J’avais vu les nobles devenir vulgaires quand leur esprit (comme

celui du duc de Guermantes, par exemple) était vulgaire: «Vous n’êtes

pas gêné», disait-il, comme eût pu dire Cottard. J’avais vu dans la

médecine, dans l’affaire Dreyfus, pendant la guerre, croire que la

vérité c’est un certain fait, que les ministres, le médecin possèdent,

un oui ou non qui n’a pas besoin d’interprétation, qui font qu’un

cliché radiographique indiquerait sans interprétation ce qu’a le

malade, que les gens au pouvoir savaient si Dreyfus était coupable,

savaient (sans avoir besoin d’envoyer pour cela Roques enquêter sur

place) si Sarrail avait ou non les moyens de marcher en même temps que

les Russes. Il n’est pas une heure de ma vie qui n’eût ainsi servi à

m’apprendre, comme je l’ai dit, que seule la perception grossière et

erronée place tout dans l’objet quand tout, au contraire, est dans

l’esprit. En somme, si j’y réfléchissais, la matière de mon expérience

me venait de Swann, non pas seulement par tout ce qui le concernait

lui-même et Gilberte. Mais c’était lui qui m’avait, dès Combray, donné

le désir d’aller à Balbec, où, sans cela, mes parents n’eussent jamais

eu l’idée de m’envoyer, et sans quoi je n’aurais pas connu Albertine.

Certes, c’est à son visage, tel que je l’avais aperçu pour la première

fois devant la mer, que je rattachais certaines choses que j’écrirais

sans doute. En un sens j’avais raison de les lui rattacher, car si je

n’étais pas allé sur la digue ce jour-là, si je ne l’avais pas connue,

toutes ces idées ne se seraient pas développées (à moins qu’elles

ne l’eussent été par une autre). J’avais tort aussi, car ce plaisir

générateur que nous aimons à trouver rétrospectivement dans un beau

visage de femme vient de nos sens: il était bien certain, en effet,

que ces pages que j’écrirais, Albertine, surtout l’Albertine d’alors,

ne les eût pas comprises. Mais c’est justement pour cela (et c’est une

indication à ne pas vivre dans une atmosphère trop intellectuelle),

parce qu’elle était si différente de moi, qu’elle m’avait fécondé

par le chagrin et même d’abord par le simple effort pour imaginer

ce qui diffère de soi. Ces pages, si elle avait été capable de les

comprendre, par cela même elle ne les eût pas inspirées. Mais sans

Swann je n’aurais pas connu même les Guermantes, puisque ma grand’mère

n’eût pas retrouvé Mme de Villeparisis, moi fait la connaissance

de Saint-Loup et de M. de Charlus, ce qui m’avait fait connaître la

duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que ma présence

même en ce moment chez le prince de Guermantes, où venait de me venir

brusquement l’idée de mon œuvre (ce qui faisait que je devrais à Swann

non seulement la matière mais la décision), me venait aussi de Swann.

Pédoncule un peu mince peut-être pour supporter ainsi l’étendue de

toute ma vie. (Ce «côté de Guermantes» s’était trouvé, en ce sens,

ainsi procéder du «côté de chez Swann».) Mais bien souvent cet auteur

des aspects de notre vie est quelqu’un de bien inférieur à Swann, est

l’être le plus médiocre. N’eût-il pas suffi qu’un camarade quelconque

m’indiquât quelque agréable fille à y posséder (que probablement je n’y

aurais pas rencontrée) pour que je fusse allé à Balbec? Souvent ainsi

on rencontre plus tard un camarade déplaisant, on lui serre à peine

la main, et pourtant, si jamais on y réfléchit, c’est d’une parole en

l’air qu’il nous a dite, d’un «vous devriez venir à Balbec», que toute

notre vie et notre œuvre sont sorties. Nous ne lui en avons aucune

reconnaissance, sans que cela soit faire preuve d’ingratitude. Car en

disant ces mots, il n’a nullement pensé aux énormes conséquences qu’ils

auraient pour nous. C’est notre sensibilité et notre intelligence qui

ont exploité les circonstances, lesquelles, la première impulsion

donnée, se sont engendrées les unes les autres sans qu’il eût pu

prévoir la cohabitation avec Albertine plus que la soirée masquée chez

les Guermantes. Sans doute son impulsion fut nécessaire, et par là la

forme extérieure de notre vie, la matière même de notre œuvre dépendent

de lui. Sans Swann, mes parents n’eussent jamais eu l’idée de m’envoyer

à Balbec. Il n’était pas, d’ailleurs, responsable des souffrances que

lui-même avait indirectement causées. Elles tenaient à ma faiblesse.

