VERS LES LIGNES BULGARES

Comme il était entendu avec Ahmed Abouk pacha, nous partons le lendemain

27 décembre pour Bachtchekeui: le train de réapprovisionnement nous y

dépose à midi. Nos chevaux nous attendent. Voici les dernières tranchées

turques; on travaille activement à les renforcer encore, partout on

remue la terre, partout on tend de longs et épais réseaux de fils

ronceux. Puis voici les maisons de Bachtchekeui brûlées, rasées dès

avant la bataille, afin qu'elles ne pussent servir d'abri aux Bulgares

avançant vers les lignes turques. Seule la petite mosquée et son minaret

sont demeurés debout, mais perforés de toute part par les obus; à

l'intérieur, les grandes lampes, les lustres de verre sont suspendus à

leur place, sinon intacts, en dépit de la furieuse canonnade, et déjà

les pigeons familiers ont repris leur place accoutumée sur les toits et

dans le sanctuaire. Nous arrivons au pont, que les Turcs ont fait sauter

après leur passage. La rivière qui coule au-dessous, le Karasou, n'est

ni très profonde ni très large, mais le fond en est vaseux et glissant

et l'on a peine à la traverser. J'en fais tout de suite l'expérience. Au

beau milieu, mon cheval perd pied dans la vase, fait le plongeon, je

saute de côté pour éviter d'être pris sous lui et me voilà dans l'eau

jusqu'aux épaules. Les soldats turcs m'aident à m'en tirer, ramènent le

cheval qui a déjà atteint l'autre bord; je remonte et je traverse cette

fois sans encombre. Mais mon matériel photographique a quelque peu

souffert de cette baignade.

Du Karasou à la colline de Tchataldja, c'est la plaine nue sans un

arbre, sans autre pli de terrain que la ligne du chemin de fer; les

troupes bulgares qui avancèrent là durant les journées du 17 et du 18

étaient sacrifiées d'avance. Aussi n'est-ce pas de ce côté que l'effort

principal a été tenté. A un kilomètre de la rivière, on voit encore les

tranchées creusées par les Bulgares durant la nuit du 17 au 18. Près de

la voie, la terre fraîchement remuée indique les points où les corvées

de soldats turcs envoyées au moment de l'armistice ont enterré les morts

ennemis. Plusieurs cependant sont demeurés là, abominablement déformés,

à demi dévorés par les chiens et les oiseaux, loques méconnaissables où

les débris humains ne se distinguent plus des restes d'uniforme qui les

enveloppent. L'un est couché sur le nez et n'a plus de jambes; l'autre,

la face au ciel, a les mains sanglantes, soit qu'elles aient été mordues

par les chiens, soit qu'au moment où l'homme a été frappé, il les ait

mises sur sa blessure; enfin un autre--et le cadavre de celui-ci a été

certainement mutilé, car la nature, ni le temps, ni les animaux

carnassiers n'outragent de cette façon--un autre est aux trois quarts

enterré, ses deux bras étendus comme s'il faisait effort pour retirer

son corps de la terre qui l'étreint, la tête abandonnée, renversée en

arrière, les lèvres découvrant les dents, et la peau noire comme si on

l'avait rôtie.

[Illustration: Entre Bachtchekeui et Tchataldja: cadavres bulgares

abandonnés le long de la ligne du chemin de fer.]

A deux kilomètres de la rivière finissent les territoires turcs, marqués

de petits drapeaux et, à cinq cents mètres au delà, des drapeaux blancs

bulgares leur font face. Nous les dépassons; et bientôt, à deux

kilomètres de nous à peine, apparaît Tchataldja. Dans la plaine, du côté

d'Ezetin, personne, point de campements. Cependant une toile rouge de

tente s'aperçoit à un kilomètre environ; deux soldats en sortent, se

dirigent vers nous, et nous font signe de nous arrêter. Ils parlent turc

tous deux et appartiennent, l'un au 10e, l'autre au 25e régiment

d'infanterie. Un troisième les rejoint, et part à la recherche des

officiers. Ceux-ci arrivent vers 3 heures: ils sont quatre, deux

capitaines, un sous-lieutenant de réserve et un cadet de l'école

militaire. On se serre la main très cordialement. Tous s'expriment assez

bien eh français; l'un enlève son manteau, l'étend sur le talus et, nous

invitant à nous asseoir, dit: «Voilà notre canapé.» Le cadet reste

debout, raide, au port d'armes, la figure épanouie, regardant avec

admiration cette rencontre cordiale entre officiers turcs et bulgares.

