MENUS PROPOS[21]

[21] 1921. Paru dans _la Revue critique des idées et des livres_.

Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est

capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns

seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la

technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec

une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne

retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs

professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des

érudits--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui peu à

peu gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à

l’admiration, et l’herbier remplace la nature.

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L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque

d’une certaine insuffisance d’esprit.

Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le

roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à

ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser. Ce n’est pas leur moralité

ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est

qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la

morale et non pour la vérité humaine.

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Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas

de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues

aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de

la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la

conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité

humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de

ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions,

si c’est cette étude qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre

sujet comme un savant la matière de ses expériences ou de ses

observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il

est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la

présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette

lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur

ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le; car

c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que

nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle

et en nous.

On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles

gens bien intentionnés qui voudraient nous faire forcer la nature ou les

faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un

enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous,

apôtres,--prenez garde,--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il

s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus

fort, sinon meilleur.

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Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin, qui tend à mesurer la

valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce

n’est pas l’idée morale qui crée l’art.

Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle

impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante

de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet! C’est confondre art et

métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste

par sa manière propre de le traiter que l’on est original, donc artiste.

Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.

L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés

et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement

d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de

la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression

d’une vibration singulière de la sensibilité. Or quoi de plus propre que

l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale, comme

toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère

esthétique.

La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce

titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre

mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne

habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui

est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus

complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer

étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la

dernière défroque d’un romantisme à courte vue?

Opinions sur le roman · 第 26 / 36 题