Il n’est pas certain que, pour créer une œuvre littéraire,

l’imagination et la sensibilité ne soient pas des qualités

interchangeables et que la seconde ne puisse sans grand inconvénient

être substituée à la première, comme des gens dont l’estomac est

incapable de digérer chargent de cette fonction leur intestin. Un

homme né sensible et qui n’aurait pas d’imagination pourrait malgré

cela écrire des romans admirables. La souffrance que les autres lui

causeraient, ses efforts pour la prévenir, les conflits qu’elle et

la seconde personne cruelle créeraient, tout cela, interprété par

l’intelligence, pourrait faire la matière d’un livre non seulement

aussi beau que s’il était imaginé, inventé, mais encore aussi extérieur

à la rêverie de l’auteur s’il avait été livré à lui-même et heureux,

aussi surprenant pour lui-même, aussi accidentel qu’un caprice fortuit

de l’imagination. Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs

propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des

lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. A

cause de ce genre d’observations, le vulgaire croit l’écrivain méchant,

et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste voit une belle

généralité, il ne l’impute pas plus à grief à la personne observée que

le chirurgien ne la mésestimerait d’être affectée d’un trouble assez

fréquent de la circulation; aussi se moque-t-il moins que personne des

ridicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant

quand il s’agit de ses propres passions; tout en en connaissant aussi

bien la généralité, il s’affranchit moins aisément des souffrances

personnelles qu’elles causent. Sans doute, quand un insolent nous

insulte, nous aurions mieux aimé qu’il nous louât, et surtout, quand

une femme que nous adorons nous trahit, que ne donnerions-nous pas pour

qu’il en fût autrement. Mais le ressentiment de l’affront, les douleurs

de l’abandon auront alors été les terres que nous n’aurions jamais

connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme,

devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats,

malgré lui, malgré eux, figurent dans son œuvre. Le pamphlétaire

associe involontairement à sa gloire la canaille qu’il a flétrie. On

peut reconnaître dans toute œuvre d’art ceux que l’artiste a le plus

haïs et, hélas, même celles qu’il a le plus aimées. Elles-mêmes n’ont

fait que poser pour l’écrivain dans le moment même où, bien contre son

gré, elles le faisaient le plus souffrir. Quand j’aimais Albertine, je

m’étais bien rendu compte qu’elle ne m’aimait pas et j’avais été obligé

de me résigner à ce qu’elle me fit seulement connaître ce que c’est

qu’éprouver de la souffrance, de l’amour, et même, au commencement,

du bonheur. Et quand nous cherchons à extraire la généralité de notre

chagrin, à en écrire, nous sommes un peu consolés, peut-être pour une

autre raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est

que penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain une

fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend heureux, comme

pour les hommes physiques l’exercice, la sueur et le bain. A vrai

dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais beau croire que la

vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais beau, d’autre part,

n’être pas plus capable de l’effort de souvenir qu’il m’eût fallu pour

aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma grand’mère, je me

demandais si tout de même une œuvre d’art dont elles ne seraient pas

conscientes serait pour elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un