La sienne l’avait bien fait souffrir lui-même par Odette. Mais, en

déterminant ainsi la vie que nous avons menée, il a par là même exclu

toutes les vies que nous aurions pu mener à la place de celle-là. Si

Swann ne m’avait pas parlé de Balbec, je n’aurais pas connu Albertine,

la salle à manger de l’hôtel, les Guermantes. Mais je serais allé

ailleurs, j’aurais connu des gens différents, ma mémoire comme mes

livres serait remplie de tableaux tout autres, que je ne peux même pas

imaginer et dont la nouveauté, inconnue de moi, me séduit et me fait

regretter de n’être pas allé plutôt vers elle, et qu’Albertine et la

plage de Balbec et de Rivebelle et les Guermantes ne me fussent pas

toujours restés inconnus.

La jalousie est un bon recruteur qui, quand il y a un creux dans notre

tableau, va nous chercher dans la rue la belle fille qu’il fallait.

Elle n’était plus belle, elle l’est redevenue, car nous sommes jaloux

d’elle, elle remplira ce vide.

Une fois que nous serons morts, nous n’aurons pas de joie que ce

tableau ait été ainsi complété. Mais cette pensée n’est nullement

décourageante. Car nous sentons que la vie est un peu plus compliquée

qu’on ne dit, et même les circonstances. Et il y a une nécessité

pressante à montrer cette complexité. La jalousie, si utile, ne naît

pas forcément d’un regard, ou d’un récit, ou d’une rétroflexion.

On peut la trouver, prête à nous piquer, entre les feuillets d’un

annuaire--ce qu’on appelle «Tout-Paris» pour Paris, et pour la

campagne «Annuaire des Châteaux»;--nous avions distraitement entendu

dire par telle belle fille qui nous était devenue indifférente qu’il

lui faudrait aller voir quelques jours sa sœur dans le Pas-de-Calais.

Nous avions aussi distraitement pensé autrefois que peut-être bien

la belle fille avait été courtisée par M. E. qu’elle ne voyait plus

jamais, car plus jamais elle n’allait dans ce bar où elle le voyait

jadis. Que pouvait être sa sœur? femme de chambre peut-être? Par

discrétion nous ne l’avions pas demandé. Et puis voici qu’en ouvrant au

hasard l’Annuaire des Châteaux, nous trouvons que M. E. a son château

dans le Pas-de-Calais, près de Dunkerque. Plus de doute, pour faire

plaisir à la belle fille il a pris sa sœur comme femme de chambre, et

si la belle fille ne le voit plus dans le bar, c’est qu’il la fait

venir chez lui, habitant Paris presque toute l’année, mais ne pouvant

se passer d’elle, même pendant qu’il est dans le Pas-de-Calais.

Les pinceaux, ivres de fureur et d’amour, peignent, peignent. Et

pourtant, si ce n’était pas cela? Si vraiment M. E. ne voyait plus

jamais la belle fille mais, par serviabilité, avait recommandé la

sœur de celle-ci à un frère qu’il a, habitant, lui, toute l’année le

Pas-de-Calais? De sorte qu’elle va même peut-être par hasard voir sa

sœur au moment où M. E. n’est pas là, car ils ne se soucient plus

l’un de l’autre. Et à moins encore que la sœur ne soit pas femme

de chambre dans le château ni ailleurs, mais ait des parents dans

le Pas-de-Calais. Notre douleur du premier instant cède devant ces

dernières suppositions qui calment toute jalousie. Mais qu’importe?

celle-ci, cachée dans les feuillets de l’Annuaire des Châteaux, est

venue au bon moment, car maintenant le vide qu’il y avait dans la toile

est comblé. Et tout se compose bien, grâce à la présence suscitée par

la jalousie de la belle fille dont déjà nous ne sommes plus jaloux et

que nous n’aimons plus.

