II

Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, à savoir: l’appréhension

naturelle qu’éprouve une immense partie du public vis-à-vis de la

littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. J’ai ouï dire que cette

question intéressait beaucoup de monde. En effet, l’homme de lettres

n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui que ne l’est le lapin dans nos

bois. Il pullule. Il est si commun qu’il ne peut plus guère en imposer à

personne. Par son nombre il multiplie les difficultés inhérentes à son

état. Comme il lui faut à tout prix être remarqué, sous peine de ne pas

être, il se condamne à l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au

scandale dont la puissance de publicité commence même à s’user. Et il

est de jeunes Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le dos

tourné, mettraient le feu aux cathédrales et aux musées à seule fin que

leur nom soit connu!... Quelle est la famille qui aujourd’hui n’a vu

avec effroi se lever en son sein ces monstres singuliers? Quoi! tant de

gens ont quelque chose à dire d’original? Et tant d’originaux ont

l’impérieux besoin d’exprimer leurs idées exquises dans les langues de

Racine ou de Hugo? Encore si c’était en ces langues!...

Ne nous laissons pas émouvoir: car si les débuts dans les lettres sont

innombrables, les œuvres retenues se peuvent compter sur les doigts de

la main. Dans la lutte pour se faire lire, une terrible sélection

s’opère, plus impitoyable que celle que pratiquaient nos honnêtes

familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, si l’on veut parler

sérieusement, nous nous trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, en

face de l’homme de lettres, espèce rare et dont un très petit nombre de

noms est familier à tout le monde. Eh bien! malgré une sélection si

sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe que voici: cette espèce

d’hommes, avec ce qu’elle produit, conserve malgré tout quelque

caractère inquiétant et qui justifie la méfiance d’un public non averti.

L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon sens et qu’on n’a pas

suffisamment prévenu les aborde à peu près de la même façon que rôde le

chat autour du feu qui couve sous la cendre. Cet animal prudent mesure

la température. Il allonge le museau, puis il le retire soudain, il

risque un pas en avant, il en fait deux rapides en arrière, tout en

exprimant par les sinuosités de son panache le tremblement qui l’agite.

Il est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se méfie du charbon

invisible qui brûle la patte, et de l’étincelle qui sitôt pétille et

peut vous éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, le plus près

possible, de l’âtre ardent, exposant puis retirant la petite face

sensible de sa patte de velours, c’est une image que je crois bonne à

retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité en général observe

vis-à-vis de la littérature, et je me hâte d’ajouter, si étonnante que

mon opinion paraisse: que l’humanité en général fait très bien

d’observer.

Je me revois rhétoricien, passant, pour aller au lycée[23], par la rue

George-Sand, et déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze mon premier

manuscrit. L’article était en prose: je crois bien que c’était une

histoire sentimentale et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans la

boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, car je n’étais pas

fou, et néanmoins je trépignais d’impatience. Trois jours après,

regardant par-dessus l’épaule de mon grand-père qui dépliait son

journal, que vois-je en première page? Mon article avec son titre en

gros caractères, et le pseudonyme adopté! Mon cœur se serre. Je pâlis et

je vais m’asseoir, mais non sans épier la figure du vieillard qui lit au

coin de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends les battements

de mon cœur. Est-ce que le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les

lunettes? Est-ce que la bouche rasée n’a pas souri? Je n’ose le croire.

Mais, tout à coup, la bouche prononce ces mots pour moi inoubliables:

«Mon garçon, voici une fantaisie qu’il faudra lire...» Je n’étais plus

pâle, mais rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement prendre le

journal, je m’écriai: «La fantaisie? c’est moi qui l’ai écrite.»

[23] Le lycée Descartes, à Tours.

Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter aux nues et me crier

là-haut: «Mon garçon, tu as trouvé ta voie...» Pas du tout! L’article,

qui valait la peine d’être lu alors qu’il était l’œuvre d’un inconnu,

subit la plus implacable critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis

toute ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais commis une

incongruité. La fantaisie que j’avais faite comportait entre autres

épisodes l’ouverture clandestine de certain vieux meuble tout rempli de

reliques et flairant bon le passé. C’était un sujet très touchant, très

séduisant quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais parce qu’on

reconnaissait le secrétaire de la chambre voisine, il y eut un chœur de

voix pour m’accabler: «Ah çà, est-ce que désormais, petit misérable, tu

vas te mettre à fracturer toutes nos armoires?...»

Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui l’étonnante sagesse,

l’inconsciente divination. Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le cas

particulier, mon grand-père eût tort de me détourner d’écrire des

«fantaisies» pour les journaux,--et ce n’est pas certain,--mais d’une

manière générale, les grands-pères ont raison d’agir comme le fit le

mien.

L’homme de lettres «fracture» les armoires de famille, et d’autres aussi

quelquefois. C’est avec les secrets, les choses intimes, souvent avec de

cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte diabolique qui sert à

peindre l’humanité. C’est presque toujours au détriment de quelqu’un, en

tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de sable, que l’on coule le

verre de ces miroirs immortels où l’homme de tous les pays et de tous

les temps vient apprendre à se connaître. Consultez les clés des

_Caractères_ de La Bruyère, et vous verrez aux dépens de qui fut composé

un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire à la France.

Eh quoi! vais-je vous présenter de la littérature et de l’écrivain une

opinion qui tournera contre moi-même? A un certain degré d’élévation

dans l’ordre des choses morales, on fait fi des précautions intéressées

qui sont coutumières dans la vie de relations. Dans la confection d’une

œuvre littéraire un peu haute, comme dans la conversation privée de

l’honnête homme, on méprise les contingences, on considère la vérité en

face, et on la dit.

Or c’est précisément cette obligation de dire vrai et de mépriser les

contingences, qui fait de la littérature digne ce nom une sorte de

substance d’apparence équivoque, une matière dangereuse dont

l’aimantation est puissante, mais dont le contact vous déconcerte ou

vous trouble, vous produit quelquefois un choc nerveux et néfaste, peut

parfaitement vous intoxiquer, à tout le moins vous laisse incertains si

vous devez déclarer la chose excellente ou détestable. N’est-ce pas là

que vous en êtes trop fréquemment en ouvrant les livres? N’est-ce pas ce

que vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté d’écrire est grande,

lorsque vous essayez de vous faire un jugement sur les ouvrages

littéraires? Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés au triple

point de vue intellectuel, esthétique, et moral? Est-ce que vous n’êtes

pas gênés dans votre propre conscience? Est-ce que vous ne l’êtes pas

davantage dans le sentiment de votre responsabilité, lorsqu’il

s’agit--ce qui arrive tous les jours--de conseiller aux vôtres telle ou

telle lecture?

Voilà une question grave, qui, si elle est mal résolue, peut éloigner à

tout jamais de la littérature quantité d’esprits fort dignes d’y être

initiés, et, conséquence pire, peut précipiter la décadence littéraire

d’un pays, ce qui équivaut à une défaite désastreuse lorsque ce pays est

la France, de tous temps éminente par ses arts.

Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous dirai que la gêne est

venue surtout de ceci: à partir du dix-septième siècle, nous avons eu en

France une littérature de société. Nos mœurs étaient au plus haut degré

sociables, tout étant subordonné chez nous à la vie de relations,

autrement dit à une sorte de vie sinon publique, du moins qui exclut

comme incivile, inconvenante, toute préoccupation privée. Notre

littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que ce qui peut être

sinon approuvé du moins entendu sans sursaut par des personnes de bonne

compagnie et réunies, et la plupart du temps sous l’autorité morale

d’une femme et d’une maîtresse de maison. Cet usage a produit des

chefs-d’œuvre de littérature polie dont beaucoup d’entre nous n’arrivent

point à se désaccoutumer. La contrainte qu’il exige ne nous a privés ni

des grandeurs de passion ni des profondeurs de pénétration spirituelle

qui sont dans Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de la

gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, ni des hardiesses

singulières, voire impertinentes, qui sont dans La Bruyère, dans

Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, dans Pascal. Mais tout

cesse. Cette charmante vie par groupements choisis, où l’on lisait pour

ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin du dix-huitième siècle.

Les malheurs publics et particuliers obligèrent chacun à se replier sur

soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant on recevait de la

société! L’individualisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, se trouva

désormais sans contrepoids et sans frein, il s’exalta, il éprouva le

besoin de proclamer son avènement et de lancer des manifestes. Les

résultats n’en furent pas tous regrettables, certes; et qui de vous

n’applaudit encore un superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, et

Lamartine? Mais aussitôt la littérature se multiplia, s’émietta,

s’éparpilla. Il y avait eu une sorte de littérature, moyennant quoi l’on

s’y reconnaissait. Il y en eut désormais autant que de plumes à écrire!

