossettes menacées, aux mutineries d’un sourire
condamné et déjà à demi désarmé; tandis que d’autres, voyant la beauté
définitivement disparue et obligées de se réfugier dans l’expression,
comme on compense par l’art de la diction la perte de la voix, se
raccrochaient à une moue, à une patte d’oie, à un regard vague,
parfois à un sourire qui, à cause de l’incoordination de muscles qui
n’obéissaient plus, leur donnait l’air de pleurer.
Une grosse dame me dit un bonjour pendant la courte durée duquel les
pensées les plus différentes se pressèrent dans mon esprit. J’hésitai
un instant à lui répondre, craignant que, ne reconnaissant pas les
gens mieux que moi, elle eût cru que j’étais quelqu’un d’autre, puis
son assurance me fit au contraire, de peur que ce fût quelqu’un avec
qui j’avais été lié, exagérer l’amabilité de mon sourire, pendant que
mes regards continuaient à chercher dans ses traits le nom que je ne
trouvais pas. Tel un candidat au baccalauréat incertain de ce qu’il
doit répondre, attache ses regards sur la figure de l’examinateur et
espère vainement y trouver la réponse qu’il ferait mieux de chercher
dans sa propre mémoire, tel, tout en lui souriant, j’attachais mes
regards sur les traits de la grosse dame. Ils me semblèrent être ceux
de Mme de Forcheville, aussi mon sourire se nuança-t-il de respect,
pendant que mon indécision commençait à cesser. Alors j’entendis la
grosse dame me dire, une seconde plus tard: «Vous me preniez pour
maman, en effet je commence à lui ressembler beaucoup.» Et je reconnus
Gilberte.
D’ailleurs, même chez les hommes qui n’avaient subi qu’un léger
changement, dont seule la moustache était devenue blanche, on sentait
que ce changement n’était pas positivement matériel. C’était comme si
on les avait vus à travers une vapeur colorante, ou mieux un verre
peint qui changeait l’aspect de leur figure mais surtout par ce qu’il
y ajoutait de trouble, montrait que ce qu’il nous permettait de
voir «grandeur nature» était en réalité très loin de nous, dans un
éloignement différent, il est vrai, de celui de l’espace, mais du fond
duquel, comme d’un autre rivage, nous sentions qu’ils avaient autant
de peine à nous reconnaître que nous eux. Seule peut-être Mme de
Forcheville, que j’aperçus alors comme injectée d’un liquide, d’une
espèce de paraffine qui gonfle la peau mais l’empêche de se modifier,
avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais «naturalisée». «Vous
me prenez pour ma mère», m’avait dit Gilberte. C’était vrai. C’eût
été, d’ailleurs, aimable pour la fille. D’ailleurs, il n’y avait
pas que chez cette dernière qu’avaient apparu des traits familiaux
qui jusque-là étaient restés aussi invisibles dans sa figure que
ces parties d’une graine repliées à l’intérieur et dont on ne peut
deviner la saillie qu’elles feront un jour en dehors. Ainsi un énorme
busquage maternel venait, chez l’une ou chez l’autre, transformer vers
la cinquantaine un nez jusque-là droit et pur. Chez une autre fille
de banquier, le teint, d’une fraîcheur de jardinière, se roussissait,
se cuivrait, et prenait comme le reflet de l’or qu’avait tant manié
le père. Certains même avaient fini par ressembler à leur quartier,
portaient sur eux comme le reflet de la rue de l’Arcade, de l’avenue du
Bois, de la rue de l’Élysée. Mais surtout ils reproduisaient les traits
de leurs parents.
On part de l’idée que les gens sont restés les mêmes et on les trouve
vieux. Mais une fois que l’idée dont on part est qu’ils sont vieux,
on les retrouve, on ne les trouve pas si mal. Pour Odette, ce n’était
pas seulement cela; son aspect, une fois qu’on savait son âge et qu’on
s’attendait à une vieille femme, semblait un défi plus miraculeux
aux lois de la chronologie que la conservation du radium à celles de
la nature. Elle, si je ne la reconnus pas d’abord, ce fut non parce
qu’elle avait, mais parce qu’elle n’avait pas changé. Me rendant compte
depuis une heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux êtres et
de ce qu’il fallait soustraire pour les retrouver tels que je les
avais connus, je faisais maintenant rapidement ce calcul et, ajoutant
à l’ancienne Odette le chiffre d’années qui avait passé sur elle, le
résultat que je trouvai fut une personne qui me semblait ne pas pouvoir
être celle que j’avais sous les yeux, précisément parce que celle-là
était pareille à celle d’autrefois.
Quel était le fait du fard, de la teinture? Elle avait l’air, sous
ses cheveux dorés tout plats--un peu un chignon ébouriffé de grosse
poupée mécanique sur une figure étonnée et immuable également de
poupée--auxquels se superposait un chapeau de paille plat aussi, de
l’Exposition de 1878 (dont elle eût certes été alors, et surtout si
elle eût eu alors l’âge d’aujourd’hui, la plus fantastique merveille)
venant débiter son compliment dans une revue de fin d’année, mais de
l’Exposition de 1878 représentée par une femme encore jeune.
A côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste, et qui
l’était de nouveau, passait, lui aussi, en envoyant aux dames un
sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les
mille liens du passé, comme un petit fantôme qu’une main invisible
promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l’air
d’une réduction en pierre ponce de soi-même. Cet ancien président du
Conseil, si bien reçu dans le Faubourg Saint-Germain, avait jadis été
l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais
grâce au renouvellement des individus qui composent l’un et l’autre,
et, dans les individus subsistant, des passions et même des souvenirs,
personne ne le savait plus et il était honoré. Aussi n’y a-t-il pas
d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti,
sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes ensevelies ne
seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira la paix
souriante et fleurie de la nature. L’individu momentanément taré se
trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris entre deux couches
sociales nouvelles qui n’auront pour lui que déférence et admiration,
et au-dessus desquelles il se prélassera aisément. Seulement c’est au
temps qu’est confié ce travail; et, au moment de ses ennuis, rien ne
peut le consoler que la jeune laitière d’en face l’ait entendu appeler
«chéquard» par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans
le «panier à salade», la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans
le plan du temps, qui ignore que les hommes qu’encense le journal du
matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison
en ce moment, et peut-être en pensant à cette jeune laitière, n’aura
pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un
jour célébré par la presse et recherché par les duchesses. Le temps
éloigne pareillement les querelles de famille. Et chez la princesse
de Guermantes on voyait un couple où le mari et la femme avaient pour
oncles, morts aujourd’hui, deux hommes qui ne s’étaient pas contentés
de se souffleter mais dont l’un pour humilier l’autre lui avait envoyé
comme témoins son concierge et son maître d’hôtel, jugeant que des gens
du monde eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient
dans les journaux d’il y a trente ans et personne ne les savait plus.
Et ainsi le salon de la princesse de Guermantes était illuminé,
oublieux et fleuri, comme un paisible cimetière. Le temps n’y avait pas
seulement défait d’anciennes créatures, il y avait rendu possibles, il
y avait créé des associations nouvelles.
Pour en revenir à cet homme politique, malgré son changement de
substance physique, tout aussi profond que la transformation des idées
morales qu’il éveillait maintenant dans le public, en un mot malgré
tant d’années passées depuis qu’il avait été Président du Conseil, il
était redevenu ministre. Ce président du Conseil d’il y a quarante ans
faisait partie du nouveau cabinet, dont le chef lui avait donné un
portefeuille un peu comme ces directeurs de théâtre confient un rôle
à une de leurs anciennes camarades, retirée depuis longtemps, mais
qu’ils jugent encore plus capable que les jeunes de tenir un rôle avec
finesse, de laquelle, d’ailleurs, ils savent la difficile situation
financière et qui, à près de quatre-vingts ans, montre encore au public
l’intégrité de son talent presque intact avec cette continuation de la
vie qu’on s’étonne ensuite d’avoir pu constater quelques jours avant la
mort.
L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne
pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous
ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que
l’incarnation de l’Exposition universelle de 1878, elle eût été, dans
une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. Pour
moi, du reste, elle ne semblait pas dire: «Je suis l’Exposition de
1878», mais plutôt: «Je suis l’allée des Acacias de 1892.» Il semblait
qu’elle eût pu y être encore. D’ailleurs, justement parce qu’elle
n’avait pas changé, elle ne semblait guère vivre. Elle avait l’air
d’une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps,
mais en vain, mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitôt, comme
si j’avais perdu, grâce à ce nom incantateur, l’apparence d’arbousier
ou de kangourou que l’âge m’avait sans doute donnée, elle me reconnut
et se mit à me parler de cette voix si particulière que les gens qui
l’avaient applaudie dans les petits théâtres étaient si émerveillés,
quand ils étaient invités à déjeuner avec elle, «à la ville», de
retrouver dans chacune de ses paroles, pendant toute la causerie,
tant qu’ils voulaient. Cette voix était restée la même, inutilement
chaude, prenante, avec un rien d’accent anglais. Et pourtant, de même
que ses yeux avaient l’air de me regarder d’un rivage lointain, sa
voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans
l’Odyssée. Odette eût pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur
sa jeunesse. Elle me dit: «Vous êtes gentil, my dear, merci», et comme
elle donnait difficilement à un sentiment, même le plus vrai, une
expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu’elle croyait
élégant, elle répéta à plusieurs reprises: «Merci tant, merci tant».