accomplissement. Ma grand’mère que j’avais, avec tant d’indifférence,

vue agoniser et mourir près de moi! O puissé-je, en expiation, quand

mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues

heures abandonné de tous, avant de mourir. D’ailleurs, j’avais une

pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de

tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait,

en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous

ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus,

m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à

moi, et comme s’ils étaient morts pour moi. Il était triste pour moi

de penser que mon amour, auquel j’avais tant tenu, serait, dans mon

livre, si dégagé d’un être, que des lecteurs divers l’appliqueraient

exactement à celui qu’ils avaient éprouvé pour d’autres femmes. Mais

devais-je me scandaliser de cette infidélité posthume et que tel ou tel

pût donner comme objet à mes sentiments des femmes inconnues, quand

cette infidélité, cette division de l’amour entre plusieurs êtres,

avait commencé de mon vivant et avant même que j’écrivisse? J’avais

bien souffert successivement pour Gilberte, pour Mme de Guermantes,

pour Albertine. Successivement aussi je les avais oubliées, et seul mon

amour, dédié à des êtres différents, avait été durable. La profanation

d’un de mes souvenirs par des lecteurs inconnus, je l’avais consommée

avant eux. Je n’étais pas loin de me faire horreur comme se le ferait

peut-être à lui-même quelque parti nationaliste au nom duquel des

hostilités se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une

guerre où tant de nobles victimes auraient souffert et succombé sans

même savoir, ce qui, pour ma grand’mère du moins, eût été une telle

récompense, l’issue de la lutte. Et une seule consolation qu’elle ne

sût pas que je me mettais enfin à l’œuvre était que tel est le lot des

morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait cessé depuis

longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma vie manquée qui

avaient été une telle souffrance pour elle. Et certes, il n’y aurait

pas que ma grand’mère, pas qu’Albertine, mais bien d’autres encore,

dont j’avais pu assimiler une parole, un regard, mais qu’en tant que

créatures individuelles je ne me rappelais plus; un livre est un grand

cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms

effacés. Parfois, au contraire, on se souvient très bien du nom, mais

sans savoir si quelque chose de l’être qui le porta survit dans ces

pages. Cette jeune fille aux prunelles profondément enfoncées, à la

voix tramante, est-elle ici? Et si elle y repose en effet, dans quelle

partie, on ne sait plus, et comment trouver sous les fleurs? Mais

puisque nous vivons loin des êtres individuels, puisque nos sentiments

les plus forts, comme avait été mon amour pour ma grand’mère, pour

Albertine, au bout de quelques années nous ne les connaissons plus,

puisqu’ils ne sont plus pour nous qu’un mot incompris, puisque nous

pouvons parler de ces morts avec les gens du monde chez qui nous avons

encore plaisir à nous trouver quand tout ce que nous aimions pourtant

est mort, alors s’il est un moyen pour nous d’apprendre à comprendre

ces mots oubliés, ce moyen ne devons-nous pas l’employer, fallût-il

pour cela les transcrire d’abord en un langage universel mais qui

du moins sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus, en

leur essence la plus vraie, une acquisition perpétuelle pour toutes

les âmes? Même cette loi du changement, qui nous a rendu ces mots

inintelligibles, si nous parvenons à l’expliquer, notre infériorité ne

devient-elle pas une force nouvelle? D’ailleurs, l’œuvre à laquelle

nos chagrins ont collaboré peut être interprétée pour notre avenir à

la fois comme un signe néfaste de souffrance et comme un signe heureux

de consolation. En effet, si on dit que les amours, les chagrins du

poète lui ont servi, qu’ils l’ont aidé à construire son œuvre, que

les inconnues qui s’en doutaient le moins, l’une par une méchanceté,

l’autre par une raillerie, ont apporté chacune leur pierre pour

l’édification du monument qu’elles ne verront pas, on ne songe pas

assez que la vie de l’écrivain n’est pas terminée avec cette œuvre,

que la même nature qui lui a fait avoir telles souffrances, lesquelles

sont entrées dans son œuvre, cette nature continuera de vivre après

l’œuvre terminée, lui fera aimer d’autres femmes dans des conditions

qui seraient pareilles, si ne les faisait légèrement dévier tout ce

que le temps modifie dans les circonstances, dans le sujet lui-même,