Chacun parla de soi, chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs

s’efforça de le voir autrement que son voisin; et, phénomène bien

humain, chacun s’acharna à imposer sa vision personnelle avec d’autant

plus d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa valeur. On devait

aboutir à l’anarchie littéraire, cause de votre angoisse, cause de mille

maux, et qui permet au premier venu de se déclarer un maître, mais qui

aussi, en compensation, laisse à toute intelligence, à toute conscience,

le loisir de descendre en ses sous-sols les plus obscurs comme de

s’élever librement en plein azur, sans le souci de savoir si la loi des

convenances vous le permet ou bien non.

Du jour où la littérature fut devenue individuelle, c’en a été fait de

la littérature qui peut inspirer confiance _a priori_. A dater de

Jean-Jacques, l’écrivain n’est plus l’homme du monde s’installant pour

causer, le dos à la cheminée d’un salon, devant des messieurs au

jugement éclairé et un cercle élégant de belles dames; l’écrivain est

l’homme de cabinet qui, à l’abri de toute sanction immédiate, vous fait

part de ses confidences... ou de celles d’autrui, ou des vôtres en

particulier. Or Dieu sait ce qu’un «cœur mis à nu», pour employer

l’expression de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une bouche que nulle

réserve ne bride peut formuler en fait de confidences! La littérature a

cessé d’avoir exclusivement le caractère esthétique. Elle a adopté le

caractère documentaire. La littérature n’étant plus de société, mais

personnelle, abdique toute pudeur, effarouche nombre d’âmes délicates,

et court le risque d’être franchement nauséabonde. Elle l’est,

quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez...

Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez pas encore! C’est que, en

revanche, elle peut nous instruire utilement. Émanant de n’importe qui,

ayant pour objet n’importe quoi, elle est en mesure de nous renseigner

sur des âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité dans de plus nobles

compositions. Elle va nous introduire dans les milieux les plus divers,

les plus surprenants, et quelquefois les plus dignes d’être connus. Elle

devient apte à nous montrer la variété si grande des types humains, et,

tout compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt encore que dans la

visite curieuse des bas-fonds c’est dans l’exaltation propre au poète,

c’est dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes et au-dessus

d’elle-même, que cette liberté effrénée garde la chance d’être une

louable conquête.

Je me refuse à la maudire. Les pires choses ont leurs avantages. Mais il

n’en demeure pas moins que, grâce à ce caractère, la littérature est,

comme le feu, sournoise, attirante, et dangereuse. Il ne faut pas briser

avec elle sous le prétexte qu’elle est dangereuse; mais il faut savoir

qu’elle l’est; elle l’est au point de vue des mœurs, elle l’est au point

de vue des idées. Les physiciens, les médecins manient tous les jours

des substances explosives ou toxiques: il y a la manière, elle

s’apprend, il faut l’apprendre.

Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni croire qu’il est nouveau,

qu’il date de nos jours. S’il comporte un élément neuf, ce serait

celui-ci, et il est important: durant des siècles, les circonstances ont

permis à la France de se comporter comme une personne qui vit chez elle,

en sa gentilhommière aux murs épais, et qui, si elle a fort souci de ce

que diront ses proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. La

nécessité d’une grande solidarité interalliée autant que le rôle

éclatant que vient de jouer notre pays dans l’univers, nous obligent à

un surcroît de tenue: ce ne sont plus des siècles du haut de trois

pyramides, ce sont «quarante» États qui nous contemplent!... Toutes les

nations sont avides de connaître nos livres afin de nous connaître

mieux, car nous avions fait tout le possible pour être méconnus; nous ne

parlons plus dans le privé; nous sommes devant un immense public. Si

jamais une littérature de société fut opportune, c’est bien aujourd’hui,

encore ne s’agit-il plus d’une société polie et sous le contrôle d’une

femme de qualité, mais de la société mondiale et sous le contrôle de la

conscience humaine.

De ceci étant avertis une bonne fois, que devons-nous faire? Eh bien, je

vous l’affirme après mûre réflexion: nous ne devons pas nous laisser

gêner par cette grande idée, jusqu’à nous en trouver entravés dans nos

facultés créatrices. Un écrivain français qui cesse de croire qu’il est

libre, altère par ce fait même l’intégrité et la fécondité de son génie.

Et, d’autre part, toute velléité de se guinder pour parler trop bien, ou

de s’enfler pour parler aux peuples divers, risque de faire perdre à

l’esprit français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire ce qui

nous rend agréables et partant assimilables à tous.