Mais moi, qui avais jadis fait de si longs trajets pour l’apercevoir
au Bois, qui avais écouté le son de sa voix tomber de sa bouche, la
première fois que j’avais été chez elle, comme un trésor, les minutes
passées maintenant auprès d’elle me semblaient interminables à cause
de l’impossibilité de savoir que lui dire, et je m’éloignai. Hélas,
elle ne devait pas rester toujours telle. Moins de trois ans après,
non pas en enfance, mais un peu ramollie, je devais la voir à une
soirée donnée par Gilberte, devenue incapable de cacher sous un masque
immobile ce qu’elle pensait--pensait est beaucoup dire--ce qu’elle
éprouvait, hochant la tête, serrant la bouche, secouant les épaules
à chaque impression qu’elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un
enfant, comme font certains poètes qui ne tiennent pas compte de ce qui
les entoure, et, inspirés, composent dans le monde et tout en allant à
table au bras d’une dame étonnée, froncent les sourcils, font la moue.
Les impressions de Mme de Forcheville--sauf une, celle qui l’avait
fait précisément assister à la soirée donnée par Gilberte, la tendresse
pour sa fille bien-aimée, l’orgueil qu’elle donnât une soirée si
brillante, orgueil que ne voilait pas chez la mère la mélancolie de ne
plus être rien--ces impressions n’étaient pas joyeuses et commandaient
seulement une perpétuelle défense contre les avanies qu’on lui faisait,
défense timorée comme celle d’un enfant. On n’entendait que ces mots:
«Je ne sais pas si Mme de Forcheville me reconnaît, je devrais
peut-être me faire présenter à nouveau.--Ça, par exemple, vous pouvez
vous en dispenser (répondait-on à tue-tête, sans songer que la mère de
Gilberte entendait tout, sans y songer, ou sans s’en soucier), c’est
bien inutile. Pour l’agrément qu’elle vous apportera! On la laisse
dans son coin. Du reste, elle est un peu gaga.» Furtivement Mme
de Forcheville lançait un regard de ses yeux restés si beaux sur les
interlocuteurs injurieux, puis vite ramenait ce regard à elle de peur
d’avoir été impolie, et, tout de même agitée par l’offense, taisant
sa débile indignation, on voyait sa tête branler, sa poitrine se
soulever, elle jetait un nouveau regard sur un autre assistant aussi
peu poli, et ne s’étonnait pas outre mesure, car, se sentant très mal
depuis quelques jours, elle avait à mots couverts suggéré à sa fille de
remettre la fête, mais sa fille avait refusé. Mme de Forcheville ne
l’en aimait pas moins; toutes les duchesses qui entraient, l’admiration
de tout le monde pour le nouvel hôtel inondait de joie son cœur, et
quand entra la marquise de Sebran, qui était alors la dame où menait
si difficilement le plus haut échelon social, Mme de Forcheville
sentit qu’elle avait été une bonne et prévoyante mère et que sa tâche
maternelle était achevée. De nouveaux invités ricaneurs la firent à
nouveau regarder et parler toute seule, si c’est parler que tenir un
langage muet qui se traduit seulement par des gesticulations. Si belle
encore, elle était devenue--ce qu’elle n’avait jamais été--infiniment
sympathique; car elle qui avait trompé Swann et tout le monde, c’était
l’univers entier qui maintenant la trompait; et elle était devenue
si faible qu’elle n’osait même plus, les rôles étant retournés, se
défendre contre les hommes. Et bientôt elle ne se défendrait pas
contre la mort. Mais après cette anticipation, revenons trois ans en
arrière, c’est-à-dire à la matinée où nous sommes chez la princesse de
Guermantes.
Bloch m’ayant demandé de le présenter au maître de maison, je ne fis
à cela pas l’ombre des difficultés auxquelles je m’étais heurté le
jour où j’avais été pour la première fois en soirée chez le prince
de Guermantes, qui m’avaient semblé naturelles, alors que maintenant
cela me semblait si simple de lui présenter un de ses invités, et cela
m’eût même paru simple de me permettre de lui amener et présenter à
l’improviste quelqu’un qu’il n’eût pas invité. Était-ce parce que,
depuis cette époque lointaine, j’étais devenu un «familier», quoique
depuis quelque temps un «oublié», de ce monde où alors j’étais si
nouveau? était-ce, au contraire, parce que, n’étant pas un véritable
homme du monde, tout ce qui fait difficulté pour eux n’existait plus
pour moi, une fois la timidité tombée? était-ce parce que, les êtres
ayant peu à peu laissé tomber devant moi leur premier, souvent leur
second et leur troisième aspect factice, je sentais derrière la hauteur
dédaigneuse du prince une grande avidité humaine de connaître des
êtres, de faire la connaissance de ceux-là mêmes qu’ils affectent de
dédaigner? Était-ce parce que aussi le prince avait changé comme tous
ces insolents de la jeunesse et de l’âge mûr, à qui la vieillesse
apporte sa douceur (d’autant plus que les hommes débutants et les
idées inconnues contre lesquels ils regimbaient, ils les connaissaient
depuis longtemps de vue et les savaient reçus autour d’eux), surtout
si cette vieillesse a pour adjuvant quelques vertus ou quelques vices
qui étendent les relations, ou la révolution que fait une conversion
politique, comme celle du prince au dreyfusisme?