* * *

A ce moment le maître d’hôtel vint me dire que, le premier morceau

étant terminé, je pouvais quitter la bibliothèque et entrer dans les

salons. Cela me fit ressouvenir où j’étais. Mais je ne fus nullement

troublé dans le raisonnement que je venais de commencer par le fait

qu’une réunion mondaine, le retour dans la société, m’eussent fourni

ce point de départ vers une vie nouvelle que je n’avais pas su

trouver dans la solitude. Ce fait n’avait rien d’extraordinaire, une

impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel n’étant pas

liée plus forcément à la solitude qu’à la société (comme j’avais cru

autrefois, comme cela avait peut-être été pour moi autrefois, comme

cela aurait peut-être dû être encore si je m’étais harmonieusement

développé, au lieu de ce long arrêt qui semblait seulement prendre

fin). Car n’éprouvant cette impression de beauté que quand à une

sensation actuelle, si insignifiante fût-elle, venait se superposer

une sensation semblable qui, renaissant spontanément en moi, venait

étendre la première sur plusieurs époques à la fois, et remplissait mon

âme, où habituellement les sensations particulières laissaient tant de

vide, par une essence générale, il n’y avait pas de raison pour que

je ne reçusse des sensations de ce genre dans le monde aussi bien que

dans la nature, puisqu’elles sont fournies par le hasard, aidé sans

doute par l’excitation particulière qui fait que, les jours où on se

trouve en dehors du train courant de la vie, les choses même les plus

simples recommencent à nous donner des sensations dont l’habitude fait

faire l’économie à notre système nerveux. Que ce fût justement et

uniquement ce genre de sensations qui dût conduire à l’œuvre d’art,

j’allais essayer d’en trouver la raison objective, en continuant les

pensées que je n’avais cessé d’enchaîner dans la bibliothèque, car

je sentais que le déchaînement de la vie spirituelle était assez fort

en moi maintenant pour pouvoir continuer aussi bien dans le salon, au

milieu des invités, que seul dans la bibliothèque; il me semblait qu’à

ce point de vue même, au milieu de cette assistance si nombreuse, je

saurais réserver ma solitude. Car pour la même raison que de grands

événements n’influent pas du dehors sur nos puissances d’esprit, et

qu’un écrivain médiocre vivant dans une époque épique restera un

tout aussi médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le monde

c’étaient les dispositions mondaines qu’on y apporte. Mais par lui-même

il n’était pas plus capable de vous rendre médiocre qu’une guerre

héroïque de rendre sublime un mauvais poète. En tout cas, qu’il fût

théoriquement utile ou non que l’œuvre d’art fût constituée de cette

façon, et en attendant que j’eusse examiné ce point comme j’allais le

faire, je ne pouvais nier que vraiment, en ce qui me concernait, quand

des impressions vraiment esthétiques m’étaient venues, ç’avait toujours

été à la suite de sensations de ce genre. Il est vrai qu’elles avaient

été assez rares dans ma vie, mais elles la dominaient, je pouvais

retrouver dans le passé quelques-uns de ces sommets que j’avais eu le

tort de perdre de vue (ce que je comptais ne plus faire désormais).

