LIBERTÉ ET LITTÉRATURE[22]

[22] D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture,

Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.

I

... Le cas d’un petit jeune homme qui s’est mis en tête de devenir

écrivain n’est pas chose rare. Il est devenu même très commun. Il est

devenu commun pour des motifs divers: entre autres par suite de la

désuétude où est tombé ce que nous appelions autrefois le préjugé contre

les artistes; ensuite par le radical changement qui s’est produit dans

la conception du métier d’artiste. Ce métier était une fonction auguste

qui exigeait une vocation véritable, des connaissances, une grande

abnégation, voire quelque courage. D’aucuns affirment qu’il est devenu

quelque chose comme une carrière. Je n’en veux rien croire, car

quiconque fait des dupes n’en fait jamais pendant très longtemps.

Peut-être, toutefois, se laisse-t-on aller à croire que les terribles

difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait jadis tout hérissé,

sont atténuées, ce qui suffirait à susciter de fausses vocations et à

leurrer les familles qui, croyant que là comme ailleurs on «arrive», et

même plus rapidement, relâchent ce frein conservateur des prudences

bourgeoises que nous avons tant maudit, nous les jeunes gens de 1889, et

dont aujourd’hui, pour ma part, je reconnais l’opportunité.

Mais, à l’époque où nous terminions nos études, le préjugé était dans

toute sa force. Ah! nos familles vénéraient, certes, les grands

écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels et honneur de la

France. Mais elles les considéraient volontiers comme étant tombés du

ciel tout glorieux, et tenant sous le bras leurs œuvres complètes: elles

eussent souhaité être de leur parenté, mais elles ne concevaient pas

qu’elles eussent pu engendrer un garnement bâti en somme comme tout le

monde, de qui la naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat de la

foudre ni du tremblement de la terre, mauvais élève en outre, peut-être

mauvaise tête aussi, c’est probable, et paresseux comme un loir--c’est

presque le signe précurseur certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un

tel blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri: «_Anch’ io son’ pittore!_

Moi aussi j’ai reçu la grâce céleste! Moi aussi je suis créateur

d’images inoubliables et de fictions qui font rêver! Moi aussi je suis

fait pour brosser des toiles où l’humanité se reconnaîtra! Moi aussi

j’ai du génie!»

Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, peut-être ignoraient-ils que

tous les engagements dans une voie qui n’est pas la normale doivent être

contrariés. Mais ce bon sens qu’il ne faut pas craindre d’appeler par

son beau nom bourgeois de «sens commun», ce bon sens que l’on retrouve

toujours et en particulier dans nos masses françaises, ce bon sens qui

nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le souci hargneux à la fois

et salubre d’accumuler les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire.

Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à n’en pouvoir douter le

redoutable don, franchissaient barrières et fossés, et passaient...

C’est bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. Si ingrate que

soit cette opinion, partagée, je le sais, par d’éminents esprits, et si

amer que soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même à mes

débuts, je crois qu’il est bon que quelques lacets soient astucieusement

mis, afin de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui veut jouer de

la lyre. Que celui qui parvient à tirer des sons harmonieux de

l’instrument d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce témoignage

fier: «J’en ai joué quand même.»

Mais s’il convient que des éléments insouciants ou obscurs s’opposent

aux vocations peu sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il

n’est pas moins à désirer que çà et là quelque intelligence transportée

par la foi esthétique vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle

que, parmi les grandes tâches que la nation sollicite de leurs énergies,

il en est une attirante et périlleuse comme une aventure fantastique, et

qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter un volume, quelques

pages, ne fût-ce qu’un sonnet, au monument incomparable qu’est la

littérature française.

Il ne faut jamais croire, comme nombre d’hommes d’un certain âge sont

tentés de le faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit

interrompue. Les éclipses sont possibles, encore qu’on les constate à

peine, mais la nuit définitive n’est qu’une méchante pronostication.

Tant que notre sang français aura conservé ses vertus--et nous savons

s’il les a conservées,--il produira des inventeurs, des savants, et des

héros, et il produira de grands écrivains. Tels sont les fruits naturels

de notre vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille

traditionnelle qui orne notre table, aucun des convives ne se croirait

plus chez nous.

Opinions sur le roman · 第 27 / 36 题