dans son appétit d’amour et dans sa résistance à la douleur. A ce

premier point de vue, l’œuvre doit être considérée seulement comme un

amour malheureux qui en présage fatalement d’autres et qui fera que

la vie ressemblera à l’œuvre, que le poète n’aura presque plus besoin

d’écrire, tant il pourra trouver dans ce qu’il a écrit la figure

anticipée de ce qui arrivera. Ainsi mon amour pour Albertine, et tel

qu’il en différa, était déjà inscrit dans mon amour pour Gilberte, au

milieu des jours heureux duquel j’avais entendu pour la première fois

prononcer le nom et faire le portrait d’Albertine par sa tante, sans

me douter que ce germe insignifiant se développerait et s’étendrait

un jour sur toute ma vie. Mais à un autre point de vue, l’œuvre est

signe de bonheur, parce qu’elle nous apprend que dans tout amour le

général gît à côté du particulier, et à passer du second au premier

par une gymnastique qui fortifie contre le chagrin en faisant négliger

sa cause pour approfondir son essence. En effet, comme je devais

l’expérimenter par la suite, même au moment où l’on aime et où on

souffre, si la vocation s’est enfin réalisée, dans les heures où on

travaille on sent si bien l’être qu’on aime se dissoudre dans une

réalité plus vaste qu’on arrive à l’oublier par instants et qu’on ne

souffre plus de son amour, en travaillant, que comme de quelque mal

purement physique où l’être aimé n’est pour rien, comme d’une sorte

de maladie de cœur. Il est vrai que c’est une question d’instants, et

que l’effet semble être le contraire si le travail vient plus tard.

Car lorsque les êtres qui, par leur méchanceté, leur nullité, étaient

arrivés malgré nous à détruire nos illusions, se sont réduits eux-mêmes

à rien et séparés de la chimère amoureuse que nous nous étions forgée,

si nous nous mettons alors à travailler, notre âme les élève de

nouveau, les identifie, pour les besoins de notre analyse de nous-même,

à des êtres qui nous auraient aimé, et dans ce cas, la littérature,

recommençant le travail défait de l’illusion amoureuse, donne une

sorte de survie à des sentiments qui n’existaient plus. Certes, nous

sommes obligés de revivre notre souffrance particulière avec le courage

du médecin qui recommence sur lui-même la dangereuse piqûre. Mais en

même temps il nous faut la penser sous une forme générale qui nous

fait dans une certaine mesure échapper à son étreinte, qui fait de

tous les copartageants de notre peine, et qui n’est même pas exempte

d’une certaine joie. Là où la vie emmure, l’intelligence perce une

issue, car, s’il n’est pas de remède à un amour non partagé, on sort

de la constatation d’une souffrance, ne fût-ce qu’en en tirant les

conséquences qu’elle comporte. L’intelligence ne connaît pas ces

situations fermées de la vie sans issue. Aussi fallait-il me résigner,

puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit ment

à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent le plus chers à

l’écrivain n’ont fait, en fin de compte, que poser pour lui comme

chez les peintres. Parfois, quand un morceau douloureux est resté à

l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance

nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer. Pour ces

grands chagrins utiles on ne peut pas encore trop se plaindre, car

ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre bien longtemps. Tout

de même il faut se dépêcher de profiter d’eux, car ils ne durent pas

très longtemps; c’est qu’on se console, ou bien, quand ils sont trop

forts, si le cœur n’est plus très solide, on meurt. En amour, notre

rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. A un

être qui n’excitait en nous qu’un insignifiant désir physique il ajoute

aussitôt une valeur immense, étrangère, mais que nous confondons avec

lui. Si nous n’avions pas de rivaux le plaisir ne se transformerait pas

en amour. Si nous n’en avions pas, ou si nous ne croyions pas en avoir.

Car il n’est pas nécessaire qu’ils existent réellement. Suffisante pour

notre bien est cette vie illusoire que donnent à des rivaux inexistants

notre soupçon, notre jalousie. Le bonheur est salutaire pour le corps,

mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. D’ailleurs,

ne nous découvrît-il pas à chaque fois une loi, qu’il n’en serait pas

moins indispensable pour nous remettre chaque fois dans la vérité,

nous forcer à prendre les choses au sérieux, arrachant chaque fois les

mauvaises herbes de l’habitude, du scepticisme, de la légèreté, de

l’indifférence. Il est vrai que cette vérité, qui n’est pas compatible

avec le bonheur, avec la santé, ne l’est pas toujours avec la vie.