J'ai malheureusement épuisé toutes mes pellicules sèches, et je ne puis

plus prendre de photographies. On se fait toutes sortes de politesse; le

lieutenant turc dit en français à l'un des capitaines bulgares: «Votre

figure m'est très sympathique»,--et de fait celui-ci est un Slave blond,

aux yeux bleus, souriant, avec ce quelque chose de doux et d'enveloppant

dans l'expression qu'ont les hommes de cette race. Il rit, et on se

serre la main encore une fois.

J'explique mon intention d'aller à Andrinople; je montre la lettre russe

demandant aux autorités royales bulgares, soit militaires, soit civiles,

de me laisser passer et de m'aider au besoin, ma lettre pour Choukri

pacha, commandant la place d'Andrinople; je déclare que je resterai dans

cette ville jusqu'à la fin de la guerre, que j'accepte de traverser les

lignes les yeux bandés, sans domestique et avec aussi peu de bagages que

possible, si tout ceci leur semble nécessaire. Ils me disent qu'ils ne

peuvent me donner de réponse catégorique, mais qu'ils ne pensent pas que

leur général fasse d'objection sérieuse à ma demande, que peut-être il

en référera au général Savof, et qu'en ce cas je serai obligé de revenir

demain. Ils envoient un homme porter ma lettre à Tchataldja. Nous

causons de la guerre, de la paix; ils demandent des nouvelles, font

quelques jeux de mots pour me montrer qu'ils sont initiés aux finesses

du français... L'estafette revient; impossible d'avoir une réponse ce

soir. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin, à 10 heures.

[Illustration: Pendant l'attente dans les lignes bulgares: la petite

escorte turque de Georges Rémond.]

... Je ne puis être à l'endroit convenu qu'à 11 heures 1/2; les

fondrières de la route m'ont retardé. Après un moment d'attente, deux

soldats bulgares s'approchent, nous font signe de faire volte-face, et

se rangent de chaque côté de la voie, baïonnette au canon. A 2 heures

seulement, nous voyons venir un officier: il parle à peine quelques mots

de français, mais nous comprenons qu'il va aller s'informer de notre

affaire à Tchataldja, auprès du général. A 4 heures, comme la nuit

tombe, nous décidons de nous en aller, après avoir remis aux soldats un

mot avertissant le quartier général que nous nous présenterons demain à

la même heure. Au moment où nous allons partir, l'officier revient

enfin: «Je regrette, me dit-il, mais c'est impossible», et il me rend la

lettre de l'ambassade de Russie. J'essaie de parlementer, mais en vain:

il ne comprend rien à ce que je dis. S'approchant de l'officier turc, il

lui demande: «C'est bien le correspondant de _L'Illustration_?»--et

c'est le dernier mot.

Nous rentrons à Hademkeui. Mme Romano nous a préparé des boulettes de

pomme de terre et une salade de haricots à l'ail, puissante, parfumée,

que je, mange avec délices. Après le repas, les associés, trois Grecs et

la dame, se réunissent pour faire leurs comptes du samedi soir. C'est un

beau spectacle, les trois hommes, l'un d'une maigreur squelettique, à la

peau verte, aux traits saturniens, les deux autres diversement gras, aux

faces lumineuses, et la Française, celle-ci présidant du haut de son

binocle, et les quatre paires d'yeux fixées sur le tas d'or et d'argent,

les quatre nez qui le flairent, les huit mains qui le tâtent, et les

quatre cerveaux qui supputent le gain, comptent les paris, cherchent le

para, le centime, la piastre qui manque. A cette vue, mon domestique est

enivré et s'écrie: «Je m'associe avec vous, je mets quarante livres dans

le commerce.»--«C'est le bénéfice fait sur les correspondants de guerre,

et l'argent chapardé sur mes comptes, animal!»--«Ah! me répond-il,

médiocre métier, on mettrait cent ans à s'y enrichir; mieux vaut piller

en Macédoine.»

Le lendemain, 29, le train parti à midi m'amène à 4 heures 1/2 à

Constantinople, ayant vaillamment franchi dans ce temps 50 kilomètres.

L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 · 第 14 / 32 题