Et déjà je pouvais dire que si c’était chez moi, par l’importance

exclusive qu’il prenait, un trait qui m’était personnel, cependant

j’étais rassuré en découvrant qu’il s’apparentait à des traits moins

marqués, mais reconnaissables, discernables et, au fond, assez

analogues chez certains écrivains. N’est-ce pas à mes sensations du

genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie

des _Mémoires d’Outre-Tombe_: «Hier au soir je me promenais seul

... je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive

perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. A l’instant, ce son

magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j’oubliai les

catastrophes dont je venais d’être le témoin et, transporté subitement

dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent

siffler la grive». Et une des deux ou trois plus belles phrases de

ces _Mémoires_ n’est-elle pas celle-ci: «Une odeur fine et suave

d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs; elle ne

nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent

sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans

sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum, non respiré de

la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans

ce parfum chargé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes

les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse.» Un des

chefs-d’œuvre de la littérature française, _Sylvie_, de Gérard

de Nerval, a, tout comme le livre des _Mémoires d’Outre-Tombe_

relatif à Combourg, une sensation du même genre que le goût de la

madeleine et «le gazouillement de la grive». Chez Baudelaire enfin, ces

réminiscences, plus nombreuses encore, sont évidemment moins fortuites

et par conséquent, à mon avis, décisives. C’est le poète lui-même

qui, avec plus de choix et de paresse, recherche volontairement, dans

l’odeur d’une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les

analogies inspiratrices qui lui évoqueront «l’azur du ciel immense et

rond» et «un port rempli de voiles et de mâts». J’allais chercher à

me rappeler les pièces de Baudelaire à la base desquelles se trouve

ainsi une sensation transposée, pour achever de me replacer dans une

filiation aussi noble et me donner par là l’assurance que l’œuvre que

je n’avais plus aucune hésitation à entreprendre méritait l’effort que

j’allais lui consacrer, quand, étant arrivé au bas de l’escalier qui

descendait de la bibliothèque, je me trouvai tout à coup dans le grand

salon et au milieu d’une fête qui allait me sembler bien différente de

celles auxquelles j’avais assisté autrefois et allait revêtir pour

moi un aspect particulier et prendre un sens nouveau. En effet, dès

que j’entrai dans le grand salon, bien que je tinsse toujours ferme

en moi, au point où j’en étais, le projet que je venais de former, un

coup de théâtre se produisit qui allait élever contre mon entreprise

la plus grave des objections. Une objection que je surmonterais sans

doute, mais qui, tandis que je continuais à réfléchir en moi-même aux

conditions de l’œuvre d’art, allait, par l’exemple cent fois répété de

la considération la plus propre à me faire hésiter, interrompre à tout

instant mon raisonnement. Au premier moment je ne compris pas pourquoi

j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, pourquoi

chacun semblait s’être «fait une tête», généralement poudrée et qui les

changeait complètement. Le prince avait encore, en recevant, cet air

bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois,

mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il

avait imposée à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et

traînait à ses pieds, qu’elles alourdissaient, comme des semelles de

plomb. Il semblait avoir assumé de figurer un des «âges de la vie».

Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles

le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder sa

bouche raidie et, l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever.

A vrai dire, je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement, et en

concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité

de la personne. Je ne sais ce que ce petit Lezensac avait mis sur sa

figure, mais tandis que d’autres avaient blanchi, qui la moitié de

leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui, sans s’embarrasser de

ces teintures, avait trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides,