Le chagrin finit par tuer. A chaque nouvelle peine trop forte, nous

sentons une veine de plus qui saille et développe sa sinuosité mortelle

au long de notre tempe, sous nos yeux. Et c’est ainsi que peu à peu

se font ces terribles figures ravagées, du vieux Rembrandt, du vieux

Beethoven de qui tout le monde se moquait. Et ce ne serait rien que les

poches des yeux et les rides du front s’il n’y avait la souffrance du

cœur. Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces,

puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la

foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut

élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une

image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous

donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte; laissons

se désagréger notre corps, puisque chaque nouvelle parcelle qui s’en

détache vient, cette fois lumineuse et lisible, pour la compléter au

prix de souffrances dont d’autres plus doués n’ont pas besoin, pour

la rendre plus solide au fur et à mesure que les émotions effritent

notre vie, s’ajouter à notre œuvre. Les idées sont des succédanés

des chagrins; au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent

une partie de leur action nocive sur notre cœur, et même, au premier

instant, la transformation elle-même dégage subitement de la joie.

Succédanés dans l’ordre du temps seulement, d’ailleurs, car il semble

que l’élément premier ce soit l’idée, et le chagrin seulement le mode

selon lequel certaines idées entrent d’abord en nous. Mais il y a

plusieurs familles dans le groupe des idées, certaines sont tout de

suite des joies. Ces réflexions me faisaient trouver un sens plus fort

et plus exact à la vérité que j’avais souvent pressentie, notamment

quand Mme de Cambremer se demandait comment je pouvais délaisser

pour Albertine un homme remarquable comme Elstir. Même au point de vue

intellectuel je sentais qu’elle avait tort, mais je ne savais pas que

ce qu’elle méconnaissait, c’était les leçons avec lesquelles on fait

son apprentissage d’homme de lettres. La valeur objective des arts

est peu de chose en cela; ce qu’il s’agit de faire sortir, d’amener

à la lumière, ce sont nos sentiments, nos passions, c’est-à-dire les

passions, les sentiments de tous. Une femme dont nous avons besoin

nous fait souffrir, tire de nous des séries de sentiments autrement

profonds, autrement vitaux qu’un homme supérieur qui nous intéresse.

Il reste à savoir, selon le plan où nous vivons, si nous trouvons que

telle trahison par laquelle nous a fait souffrir une femme est peu de

chose auprès des vérités que cette trahison nous a découvertes et que

la femme, heureuse d’avoir fait souffrir, n’aurait guère pu comprendre.

En tout cas, ces trahisons ne manquent pas. Un écrivain peut se

mettre sans crainte à un long travail. Que l’intelligence commence

son ouvrage, en cours de route surviendront bien assez de chagrins

qui se chargeront de le finir. Quant au bonheur, il n’a presque

qu’une seule utilité, rendre le malheur possible. Il faut que dans le

bonheur nous formions des liens bien doux et bien forts de confiance

et d’attachement pour que leur rupture nous cause le déchirement si

précieux qui s’appelle le malheur. Si l’on n’avait été heureux, ne

fût-ce que par l’espérance, les malheurs seraient sans cruauté et

par conséquent sans fruit. Et plus qu’au peintre, à l’écrivain, pour

obtenir du volume, de la consistance, de la généralité, de la réalité

littéraire, comme il lui faut beaucoup d’églises vues pour en peindre

une seule, il lui faut aussi beaucoup d’êtres pour un seul sentiment,

car si l’art est long et la vie courte, on peut dire, en revanche,

que si l’inspiration est courte les sentiments qu’elle doit peindre

ne sont pas beaucoup plus longs. Ce sont nos passions qui esquissent

nos livres, le repos d’intervalle qui les écrit. Quand l’inspiration

renaît, quand nous pouvons reprendre le travail, la femme qui posait

devant nous pour un sentiment ne nous le fait déjà plus éprouver.

Il faut continuer à la peindre d’après une autre, et si c’est une

trahison pour l’autre, littérairement, grâce à la similitude de nos

sentiments qui fait qu’une œuvre est à la fois le souvenir de nos

amours passées et la péripétie de nos amours nouvelles, il n’y a pas

grand inconvénient à ces substitutions. C’est une des causes de la

vanité des études où on essaye de deviner de qui parle un auteur. Car

une œuvre, même de confession directe, est pour le moins intercalée

entre plusieurs épisodes de la vie de l’auteur, ceux antérieurs qui

l’ont inspirée, ceux postérieurs qui ne lui ressemblent pas moins, des

amours suivantes les particularités étant calquées sur les précédentes.

