FEUILLES TOMBÉES[20]

[20] 1921. Paru dans la _Minerve française_.

Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une

vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette

chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est

l’_Art_ même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui

préexistantes.

L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est

conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie

qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il

apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé,

comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est

dérisoirement fermé.

Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui

préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût

d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux

d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de

produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent. Il est un

imitateur, né impuissant à trouver la forme nouvelle. Dès lors il

s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit,

amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il

a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure

d’ingénu.

En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou

connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait en

somme que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La

mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules

d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant

régné. Car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez,

en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une

éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités,

jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un

certain temps.

* * * * *

Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous

ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous

prenons part. Or l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour

une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le

contour immuable des choses qui changent sans répit.

Antagonisme de l’art et de la vie.

Par contre on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les

sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit

Mithouard, est «une sublime économie». C’est la définition la plus vraie

que je sache. L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout

élément inutile est nuisible et parce qu’il s’agit de frapper comme à la

cible, en un seul point, de tout notre plomb qui fait balle. Dans la

conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait

la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces.

Où il y a prodigalité, il y a petit art; où il y a prodigue, il y a

pauvre homme.

J’explique par un sentiment de la règle artistique mon aversion

personnelle pour la bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais non

pas sans lui nuire. On voit des bohèmes, comme La Fontaine, qui

pratiquent la plus sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce des

bohèmes? Ce sont avant tout des esprits amoureux de la liberté; c’est

bien autre chose.

Opinions sur le roman · 第 25 / 36 题