_Depuis la signature de l'armistice, notre envoyé spécial à l'armée
turque, Georges Rémond, était resté à Constantinople. Tout l'intérêt de
la guerre, suspendue, mais non terminée, se reportait désormais sur la
dernière place forte opposée aux troupes bulgares, Andrinople, au sujet
de laquelle s'engageait, à Londres, entre les délégués des peuples
ennemis, un âpre débat sans issue. Notre correspondant avait formé le
projet de s'y rendre,--non pas qu'il pût espérer nous faire part, une
fois entré dans la ville assiégée, de ses impressions; mais, s'offrant à
y demeurer jusqu'au dernier jour et à partager le sort de ses habitants,
il nous eût apporté, la paix conclue, le plus précieux témoignage sur la
défense de la grande forteresse de Thrace. Muni d'une recommandation de
l'ambassade de Russie pour l'état-major bulgare et d'une lettre pour
Choukri pacha, gouverneur d'Andrinople, acceptant de voyager sans
domestique, avec un léger bagage, et de traverser les lignes les yeux
bandés, il pensait ne point rencontrer d'obstacle à son dessein: on ne
pouvait même craindre qu'il transmît des nouvelles au commandant de la
place investie, puisque celle-ci n'a pas cessé de communiquer avec
Constantinople par la télégraphie sans fil. Les autorités militaires
bulgares n'ont point cru devoir, cependant, laisser passer notre envoyé
spécial._
_Il nous adresse du moins un bien pittoresque et vivant récit des
incidents qui ont marqué son excursion aux positions extrêmes de
Tchataldja, entre les Turcs et les Bulgares._
Constantinople, 30 décembre 1912.
Parti le jeudi 26, au matin, de Constantinople, j'ai, cette fois, comme
compagnon de route le colonel Djemal bey, qui commande une des divisions
du 2e corps d'armée à Nakkaskeui. C'est un des hommes les plus
intelligents que j'aie rencontrés ici, un homme de la trempe de Fethi
bey, d'Enver bey, des bons officiers avec qui j'ai vécu en Tripolitaine:
fermeté de jugement, activité d'esprit, clarté dans les idées, il
possède à un haut degré tous ces dons si rares en ce pays.
Je lui demande s'il croit à la paix prochaine. Il ne la désire pas,
jugeant que l'armée turque est enfin sur pied.--«Mais l'attaque est-elle
possible contre les formidables retranchements élevés par les Bulgares
sur les positions de Tchataldja, au moment où les mois rigoureux d'hiver
vont rendre ce pays sans chemins plus impraticable encore?» Bien qu'il
évite de me répondre, il me semble qu'il partage mes doutes...
[Illustration: Les bourbiers d'Hademkeui.]
Nous traversons le village d'Hademkeui envahi par la boue: elle est si
épaisse, si gluante, qu'on a peine à s'en arracher. Je n'ai vu chose
semblable qu'en Abyssinie durant la saison des pluies; fantassins,
cavaliers, charrettes, tout s'embourbe jusqu'aux genoux, au poitrail,
aux essieux. Des corvées de soldats, armés de pelles, tâchent d'enlever
le plus épais, aux endroits les plus parcourus, de déblayer et de
combler avec des cailloux les fondrières où l'on risque de disparaître.
De même que la neige s'amoncelle en hiver au bord des routes, on voit
s'élever ici des montagnes, des murailles de boue; et elle colle aux
pieds, aux sabots des chevaux, aux roues des chars, aux vêtements, on la
traîne avec soi, sur soi, sans pouvoir s'en débarrasser.
Je revois le général Ahmed Abouk pacha, toujours accueillant. Il me fera
conduire demain matin à Bachtchekeui par le train qui y amène les
munitions et les ravitaillements; de là, des chevaux me porteront en
compagnie d'un officier et de quelques soldats d'escorte jusqu'aux
lignes bulgares.