[24] Octobre 1924. Paru dans _la Revue de France_.
La question posée récemment par Marcel Prévost: «Les femmes
lisent-elles?» a suscité d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très
vite dépassé les limites de la question, ou, plus exactement, ont prouvé
que la question était posée tout à fait à propos, et qu’elle était des
plus fécondes.
Les réflexions se sont portées sur «la lecture» en soi, thème
fertile[25]. Et, comme on croit généralement que le roman est le genre
le plus lu, les réflexions ont été attirées vers le roman.
[25] Que l’on relise à ce propos la préface de _Sésame et les Lys_
(Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes ajoutées
par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin. (Note de R.
B.)
Je crois, pour ma part, que certains traités de vulgarisation
scientifique, et touchant principalement l’astronomie, sont dévorés avec
une ardeur plus fervente que le roman. Et on en pourrait probablement
dire autant des ouvrages de mystique,--toujours d’allure
scientifique,--qui abordent les problèmes de l’au-delà. Ces livres sont
lus, relus--et par les femmes!--et honorés dans les demeures, ce qui
n’arrive que bien exceptionnellement au roman. Mais enfin, le plus grand
débit de livres, sur le marché, étant en faveur du roman, il faut bien
que, par des femmes ou par des hommes, le roman soit lu, parcouru,
feuilleté tout au moins, si mince que soit le peu d’honneur en quoi on
le tient.
Sur les raisons qui font que, bon gré mal gré, l’on s’attache à la
lecture du roman, je me propose de revenir tout à l’heure. Mais il me
semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène tout nouveau, qui, d’une
part, contribue à une diffusion grandissante du roman, d’autre part--et
cela semble contradictoire--à un plus grand discrédit du genre.
Car c’est un fait qu’on achète des romans, et en quantité, mais la
plupart du temps sans respect pour l’objet de son emplette.--Je mets à
part, bien entendu, les bibliophiles, dont le goût fournit des preuves
souvent héroïques de sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs,
qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée avec une piété crédule et
touchante; ils constituent, somme toute, une minorité dans la clientèle
nombreuse du roman.--On achète un roman pour y «chercher une sensation»,
pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant une soirée qui coûte
moins cher que celle du Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation
écrite des idées discutées à table ou bien une source d’idées
discutables à jeter dans la prochaine conversation, pour tuer le temps,
ou simplement par habitude. Je connais des gens qui lisent énormément,
qui lisent n’importe quoi, et qui à défaut de provision renouvelée
relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu. Beaucoup plus qu’on ne
le croit, aussi, on lit pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire
par le roman? Oui, par le roman. D’où le succès du roman historique,
géographique, et, encore une fois, d’apparence didactique. Si vous
pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes encore capable d’_apprendre_
quelque horreur qui vous avait été épargnée, ou tout au moins
d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement une turpitude que
vous croyiez réservée au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner d’une
conception de la vie qui surpasse celle que votre modestie s’était
faite.
De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils nettement du
premier ustensile venu, que vous pourriez vous procurer au bazar de
l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie, ou du résultat de l’audition
d’un cours public, ou d’un sermon? En achetant un volume, vous n’avez
fait qu’introduire chez vous un objet qui peut vous _servir_ à quelque
chose. Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité affectant votre
intelligence ou votre cœur; il est un moyen, un intermédiaire
quelconque, propres à vous faire passer d’un état à un autre, tout
simplement. Vous pouvez le jeter comme un journal de la veille ou comme
un linge sali.
Je sais que c’est la conception généralement adoptée. C’est celle de
quelques-uns des maîtres du roman contemporain. C’est celle qui se fait
jour dans le livre de Ruskin que je viens de citer en note; et, hélas!
je vois bien que c’est au fond celle de Taine,--qui cependant a mis en
honneur Stendhal,--de Taine qui a écrit sur le roman ces lignes que l’on
ne rappelle pas assez: «Et si je pouvais choisir pour quelqu’un, entre
tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos,
de l’amitié, je n’en prendrais aucun: je voudrais qu’il fût artiste,
écrivain plutôt qu’artiste, romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais
pour lui-même comme pour les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur
et de plus beau.» (_Corresp._, II, 250.)
Je me demande si les romans qui font la gloire de la littérature: _Don
Quichotte_, _la Princesse de Clèves_, _les Liaisons dangereuses_,
_Candide_, _Adolphe_, _le Rouge_, _la Chartreuse_, _la Cousine Bette_,
_Madame Bovary_ ou _l’Éducation sentimentale_, _Anna Karénine_, et même
les plus fameux romans anglais, sont des œuvres d’utilité. Mais passons.
