L'EXTRAORDINAIRE AVENTURE D'UNE FRANÇAISE

Mais où coucher? La moindre maison regorge de soldats qui s'y empilent

les uns sur les autres. Je vais dresser mon lit dans la chambre où

travaillent les officiers d'état-major, qui veulent bien me recevoir,

lorsqu'on vient m'avertir qu'Ahmed Abouk pacha m'a fait chercher une

chambre dans le village. Un soldat m'y conduit. J'entre chez un _bacal_

(épicier grec); et, après avoir monté un escalier branlant, je pénètre

dans une petite pièce, où, à ma grande stupéfaction, une dame

m'accueille et m'offre l'hospitalité en si bons termes et en si pur

français que je ne puis douter un instant d'avoir affaire à une

compatriote: «Monsieur, je n'ai plus que cette petite chambre qui est

moins grande qu'un mouchoir de poche turc (et les Turcs n'ont pas de

mouchoir), vous la partagerez avec moi. J'aurais voulu vous donner la

chambre voisine, mais quatre docteurs m'en ont délogée et s'en sont

emparés par force.»

Mon hôtesse est une femme âgée, aux traits énergiques, aux yeux clairs

qui ne doivent pas se laisser intimider; et de fait, pour avoir passé la

guerre ici, au milieu des soldats, de la bataille, du choléra, il faut

un certain courage. Je m'excuse comme je puis, propose de coucher dans

l'escalier ou dans le magasin, mais elle insiste, assurant qu'il lui

suffira de tendre un voile autour de son divan, et qu'ainsi les

convenances seront sauvegardées. Je lui avoue mon étonnement de

rencontrer ici une Française et dans de telles circonstances. Aussitôt

elle me conte son histoire, qui n'est pas sans pittoresque.

--Je suis, monsieur, fille d'un Français du nom de Renelmann qui vint à

Constantinople comme soldat durant la campagne de Crimée, y demeura la

guerre finie, et épousa une Italienne. Je suis née à Constantinople;

quelques années après, mes parents m'emmenèrent à Paris, où j'ai vécu

seize ans et vu le siège. Nous étions abonnés au _Figaro_; j'aimais

surtout les articles d'Albert Millaud et d'un certain Ignotus qui avait

bien de l'esprit. Mais j'ai toujours suivi avec autant d'intérêt que le

_Figaro_ lui-même votre journal, que me prêtait une amie, et, depuis que

je suis en Turquie, je n'ai pas cessé de recevoir les _Lectures pour

tous_. J'en avais une grande caisse ici, toute pleine, que des officiers

amoureux des lettres françaises m'ont volée...

» Je revins en Turquie après la guerre, et, de même que mon père avait

épousé une Italienne, j'épousai, moi, un Italien, M. Romano, Napolitain

et violoncelliste. C'était le temps du sultan Hamid. Celui-ci voulut

organiser au palais un conservatoire de musique: il fit engager mon mari

et quelques autres instrumentistes. Nous étions bien payés: trente

livres osmanlis par mois et, en plus, «les rations». Comme le sultan

Hamid ne supportait autour de lui que des militaires, il avait fait

donner des grades à ses musiciens; mon mari était commandant

(_bim-bachi_). Il avait lin très gros ventre, une figure réjouie, et le

sultan Hamid se plaisait à lui faire des farces et à le voir tourner en

ridicule par un de ses bouffons, un Français nommé M. Bertrand, dont

l'emploi était de le tenir en bonne humeur. La verve de celui-ci ne

tarissait pas sur l'embonpoint de mon mari; mais c'était un homme

excellent qui entendait la plaisanterie, et ne se fâchait point. Nous

fûmes toujours heureux tant que régna le sultan Hamid. Mon mari

souffrait seulement de ne pouvoir exercer son art comme il aurait voulu

et former des élèves dignes de lui. Il lui fallait donner des leçons

dans une salle où jouaient et répétaient en même temps que lui des

trombones, des saxophones, des cornets à piston, qui empêchaient

d'entendre les sons du violoncelle. Au reste, le sultan Hamid n'aimait

que la musique très bruyante et que les chanteurs qui beuglaient et

hurlaient à déchirer les oreilles.

» La constitution vint, qui chassa du palais les musiciens, les

bouffons, les comédiens; mon mari mourut, et je n'ai pu obtenir encore

une pension. J'avais pourtant quelques petites économies, et j'allai

m'établir dans un village de la mer Noire, à Iénikeui, près de Derkos et

de Karabournou, où la vie ne coûte rien. Je louais une maison pour une

livre osmanli par an, j'élevais des poules, des lapins, et j'avais des

arbres fruitiers. Mais, privée de journaux et surtout de mes _Lectures

pour tous_, je souffris trop, au bout d'un an, de la solitude, de

l'éloignement où je me trouvais. J'emportai mes poules, mon chat et mes

lapins, et vins l'an dernier réinstaller à Hademkeui, qui est relié avec

Constantinople par le chemin de fer, et où l'on peut avoir quelques

rapports avec le monde. Je m'associai avec l'épicier grec qui possède

cette maison, et nous fîmes un peu d'affaires avec les paysans de ce

village et des environs.