ses sourcils de poils hérissés; tout cela, d’ailleurs, ne lui seyait

pas, son visage faisait l’effet d’être durci, bronzé, solennisé,

cela le vieillissait tellement qu’on n’aurait plus dit du tout un

jeune homme. Je fus bien étonné au même moment en entendant appeler

duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées

d’ambassadeur, dans lequel seul un petit bout de regard resté le même

me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré une

fois en visite chez Mme de Villeparisis. A la première personne

que je parvins ainsi à identifier, en tâchant de faire abstraction du

travestissement et de compléter les traits restés naturels, par un

effort de mémoire, ma première pensée eût dû être et fut peut-être,

bien moins d’une seconde, de la féliciter d’être si merveilleusement

grimée qu’on avait d’abord, avant de la reconnaître, cette hésitation

que les grands acteurs paraissant dans un rôle où ils sont différents

d’eux-mêmes donnent, en entrant en scène, au public qui, même

averti par le programme, reste un instant ébahi avant d’éclater en

applaudissements. A ce point de vue, le plus extraordinaire de tous

était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la

matinée. Non seulement, au lieu de sa barbe à peine poivre et sel,

il s’était affublé d’une extraordinaire barbe d’une invraisemblable

blancheur, mais encore, tant de petits changements matériels pouvant

rapetisser, élargir un personnage et, bien plus, changer son caractère

apparent, sa personnalité, c’était un vieux mendiant qui n’inspirait

plus aucun respect qu’était devenu cet homme dont la solennité, la

raideur empesée était encore présente à mon souvenir, et il donnait

à son personnage de vieux gâteux une telle vérité, que ses membres

tremblotaient, que les traits détendus de sa figure, habituellement

hautaine, ne cessaient de sourire avec une niaise béatitude. Poussé

à ce degré, l’art du déguisement devient quelque chose de plus, une

transformation. En effet, quelques riens avaient beau me certifier que

c’était bien M. d’Argencourt qui donnait ce spectacle inénarrable et

pittoresque, combien d’états successifs d’un visage ne me fallait-il

pas traverser m je voulais retrouver celui du d’Argencourt que

j’avais connu, et qui était tellement différent de lui-même, tout en

n’ayant à sa disposition que son propre corps. C’était évidemment

la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en crever; le

plus fier visage, le torse le plus cambré n’était plus qu’une loque

en bouillie, agitée de-ci de-là. A peine, en se rappelant certains

sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient parfois un instant

sa hauteur, pouvait-on comprendre que la possibilité de ce sourire

de vieux marchand d’habits ramolli existât dans le gentleman correct

d’autrefois. Mais à supposer que ce fût la même intention de sourire

qu’eût d’Argencourt, à cause de la prodigieuse transformation du

visage, la matière même de l’œil, par laquelle il l’exprimait, était

tellement différente, que l’expression devenait tout autre et même

d’un autre. J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié

dans sa bénévole caricature de lui-même que l’était, dans la manière

tragique, M. de Charlus foudroyé et poli. M. d’Argencourt, dans son

incarnation de moribond-bouffe d’un Regnard exagéré par Labiche, était

d’un accès aussi facile, aussi affable, que M. de Charlus roi Lear

qui se découvrait avec application devant le plus médiocre salueur.

Pourtant je n’eus pas l’idée de lui dire mon admiration pour la vision

extraordinaire qu’il offrait. Ce ne fut pas mon antipathie ancienne

qui m’en empêcha, car précisément il était arrivé à être tellement

différent de lui-même que j’avais l’illusion d’être devant une autre

personne aussi bienveillante, aussi désarmée, aussi inoffensive que

l’Argencourt habituel était rogue, hostile et dangereux. Tellement une

autre personne, qu’à voir ce personnage si ineffablement grimaçant,

comique et blanc, ce bonhomme de neige simulant un général Dourakine

en enfance, il me semblait que l’être humain pouvait subir dos

métamorphoses aussi complètes que celles de certains insectes. J’avais

l’impression de regarder, derrière le vitrage instructif d’un muséum

d’histoire naturelle, ce que peut être devenu le plus rapide, le

plus sûr en ses traits d’un insecte, et je ne pouvais pas ressentir

les sentiments que m’avait toujours inspirés M. d’Argencourt devant

cette molle chrysalide, plutôt vibratile que remuante. Mais je me

tus, je ne félicitai pas M. d’Argencourt d’offrir un spectacle qui

semblait reculer les limites entre lesquelles peuvent se mouvoir les

transformations du corps humain. Certes, dans les coulisses d’un

théâtre, ou pendant un bal costumé, on est plutôt porté par politesse

à exagérer la peine, presque à affirmer l’impossibilité qu’on a à

reconnaître la personne travestie. Ici, au contraire, un instinct

m’avait averti de les dissimuler le plus possible, qu’elles n’avaient

plus rien de flatteur parce que la transformation n’était pas voulue,

et je m’avisai enfin, ce à quoi je n’avais pas songé en entrant dans ce

salon, que toute fête, si simple soit-elle, quand elle a lieu longtemps

après qu’on a cessé d’aller dans le monde et pour peu qu’elle réunisse

quelques-unes des mêmes personnes qu’on a connues autrefois, vous fait

l’effet d’une fête travestie, de la plus réussie de toutes, de celle

où l’on est le plus sincèrement «intrigué» par les autres, mais où ces

têtes, qu’ils se sont faites depuis longtemps sans le vouloir, ne se

laissent pas défaire par un débarbouillage, une fois la fête finie.

Intrigué par les autres? Hélas, aussi les intriguant nous-même. Car la

même difficulté que j’éprouvais à mettre le nom qu’il fallait sur les

visages semblait partagée par toutes les personnes qui apercevaient le

mien, n’y prenaient pas plus garde que si elles ne l’eussent jamais vu,

ou tâchaient de dégager de l’aspect actuel un souvenir différent.