L’opinion est celle-ci: le roman _sert_, il est destiné à servir, il
sert aux besoins les plus variés; parmi les genres littéraires, il est
le bon à tout faire. Cela ne contribue pas à le hausser dans l’estime
publique, qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables et même
de sa croyance, n’ira jamais qu’à l’objet de luxe, superflu,
désintéressé, ou tout au moins n’accordera jamais son adhésion
passionnée qu’à des créations dont nos besoins, hormis le besoin
esthétique, n’avaient absolument que faire: depuis la Vénus de Milo ou
l’Apoxyomène jusqu’aux _Symphonies_ de Beethoven ou à Tristan, en
passant par l’_Odyssée_, l’_Œdipe-Roi_, _Hamlet_, _la Ronde de nuit_, ou
Versailles.
* * * * *
Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc pas aspirer aux lettres de
noblesse. Malgré les qualités d’art par lui amplement méritées parfois,
et qui lui ont été partout reconnues, il n’est pas le grand genre. Une
tragédie, un bon petit livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs.
La cause en est, je crois, chez nous du moins, au fait qu’il échappe,
plus qu’aucune autre œuvre littéraire, aux règles. Il _a l’air_ d’être
le genre le plus facile. Tout le monde ne met pas sur pied un ouvrage
dramatique jouable; tout le monde ne s’astreint pas à rimer un millier
d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui, à peu près tout le
monde a écrit son roman. Les duchesses, les princesses, les comtesses,
les bourgeoises, les actrices, les femmes galantes, les midinettes ou
les dactylos, il y a une question que vous pouvez en tout état de cause
leur poser sans risquer un impair, c’est: «Quand _le_ publiez-vous?»
Toutes les petites Bovary de notre temps écrivent, et elles prennent
volontiers pour sujet l’aventure de petits Flaubert.
On a posé l’étiquette «roman» sur des élucubrations de toutes qualités
et de toutes sortes. La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même,
mais des commerçants ingénieux se sont avisés qu’on pouvait la soumettre
au traitement de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la publicité
jointe à l’institution de nouveaux guides de la valeur littéraire,
appelés «jurys», a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec la
faveur de l’article, sa production s’est accrue.
Celle-ci a pris de telles proportions, que non seulement les éditeurs,
non seulement les membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes, de
qui la fonction est de lire et de juger les romans, se voient dans
l’impossibilité de prendre connaissance des trois quarts de ceux qui
leur sont envoyés. Un homme spécialement doué et lisant jour et nuit,
ainsi que durant ses repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié. En
admettant qu’il survécût, quand pourrait-il écrire ses appréciations?
* * * * *
Pareille extrémité a un aspect comique, mais elle comporte des
conséquences très graves.
Nous ne sommes, après tout, que des hommes. En admettant que la bonne
volonté soit totale, que la résistance physique et morale du critique
soit à toute épreuve, elle ne le garantira pas, dans ces conditions,
d’une lassitude. Dans la mesure même où il est consciencieux, il souffre
de ne pouvoir, en un tel fatras, faire un choix motivé. Il atteint
promptement l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain dédain d’une
matière si abondante, et il lui faut avoir un esprit trempé pour ne pas
succomber à la tentation de discréditer lui-même une littérature à la
portée du premier venu.
Nous serons témoins de cette extrémité, nous verrons des critiques
professionnels, tout comme des hommes de lettres dont le jugement au
moins verbal est sollicité tous les jours, sourire quand il sera
question d’un roman, et réserver leur attention sérieuse pour des
«genres» un peu plus rares.
Nous ne sommes pas éloignés du moment où, en pleine période de
prospérité du roman, il deviendra nécessaire de prendre la défense du
roman, de circonscrire son domaine propre au milieu de la production
littéraire, d’en exclure la multitude des élucubrations qui ont usurpé
son nom, d’énumérer les richesses artistiques ou intellectuelles qui ne
peuvent éclore ou atteindre leur complet développement que sous la forme
romanesque, de peser les qualités de ses richesses, en les comparant,
par exemple, à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou de
l’art dramatique; de prouver enfin, pièces en main, que le roman, si
tard venu qu’il soit dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé
le temps perdu, en faisant, de la psychologie presque toute pure, sa
chose, et en traitant, avec une liberté et une audace qui ne sont
permises à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit et le cœur humain;
enfin en poussant l’imitation de la vie en toutes ses complexités,
sinuosités, incertitudes ou profondeurs, non pas à la ressemblance, mais
jusqu’à cette transposition définitive qui est le vraisemblable,--le
vraisemblable qui n’est la beauté d’aucun des autres genres et qui est
probablement celle du roman.
Si les modernes ont surpassé les anciens, ce ne peut être que par la
musique et par le roman, non parce que ces deux arts n’existèrent à peu
près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont apporté des éléments
inattendus. Et plus je réfléchis à la nouveauté propre au genre dit
roman, plus je m’approche de cette conclusion: que cette acquisition
consiste en la possibilité, unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir
des contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu, ni espace, ni cette
convenance, extrêmement limitative, qu’impose la perception de l’œuvre
par des auditeurs assemblés, ni cette unité de point de vue dont
l’essai, grand ami de la liberté pourtant, s’affranchit mal, et d’être
le seul qui, libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de participer
à ce qu’a de si exceptionnellement riche, en matière spirituelle, la
causerie à voix basse, la confidence...