» Au moment où la guerre éclata, nous ne pouvions penser que les Turcs

seraient battus et que les Bulgares viendraient jusqu'aux portes de

Constantinople. Un jour, nous vîmes arriver les premiers émigrants

fuyant de Kirk-Kilissé. Monsieur, il n'a pas arrêté d'en passer durant

plus d'un mois, et ils étaient affamés, et il y avait des femmes

derrière les voitures qui, sous mes yeux, tendaient leurs enfants au

bout de leurs bras et criaient: «Pitié, pitié, prenez nos enfants, nous

ne pouvons plus les nourrir!» Et, ensuite, ce fut le défilé des soldats.

D'abord, ils se montraient très doux et timides. Ils venaient à ma

porte: «Madame, un peu de pain, nous n'avons pas mangé depuis trois,

quatre jours. Madame, nous laisserez-vous mourir de faim?» Je leur

disais que je n'avais rien, de peur qu'ils n'envahissent ma maison;

quelquefois je leur apportais un peu de galette ou de salade de

haricots, et ils se jetaient dessus comme des bêtes. Une nuit, des

hommes pénétrèrent dans mon jardin, et se mirent à frapper à la porte,

jusqu'à vouloir l'enfoncer. Alors je me montrai à la fenêtre, et leur

criai: «Vous m'ennuyez, à la fin, je suis Française, j'irai réclamer à

vos chefs. N'avez-vous pas honte de vouloir pénétrer dans la maison

d'une femme?» Ils furent stupéfaits d'entendre parler une langue

étrangère et s'arrêtèrent; et l'un d'eux, un sous-officier, s'avança et

me dit en français: «Pardon, madame, nous ne voulons pas vous faire de

mal, mais voyez! nous sommes très malheureux. Il pleut, nous sommes là

dans la boue, donnez-nous abri.» Mais, craignant toujours le pillage, je

n'ouvris pas. Ils prirent les planches de mon poulailler et en firent du

feu; pourtant, ils ne tuèrent pas les poules. Le lendemain, mon associé

vint dès le matin, très effrayé; il ne voulut plus que j'habitasse seule

désormais et me fit venir chez lui, où il me donna une chambre.

Aussitôt, ma maison fut occupée, et mon poulailler acheva de brûler.

Mais j'avais auparavant vendu mes poules.

» C'est alors que commença le choléra. Là, sons mes fenêtres, devant ma

porte, sur toute cette grande place vide qui va jusqu'à la gare, des

soldats se couchaient par terre pour mourir. Il y en avait par

centaines. Tout le jour, toute la nuit, ils demandaient de l'eau et du

secours, sans que personne s'occupât d'eux. Mon associé partit pour

Constantinople; moi, je voulus rester seule pour sauver ce qui restait

dans la boutique. Un matin, je trouvai cinq cadavres devant ma porte:

ils étaient bleus, contractés par les convulsions, presque couchés les

uns sur les autres. Enfin, ayant vendu à peu près toutes mes

marchandises, je décidai de partir, moi aussi.

» Je demeurai à Constantinople jusqu'au jour de l'armistice; puis,

j'obtins de Nazim pacha la permission de revenir à Hademkeui. Mon

associé et; moi nous avons rapporté ici quelque pacotille, et nous

faisons des affaires avec les soldats. Le malheur est que l'autorité

s'en mêle, nous fait fermer boutique s'il lui plaît, met des tarifs

absurdes sur les marchandises, perquisitionne chez nous, nous empêche de

vendre le raid et le cognac. Mais je suis là, je tiens ferme, je parle

français à ces gens-là pour les intimider. Je vais acheter un drapeau et

le planter au-dessus de ma porte,--un drapeau français, cela fait

meilleur effet qu'un drapeau italien... Mais voyez! ces docteurs turcs

m'ont pris ma grande chambre, menaçant de me faire enlever de force. Ah!

j'aurais bien résisté, je ne tiens pas à la vie, mais j'ai pensé qu'on

allait piller le magasin, voler les marchandises. J'ai cédé; puis, une

fois dans cette autre petite chambre, j'ai éclaté en sanglots; alors,

ces docteurs, ils ont été émus tout de même, et deux d'entre eux se sont

mis à pleurer aussi, et un de leurs soldats voyant que je ne me calmais

pas est venu m'apporter une pastille de menthe...»

[Illustration: Le passage à gué du Karasou, près du pont de

Bachtchekeui, que les Turcs ont fait sauter.]

L'Illustration, No. 3646, 11 Janvier 1913 · 第 13 / 32 题