L’idée de notre responsabilité devant le monde, il convient de la poser

et de l’inscrire sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande voie

littéraire. Mais si nous sommes sans chimères, force nous sera de

reconnaître qu’il y a chance que cette invitation à la gravité ne

trouble pas plus le démon qui frémit chez l’écrivain, que ne l’ont fait

dans le passé le prestige de la loi religieuse, la morale commune, ou

les cachots de la Bastille. Ne nous leurrons pas: la littérature, et

celle des meilleurs, au point de vue des mœurs et des idées, reste la

matière en fusion qui entretient la chaleur du globe et sans laquelle

celui-ci périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des puanteurs de

solfatares, ou soulève le redoutable panache d’un Vésuve d’où

s’échappera sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et la pierre

qui lapide le promeneur insouciant et la lave qui ensevelit le village

tranquille.

Et alors, me direz-vous, vous constatez tout cela et vous ne sonnez pas

la cloche d’alarme? Si fait! Je la sonne, et je vous dis: «Méfiez-vous

d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le caractère attrayant du

danger.» Mais je vous dis plus haut encore: «Conservez devant la

littérature comme devant la vie tout votre sang-froid; apprenez à

discerner ce qui n’est qu’appât mercantile et ce qui sous des épines,

même vénéneuses, contient le fruit savoureux et nutritif.»

Ne nous alarmons pas, et songeons que nos ancêtres littéraires les plus

honorés eux-mêmes furent dangereux.

Ni les fabliaux du moyen âge, ni les _Quinze Joyes de mariage_, ni les

_Contes de la reine de Navarre_, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes

candides ou maîtres innocents! Rabelais, opulent artiste, grand par le

verbe comme par l’esprit, est-il un auteur pour demoiselles? Croyez-vous

que la sublime férocité de l’écrivain des _Provinciales_ trouverait

seulement accès aujourd’hui en nos revues littéraires de tout repos? Je

me souviens d’avoir entendu dire à une femme aussi sainte qu’érudite et

qu’excellent juge: que certains _Contes_ de Perrault étaient d’une

parfaite immoralité... Et le père de _Phèdre_, qui passe pour ange de

douceur à cause de la suavité de ses sons, quelle torche furieuse il

promène dans les plus noires ténèbres du cœur! Si nous brûlions _Manon

Lescaut_, _René_, _Adolphe_, _le Rouge et le Noir_, et dans Balzac ne

fût-ce que les pages concernant le baron Hulot, enfin _Madame Bovary_,

que resterait-il de ce qui fit la gloire du roman français moderne?

Le mal n’est pas de rendre les passions ni les vices de l’humanité ni

même d’exprimer des idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est pas

d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être armé pour le combattre. Le

mal pour un écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce qui est pire,

une âme nulle. Si je vous supplie de ne point vous laisser épouvanter

par la littérature que je reconnais moi-même dangereuse, c’est que je

sais trop que la crainte qu’elle inspire peut provoquer par réaction, et

provoquer tout naturellement chez les plus honnêtes gens, le goût d’une

littérature dont le caractère essentiel consisterait à n’être pas

dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, et, sans nul doute, elle

est nécessaire pour la plupart des esprits non avertis qui ont le

louable désir de lire et qui ne savent pas réagir contre les sujets de

lecture; ce genre de littérature nous épargne la lutte, et il donne

momentanément satisfaction à un besoin du bien, du beau, du bon, qui est

au cœur secret de beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre que

l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, n’émousse nos moyens

naturels de défense, n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en

nous ce sens critique, cette verve de combat, qui, eux, engendrent la

féconde satire et la «vraie comédie», celle qu’un bourgeois de Paris

reconnut à l’audition d’une des premières pièces de Molière,

c’est-à-dire une des manifestations les plus propres du génie français.

Je ne sais pourquoi le sens critique est généralement pris en mauvaise

part. On le confond avec l’esprit de dénigrement et avec la méchanceté,

alors qu’il n’est que l’esprit de justice appliqué aux choses de l’ordre

moral. Il est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le témoignage de

sa réaction ou de ses réflexes normaux sous le choc des événements ou

des idées. Cette fâcheuse interprétation a été jusqu’à jeter sa

suspicion sur la critique proprement dite, que certains croient un genre

inférieur, alors que la littérature elle-même, comme la philosophie,

comme la science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont rien qui

vaille.

