DE L’IDÉE PURE A LA FICTION[26]

[26] 1925. A propos de Paul Valéry.

On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire ma pensée sur ce pur poète,

sur cet esprit philosophique, et sur cet homme si particulièrement

charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que mon admiration pour lui est

grande. Il le sait. Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à

m’exécuter, qui allait jusqu’à me paraître insoluble; j’étais gêné; je

doutais non de l’excellence de mon sujet, mais de moi; je désespérais,

lorsque m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait une préface de

Paul Valéry! Cette préface contenait quinze lignes qui précisément

expliquaient mon cas. Les voici:

«Il y a un abîme entre une impression et une expression. Je puis goûter

bien des choses dont je ne saurais point du tout écrire... Je prise et

je révère ce grand art (le roman), mais je ne fais mystère de m’y

connaître peu. C’est un genre fondé sur une manière de voir les hommes

qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment on s’y prend pour faire

des _personnages_... Les romanciers donnent la vie, et je ne cherche,

dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette optique singulière

m’interdit de juger raisonnablement quoi que ce soit en matière de

roman, de théâtre, de politique, et même d’histoire, bref en tous ces

genres de travaux qui prennent l’homme apparent pour unité ou élément de

leurs combinaisons.»

Jamais propos ne tomba plus à pic; je fus aussitôt éclairé par lui sur

mon tourment singulier: si je n’avais su par quel bout prendre le

moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai cependant tant de «goût»,

c’est que j’appartiens tout juste au genre d’hommes sur qui il ne

saurait lui-même «point du tout écrire».

Nous sommes situés aux antipodes. Je ne prétends point par là que je

sache m’y prendre pour «faire des personnages» ni pour «donner la vie»;

mais ces deux opérations, qui d’ailleurs se confondent, sont précisément

de celles qui, en littérature, toujours m’intéressent le plus. Je me

laisse même entraîner, dans mes moments d’exagération, jusqu’à soutenir

qu’hormis elles il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le front

de confesser ici qu’en de nombreux instants de méditation je me suis

demandé, tout bas, si la conception de la plus forte pensée ou si la

création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction faite du vers),

d’Alceste, de Candide (abstraction faite de la prose), de Valmont, de

Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron Hulot, n’avait pas plus de

poids aux yeux du souverain juge que la plus parfaite musique de mots

bien choisis, bien enchâssés et comptés. Je ne soutiens pas cette

opinion, je dis qu’elle m’a tenté comme un démon, à des heures

d’angoisse. Et je me permets de l’exprimer à l’occasion d’un dire de

Paul Valéry, parce que je trouve en pareille antithèse une occasion

merveilleuse à projeter de la lumière sur maints désaccords qui

troublent les esprits, et parce qu’elle peut provoquer de précieuses

opinions de notre cher Valéry lui-même.

Musique, musique! Il n’est pour l’heure question que de ces vibrations

du son, plus ou moins «pures», plus ou moins réglées ou interrompues à

des intervalles imités de ceux de la respiration humaine ou des

démarches de la raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des

répercussions dans tout l’être humain. Je n’y contredis certes pas, et

je crois l’éprouver tout comme un autre. Mais à ce compte, une mesure de

la _Cinquième Symphonie_, une phrase de la _Sonate à Kreutzer_, ou le

divin accent de la fille du Rhin sortant des ondes au long bruit

monotone, me produit encore plus d’effet que:

_La fille de Minos et de Pasiphaé_,

que

_Dans l’Orient désert_...

ou que

_Je demeurai longtemps errant dans Césarée_,

dont la splendeur cependant me contracte la gorge au point de m’empêcher

de lire à haute voix ces admirables vers. Si le vers est toute musique

et uniquement musique, la musique l’écrase: s’il n’est que musique et

raison, il diminue la raison et ne vaut pas la musique.

D’autre part, la métaphore nous tient actuellement tout pantelants; la

qualité d’une _image_ semble l’emporter sur le total du meilleur livre.

Nous accorderons plus volontiers le génie à l’auteur qui nous ravit par

une comparaison heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères, deviné

les jeux subtils des passions humaines, ou arrêté, dans la composition

d’un tableau parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or je me

demande, puisqu’on accorde tant de crédit à l’_image_, pourquoi tant

d’incompréhension ou de dédain pour la création de la figure humaine

typique dans le roman ou le théâtre, laquelle est précisément l’image

par excellence, la métaphore la plus éblouissante, attendu qu’elle

ramasse en une seule tête les innombrables unités qui composent une

nation, une civilisation, voire l’humanité elle-même et en outre: _les

idées_. Elle est le résumé des individualités, mais elle est aussi un

agglomérat d’_idées_. Pour «donner la vie», pour «faire un personnage»

qui tienne debout, qui soit durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui

soit parfois immortel, il faut avoir intégré en sa substance, souvent

inapparentes à un premier examen, beaucoup sinon toutes les idées que

les philosophes élèvent sur les autels, dans leurs livres en apparence

d’autant plus sérieux qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il

y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon roman ou dans une bonne

pièce, où pas une idée n’est exprimée, que dans les traités les plus

doctes et les plus importants pour les foules crédules. Elles y sont à

l’état de symboles; elles s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont

égales à la _raison_, sans quoi «le personnage» ni l’œuvre n’amassent ni

valeur ni stabilité. Nous nous pâmons sur des systèmes philosophiques

infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux, et qui, au bout de vingt

ans, sont dépassés, ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque (je ne

parle pas du roman dit d’action ou d’aventures) a plus de chances de

subsister qu’un système. Quand, par quelque veine, il tient du génie,

alors il s’agrandit avec le temps, il emprunte aux époques pour

lesquelles il n’était pas fait des éléments insoupçonnés de son temps à

lui; et pour peu qu’il soit humain, il fait complètement peau neuve, il

se prolonge, et il continue à agir indéfiniment. Quoi! c’est ce

«personnage» qui serait, en littérature, moins digne qu’une idée, qu’une

image, ou que l’habile modulation du souffle sur les pipeaux?

La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts à l’abstraction et qui

la peuvent pousser jusqu’à ses dernières conséquences, enivrés des

voluptés qu’elle procure, et croisant sur leur chemin le concret sans

daigner l’apercevoir. Et il y a des esprits que la chose concrète

sollicite d’abord[27] et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à

en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa substance. Cependant, par

l’image de cette pépite, j’entends quelque chose qui doit bien avoir

rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence; j’entends, par

exemple, la psychologie, science du concret, moins noble d’apparence que

le concept pur, mais sans laquelle il serait bien vain de philosopher,

car elle est la science de la vie même. Et sans la sociologie qu’elle

rend possible et le foyer familial qu’elle rend habitable, comment

s’élèveraient les métaphysiciens et les architectes? Et par cette pépite

j’entends encore les essais historiques, qui ne sont que la psychologie

des peuples et qui sont tous pétris de la vile matière humaine. Et

j’entends toute cette puissance littéraire _réaliste_ qui va de

l’_Odyssée_ aux grands moralistes des seizième, dix-septième,

dix-huitième et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne, Rabelais,

Pascal, Racine, Molière, Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert,

Balzac, etc.), composée non d’abstracteurs de quintessence ni

d’intellectuels purs, mais d’observateurs bourgeois, humblement penchés

sur la créature.

[27] Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une

opération «unilatérale»? Ils échafaudent leurs éblouissants concepts

comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie sur un axiome

arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi terrible que tout

artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami, et qu’on peut

appeler la résistance de la matière. Il n’y a art qu’où il y a

matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain auteur de fiction,

c’est précisément la nature humaine, complexe amalgame d’os et de

chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités obscures et

d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont la puanteur animale

inspire des répugnances excessives ou regrettables à ceux qui

n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.)

Je me suis laissé entraîner à cette longue digression parce qu’elle

m’était fournie par Paul Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais

un peu indigne de parler convenablement, ou, si l’on préfère,

directement, d’un esprit aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin

parce que la question soulevée par mon nouveau confrère me paraît

d’importance, comme presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air, pour

ainsi dire, de se jouer.

Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui se posent et s’imposent.

Il émet une timide voix à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de

silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille, et c’est lui qui

est étonné. Il n’annonce point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la

jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs. On lui

demande de publier: il dit qu’il n’a rien ou ne connaît point le sujet,

cependant il accepte par condescendance. Et il se trouve que tous les

travaux ainsi exécutés sont comme des joyaux longtemps enfermés dans une

caverne sombre. Ils sont d’abord exprimés dans une langue totalement

étrangère aux impuretés des novateurs, dans une langue qui annoncerait

plutôt des pensers anciens et qui vous cause la surprise de goûter, au

contraire, des pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse

s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse, non voulue, naturelle,

exquise. Il pourrait être le plus agréable des essayistes, et il

rejoint, sans pause, les philosophes les plus ardus et les plus

vigoureux. Une âme de poète donne, à mon avis, non un charme, mais une

puissance, une étendue à tous ses écrits.

S’il est un homme à qui on doive passer la manière un peu désinvolte

dont il traite les créatures vivantes de l’imagination, c’est bien lui,

car il en fournit la compensation à sa manière. Ai-je fait suffisamment

entendre que je vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser aucune

des traditionnelles formules de la langue, a exprimé admirablement les

choses les plus difficiles, les plus inattendues, les plus originales?

Opinions sur le roman · 第 30 / 36 题