Car à l’être que nous avons le plus aimé nous ne sommes pas si fidèles

qu’à nous-même, et nous l’oublions tôt ou tard pour pouvoir--puisque

c’est un des traits de nous-même--recommencer d’aimer. Tout au plus,

à cet amour celle que nous avons tant aimée a-t-elle ajouté une forme

particulière, qui nous fera lui être fidèle même dans l’infidélité.

Nous aurons besoin, avec la femme suivante, des mêmes promenades du

matin ou de la reconduire de même le soir, ou de lui donner cent fois

trop d’argent. (Une chose curieuse que cette circulation de l’argent

que nous donnons à des femmes qui, à cause de cela, nous rendent

malheureux, c’est-à-dire nous permettent d’écrire des livres--on

peut presque dire que les œuvres, comme dans les puits artésiens,

montent d’autant plus haut que la souffrance a plus profondément

creusé le cœur.) Ces substitutions ajoutent à l’œuvre quelque chose

de désintéressé, de plus général, qui est aussi une leçon austère

que ce n’est pas aux êtres que nous devons nous attacher, que ce ne

sont pas les êtres qui existent réellement et sont, par conséquent,

susceptibles d’expression, mais les idées. Encore faut-il se hâter et

ne pas perdre de temps pendant qu’on a à sa disposition ces modèles.

Car ceux qui posent pour le bonheur n’ont généralement pas beaucoup

de séances à nous donner. Mais les êtres qui posent pour nous la

douleur nous accordent des séances bien fréquentes, dans cet atelier

où nous n’allons que dans ces périodes-là et qui est à l’intérieur de

nous-même. Ces périodes-là sont comme une image de notre vie avec ses

diverses douleurs. Car elles aussi en contiennent de différentes, et au

moment où on croyait que c’était calmé, une nouvelle, une nouvelle,

dans tous les sens du mot; peut-être parce que ces situations imprévues

nous forcent à entrer plus profondément en contact avec nous-même;

ces dilemmes douloureux que l’amour nous pose à tout instant nous

instruisent, nous découvrent successivement la matière dont nous sommes

faits.

D’ailleurs, même quand elle ne fournit pas, en nous la découvrant,

la matière de notre œuvre, elle nous est utile en nous y incitant.