Ce que nous sommes en droit de demander à un écrivain, ce n’est pas

d’être anodin, c’est d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous

présentant des exemples magnifiques, des caractères droits, des actes

irréprochables, en un mot une vie idéale, qu’il se montrera un compagnon

de fréquentation sûre. C’est en sachant vous inspirer du spectacle de la

vie telle qu’elle est, avec ses malignités, ses petitesses et ses vertus

aussi, mêlées, un tableau dont la franchise d’exécution nous invite à

d’innombrables réflexions fécondes. Le bon écrivain ne doit pas

solliciter votre approbation constante ni surtout immédiate, il doit

solliciter votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous vous

disiez: «J’ai vu des gens ainsi faits... J’ai vu des situations

pareilles. Mais ni ces gens ni ces situations ne m’avaient pareillement

donné à penser.»

Notre but commun, que nous soyons partisans de l’une ou de l’autre

littérature, c’est d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever les

âmes. Une école qui est de vieille tradition, et respectable, croit y

parvenir en ne vous présentant que des âmes cristallines, que l’on met

violemment en opposition avec des chenapans et des traîtres farouches.

Cela est peut-être très bien, mais me semble ne vous faire que peu

d’honneur; et n’est-ce pas vous traiter en enfants assis devant le

théâtre de Guignol? Une autre, plus confiante en la qualité de vos

esprits, sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de vous mouvoir

au milieu des diverses conditions humaines, où vous êtes témoins que

l’injustice n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu n’a pas

toujours la récompense qu’elle mérite. A vous, lecteurs, stimulés par le

spectacle peu satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le

rétablissement nécessaire et de concevoir un désir plus efficace de

redresser les torts, que vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu

l’écrivain, à la fin de son livre, pratiquer lui-même la solennelle

opération du jugement dernier: placer les bons dans la gloire éternelle

et précipiter les méchants dans les gouffres infernaux.

Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme doit demeurer le noble

but que l’on se propose. Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge

tout le mérite; dans l’autre, il vous oblige à juger vous-mêmes, à

discuter, à exercer vos intelligences et vos facultés généreuses, à

tirer du désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait l’appétit du

mieux; il fait l’honneur aux citoyens de les constituer en jury; il

s’adresse non à des marmots, mais à des hommes; il veut, il veut

surtout, vous traiter non en troupeau de douces brebis, auxquelles il ne

s’agirait que de fournir l’herbe préférée, mais en êtres intelligents.

Si la littérature n’avait pas pour fin de nous rendre plus riches en

toutes les sortes de biens moraux et notamment en intelligence, elle

serait la plus vaine des manies. Être intelligent, ce n’est pas, en

France, seulement adopter les conclusions d’un personnage présumé

supérieur, c’est juger pièces en main. La littérature française, la

romanesque en particulier,--j’entends la bonne, c’est-à-dire celle qui

dérive de la verve de nos incomparables moralistes,--la littérature se

propose de vous faire passer entre les mains au moins un aperçu de

toutes ces pièces; l’écrivain projette sur elles une lumière plus claire

que le jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit mot de

commentaire à ajouter; c’est: «Voilà.» J’avoue que j’aime, lorsque je

suis moi-même public, que l’on me traite de cette façon et qu’on veuille

laisser mon verdict tout à fait indépendant.

Je pense vous avoir montré en quelle mesure l’homme de lettres est un

être inquiétant et qui mérite au premier abord toute méfiance. Ce

conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, voire de mettre en

alerte vos facultés critiques. Si grand que soit chez lui le respect de

la morale et de la conservation sociale, il est presque, par définition,

un agitateur, puisqu’il doit soulever vos pensées comme vos sentiments.

C’est un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il ébranle, et

l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence de vie. Par les éléments

de nouveauté qu’il vous présente, il vous heurte, il vous choque, il

vous scandalise quelquefois; mais, vous contraignant à juger, il obtient

de vous la plus haute en même temps qu’une des plus difficiles

opérations de l’esprit. Il fait de chacun de vous un petit Prométhée qui

dérobe un peu du feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit pas

sans risque. Mais, devant la splendeur du résultat, bien couard celui

qui hésiterait.

Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée ou attentatoire

aux mœurs que je recommande au public français, trop justement écœuré

des procédés dits «naturalistes», en général fort pauvres en esprit;

c’est la simple bravoure accompagnée de belle humeur, ou c’est, si vous

voulez, l’absence de pruderie et le courage de la discussion qui nous

sont d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je considère comme

un devoir de préconiser, c’est le maintien de notre illustre renommée

d’écrivains libres. Que nous venions par malheur à la perdre, la

littérature française en serait diminuée.

Opinions sur le roman · 第 28 / 36 题