Si M. d’Argencourt venait faire cet extraordinaire «numéro», qui était

certainement la vision la plus saisissante dans son burlesque que je

garderais de lui, c’était comme un acteur qui rentre une dernière fois

sur la scène avant que le rideau tombe tout à fait au milieu des éclats

de rire. Si je ne lui en voulais plus, c’est parce qu’en lui, qui avait

retrouvé l’innocence du premier âge, il n’y avait plus aucun souvenir

des notions méprisantes qu’il avait pu avoir de moi, aucun souvenir

d’avoir vu M. de Charlus me lâcher brusquement le bras, soit qu’il n’y

eût plus rien en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés,

pour arriver jusqu’à nous, de passer par des réfracteurs physiques si

déformants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que M.

d’Argencourt semblât bon, faute de moyens physiques d’exprimer encore

qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité invitante.

C’était trop de parler d’un acteur, et, débarrassé qu’il était de toute

âme consciente, c’est comme une poupée trépidante, à la barbe postiche

de laine blanche, que je le voyais agité, promené dans ce salon, comme

dans un guignol à la fois scientifique et philosophique où il servait,

comme dans une oraison funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois

de rappel à la vanité de tout et d’exemple d’histoire naturelle. Un

guignol de poupées que, pour identifier à ceux qu’on avait connus, il

fallait lire sur plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et

qui leur donnaient de la profondeur et forçaient à faire un travail

d’esprit quand on avait devant soi ces vieillards fantoches, car on

était obligé de les regarder, en même temps qu’avec les yeux, avec la

mémoire. Un guignol de poupées baignant dans les couleurs immatérielles

des années, de poupées extériorisant le Temps, le Temps qui d’habitude

n’est pas visible, qui pour le devenir cherche des corps et, partout

où il les rencontre, s’en empare pour montrer sur eux sa lanterne

magique. Aussi immatériel que jadis Golo sur le bouton de porte de ma

chambre de Combray, ainsi le nouveau et si méconnaissable d’Argencourt

était là comme la révélation du Temps, qu’il rendait partiellement

visible. Dans les éléments nouveaux qui composaient la figure de M.

d’Argencourt et son personnage, on lisait un certain chiffre d’années,

on reconnaissait la figure symbolique de la vie, non telle qu’elle

nous apparaît, c’est-à-dire permanente, mais réelle, atmosphère si

changeante que le fier seigneur s’y peint en caricature, le soir, comme

un marchand d’habits.

En d’autres êtres, d’ailleurs, ces changements, ces véritables

aliénations semblaient sortir du domaine de l’histoire naturelle et on

s’étonnait, en entendant un nom, qu’un même être pût présenter non,

comme M. d’Argencourt, les caractéristiques d’une nouvelle espèce

différente mais les traits extérieurs d’un autre caractère. C’étaient

bien, comme pour M. d’Argencourt, des possibilités insoupçonnées que

le temps avait tirées de telle jeune fille, mais ces possibilités,

bien qu’étant toutes physionomiques ou corporelles, semblaient avoir

quelque chose de moral. Les traits du visage, s’ils changent, s’ils

s’assemblent autrement, s’ils se contractent de façon habituelle d’une

manière plus lente, prennent, avec un aspect autre, une signification

différente. De sorte qu’il y avait telle femme qu’on avait connue

bornée et sèche, chez laquelle un élargissement des joues devenues

méconnaissables, un busquage imprévisible du nez, causaient la même

surprise, la même bonne surprise souvent, que tel mot sensible et

profond, telle action courageuse et noble qu’on n’aurait jamais

attendus d’elle. Autour de ce nez, nez nouveau, on voyait s’ouvrir des

horizons qu’on n’eût pas osé espérer. La bonté, la tendresse jadis

impossibles devenaient possibles avec ces joues-là. On pouvait faire

entendre devant ce menton ce qu’on n’aurait jamais eu l’idée de dire

devant le précédent. Tous ces traits nouveaux du visage impliquaient

d’autres traits de caractère; la sèche et maigre jeune fille était

devenue une vaste et indulgente douairière. Ce n’est plus dans un sens

zoologique, comme M. d’Argencourt, c’est dans un sens social et moral

qu’on pouvait dire que c’était une autre personne.

Par tous ces côtés, une matinée comme celle où je me trouvais était

quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une image du passé,

m’offrant comme toutes les images successives et que je n’avais jamais

vues qui séparaient le passé du présent, mieux encore, le rapport

qu’il y avait entre le présent et le passé; elle était comme ce qu’on

appelait autrefois une vue d’optique, mais une vue d’optique des

années, la vue non d’un monument, mais d’une personne située dans la

perspective déformante du Temps.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 5 / 18 段