L’imagination, la pensée, peuvent être des machines admirables en

soi, mais elles peuvent être inertes. La souffrance alors les met en

marche. Aussi, quand Françoise, voyant Albertine entrer, par toutes les

portes ouvertes, chez moi comme un chien, mettre partout le désordre,

me ruiner, me causer tant de chagrins, me disait (car à ce moment-là

j’avais déjà fait quelques articles et quelques traductions): «Ah! si

Monsieur à la place de cette fille qui lui fait perdre tout son temps

avait pris un petit secrétaire bien élevé qui aurait classé toutes

les paperoles de Monsieur!» j’avais peut-être tort de trouver qu’elle

parlait sagement. En me faisant perdre mon temps, en me faisant du

chagrin, Albertine m’avait peut-être été plus utile, même au point de

vue littéraire, qu’un secrétaire qui eût rangé mes paperoles. Mais tout

de même, quand un être est si mal conformé (et peut-être dans la nature

cet être est-il l’homme) qu’il ne puisse aimer sans souffrir, et qu’il

faille souffrir pour apprendre des vérités, la vie d’un tel être finit

par être bien lassante. Les années heureuses sont les années perdues,

on attend une souffrance pour travailler. L’idée de la souffrance

préalable s’associe à l’idée du travail, on a peur de chaque nouvelle

œuvre en pensant aux douleurs qu’il faudra supporter d’abord pour

l’imaginer. Et comme on comprend que la souffrance est la meilleure

chose que l’on puisse rencontrer dans la vie, on pense sans effroi,

presque comme à une délivrance, à la mort. Pourtant, si cela me

révoltait un peu, encore fallait-il prendre garde que bien souvent nous

n’avons pas joué avec la vie, profité des êtres pour les livres, mais

tout le contraire. Le cas de Werther, si noble, n’était pas, hélas, le

mien. Sans croire un instant à l’amour d’Albertine j’avais vingt fois

voulu me tuer pour elle, je m’étais ruiné, j’avais détruit ma santé

pour elle. Quand il s’agit d’écrire, on est scrupuleux, on regarde de

très près, on rejette tout ce qui n’est pas vérité. Mais tant qu’il ne

s’agit que de la vie, on se ruine, on se rend malade, on se tue pour

des mensonges. Il est vrai que c’est de la gangue de ces mensonges-là

que (si l’âge est passé d’être poète) on peut seulement extraire un

peu de vérité. Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés,

contre lesquels on lutte, sous l’empire de qui on tombe de plus en

plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui par des

voies souterraines nous mènent à la vérité et à la mort. Heureux ceux

qui ont rencontré la première avant la seconde, et pour qui, si proches

qu’elles doivent être l’une de l’autre, l’heure de la vérité a sonné

avant l’heure de la mort.

De ma vie passée je compris encore que les moindres épisodes avaient

concouru à me donner la leçon d’idéalisme dont j’allais profiter

aujourd’hui. Mes rencontres avec M. de Charlus, par exemple, ne

m’avaient-elles pas permis, même avant que sa germanophilie me

donnât la même leçon, et mieux encore que mon amour pour Mme de

Guermantes, ou pour Albertine, que l’amour de Saint-Loup pour Rachel,

de me convaincre combien la matière est indifférente et que tout peut

y être mis par la pensée, vérité que le phénomène si mal compris, si

inutilement blâmé, de l’inversion sexuelle grandit plus encore que

celui déjà si instructif de l’amour; celui-ci nous montre la beauté

fuyant la femme que nous n’aimons plus et venant résider dans le

visage que les autres trouveraient le plus laid, qui à nous-même

aurait pu, pourra un jour nous déplaire; mais il est encore plus

frappant de la voir, obtenant tous les hommages d’un grand seigneur

qui délaisse aussitôt une belle princesse, émigrer sous la casquette

d’un contrôleur d’omnibus. Mon étonnement, à chaque fois que j’avais

revu aux Champs-Élysées, dans la rue, sur la plage, le visage de

Gilberte, de Mme de Guermantes, d’Albertine, ne prouvait-il pas

combien un souvenir ne se prolonge que dans une direction divergente

de l’impression avec laquelle il a coïncidé d’abord et de laquelle

il s’éloigne de plus en plus? L’écrivain ne doit pas s’offenser que

l’inverti donne à ses héroïnes un visage masculin. Cette particularité

un peu aberrante permet seule à l’inverti de donner ensuite à ce

qu’il lit toute sa généralité. Si M. de Charlus n’avait pas donné à

l’«infidèle» sur qui Musset pleure dans la _Nuit d’Octobre_ ou

dans le _Souvenir_ le visage de Morel, il n’aurait ni pleuré, ni

compris, puisque c’était par cette seule voie, étroite et détournée,

qu’il avait accès aux vérités de l’amour. L’écrivain ne dit que par une

habitude prise dans le langage insincère des préfaces et des dédicaces:

«mon lecteur». En réalité, chaque lecteur est, quand il lit le propre

lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce

d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de

discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même.

La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre

est la preuve de la vérité de celui-ci, et _vice versa_, au moins

dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant

être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus, le livre

peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur, naïf et ne lui

présenter ainsi qu’un verre trouble, avec lequel il ne pourra pas lire.

Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que

le lecteur ait besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire;

l’auteur n’a pas à s’en offenser mais, au contraire, à laisser la plus

grande liberté au lecteur en lui disant: «Regardez vous-même si vous

voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre.»

Si je m’étais toujours tant intéressé aux rêves que l’on a pendant

le sommeil, n’est-ce pas parce que, compensant la durée par la

puissance, ils nous aident à mieux comprendre ce qu’a de subjectif,

par exemple, l’amour? Et cela par le simple fait que--mais avec une

vitesse prodigieuse--ils réalisent ce qu’on appellerait vulgairement

nous mettre une femme dans la peau, jusqu’à nous faire passionnément

aimer pendant quelques minutes une laide, ce qui dans la vie réelle eût

demandé des années d’habitude, de collage et--comme si elles étaient

inventées par quelque docteur miraculeux--des piqûres intraveineuses

d’amour, aussi bien qu’elles peuvent l’être aussi de souffrance; avec

la même vitesse la suggestion amoureuse qu’ils nous ont inculquée se

dissipe, et quelquefois non seulement l’amoureuse nocturne a cessé

d’être pour nous comme telle, étant redevenue la laide bien connue,

mais quelque chose de plus précieux se dissipe aussi, tout un tableau

ravissant de sentiments, de tendresse, de volupté, de regrets vaguement

estompés, tout un embarquement pour Cythère de la passion dont nous

voudrions noter, pour l’état de veille, les nuances d’une vérité

délicieuse, mais qui s’efface comme une toile trop pâlie qu’on ne peut

restituer. Eh bien, c’était peut-être aussi par le jeu formidable

qu’ils font avec le Temps que les Rêves m’avaient fasciné. N’avais-je

pas vu souvent en une nuit, en une minute d’une nuit, des temps bien

lointains, relégués à ces distances énormes où nous ne pouvons presque

plus rien distinguer des sentiments que nous y éprouvions, fondre à

toute vitesse sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s’ils

avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles que nous

croyions, nous faire ravoir tout ce qu’ils avaient contenu pour nous,

nous donner l’émotion, le choc, la clarté de leur voisinage immédiat,

qui ont repris une fois qu’on est réveillé la distance qu’ils avaient

miraculeusement franchie, jusqu’à nous faire croire, à tort d’ailleurs,

qu’ils étaient un des modes pour retrouver le Temps perdu?

Je m’étais rendu compte que seule la perception grossière et erronée

place tout dans l’objet, quand tout est dans l’esprit; j’avais perdu

ma grand’mère en réalité bien des mois après l’avoir perdue en fait,

j’avais vu les personnes varier d’aspect selon l’idée que moi ou

d’autres s’en faisaient, une seule être plusieurs selon les personnes

qui la voyaient (tels les divers Swann du début de cet ouvrage,

suivant ceux qui le rencontraient; la princesse de Luxembourg, suivant

qu’elle était vue par le premier président ou par moi), même pour

une seule au cours des années (les variations du nom de Guermantes,

et les divers Swann pour moi). J’avais vu l’amour placer dans une

personne ce qui n’est que dans la personne qui aime. Je m’en étais

d’autant mieux rendu compte que j’avais fait varier et s’étendre à

l’extrême la distance entre la réalité objective et l’amour (Rachel

pour Saint-Loup et pour moi, Albertine pour moi et Saint-Loup, Morel

ou le conducteur d’omnibus pour Charlus ou d’autres personnes). Enfin,

dans une certaine mesure, la germanophilie de M. de Charlus, comme le

regard de Saint-Loup sur la photographie d’Albertine, m’avait aidé à

me dégager pour un instant, sinon de ma germanophobie, du moins de ma

croyance en la pure objectivité de celle-ci et à me faire penser que

peut-être en était-il de la haine comme de l’amour, et que, dans le

jugement terrible que porte en ce moment même la France à l’égard de

l’Allemagne, qu’elle juge hors de l’humanité, y avait-il surtout une

objectivité de sentiments, comme ceux qui faisaient paraître Rachel et

Albertine si précieuses, l’une à Saint-Loup, l’autre à moi. Ce qui

rendait possible, en effet, que cette perversité ne fût pas entièrement

intrinsèque à l’Allemagne est que, de même qu’individuellement j’avais

eu des amours successives, après la fin desquelles l’objet de cet

amour m’apparaissait sans valeur, j’avais déjà vu dans mon pays des

haines successives qui avaient fait apparaître, par exemple, comme des

traîtres--mille fois pires que les Allemands auxquels ils livraient

la France--des dreyfusards comme Reinach avec lequel collaboreraient

aujourd’hui les patriotes contre un pays dont chaque membre était

forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, exception faite

des Allemands qui avaient embrassé la cause française, comme le

roi de Roumanie ou l’impératrice de Russie. Il est vrai que les

antidreyfusards m’eussent répondu: «Ce n’est pas la même chose.» Mais,

en effet, ce n’est jamais la même chose, pas plus que ce n’est la même

personne, sans cela, devant le même phénomène, celui qui en est la dupe

ne pourrait accuser que son état subjectif et ne pourrait croire que

les qualités ou les défauts sont dans l’objet.

L’intelligence n’a point de peine alors à baser sur cette différence

une théorie (enseignement contre nature des congréganistes selon les

radicaux, impossibilité de la race juive à se nationaliser, haine

perpétuelle de la race allemande contre la race latine, la race jaune

étant momentanément réhabilitée). Ce côté subjectif se marquait,

d’ailleurs, dans les conversations des neutres, où les germanophiles,

par exemple, avaient la faculté de cesser un instant de comprendre

et même d’écouter quand on leur parlait des atrocités allemandes en

Belgique. (Et pourtant, elles étaient réelles.) Ce que je remarquais de

subjectif dans la haine comme dans la vue elle-même n’empêchait pas que

l’objet pût posséder des qualités ou des défauts réels et ne faisait

nullement s’évanouir la réalité en un pur «relativisme». Et si, après

tant d’années écoulées et de temps perdu, je sentais cette influence

capitale du lac interne jusque dans les relations internationales,

tout au commencement de ma vie ne m’en étais-je pas douté quand je

lisais dans le jardin de Combray un de ces romans de Bergotte que

même aujourd’hui, si j’en ai feuilleté quelques pages oubliées où je

vois les ruses d’un méchant, je ne repose le livre qu’après m’être

assuré, en passant cent pages, que vers la fin ce même méchant est

dûment humilié et vit assez pour apprendre que ses ténébreux projets

ont échoué. Car je ne me rappelais plus bien ce qui était arrivé à ces

personnages, ce qui ne les différenciait d’ailleurs pas des personnes

qui se trouvaient cet après-midi chez Mme de Guermantes et dont,

pour plusieurs au moins, la vie passée était aussi vague pour moi que

si je l’eusse lue dans un roman à demi oublié.

Le prince d’Agrigente avait-il fini par épouser Mlle X? Ou plutôt

n’était-ce pas le frère de Mlle X qui avait dû épouser la sœur du

prince d’Agrigente? Ou bien faisais-je une confusion avec une ancienne

lecture ou un rêve récent? Le rêve était encore un de ces faits de ma

vie qui m’avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir

à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont

je ne dédaignerais pas l’aide dans la composition de mon œuvre. Quand

je vivais, d’une façon un peu moins désintéressée, pour un amour, un

rêve venait rapprocher singulièrement de moi, lui faisant parcourir de

grandes distances de temps perdu, ma grand’mère, Albertine que j’avais

recommencé à aimer parce qu’elle m’avait fourni, dans mon sommeil,

une version, d’ailleurs atténuée, de l’histoire de la blanchisseuse.

Je pensai qu’ils viendraient quelquefois rapprocher ainsi de moi des

vérités, des impressions, que mon effort seul, ou même les rencontres

de la nature ne me présentaient pas; qu’ils réveilleraient en moi du

désir, du regret de certaines choses inexistantes, ce qui est la

condition pour travailler, pour s’abstraire de l’habitude, pour se

détacher du concret. Je ne dédaignerais pas cette seconde muse, cette

muse nocturne qui suppléerait parfois à l’autre.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 4 / 18 段