[19] Fin 1920.
Parler de littérature c’est partir en guerre un peu. Est-il même un
sujet qui divise autant les hommes? On s’entend mieux sur la sociologie
et sur la politique, car il ne s’agit là que d’intérêts vitaux. Mais
quand les goûts sont en question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits
superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, et l’âpreté dans la
discussion ne connaît aucune retenue. C’en serait fait depuis beau temps
de l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait aux arts. Par
bonheur, la Providence, comme beaucoup de vieux organisateurs, a assez
bien fait les choses en décrétant que sur ce chapitre un peu plus que
les trois quarts de ses créatures supérieures demeureraient complètement
obtuses. Grâce à cette sage précaution, nous voyons des groupes compacts
de personnes abdiquer tout jugement personnel et s’en remettre, avec une
complaisance souvent touchante, à la direction d’un monsieur ou d’une
dame de leur compagnie qu’ils adoptent pour guide en matière esthétique.
Ainsi s’établissent bénévolement, dans le domaine du goût, de petites
tyrannies qui ne le cèdent en rien, quant au despotisme et à
l’arbitraire, aux systèmes tant décriés des gouvernements antiques.
C’est un moindre mal? ai-je avancé. Mais sans doute, et bien que je
n’aime pas l’esclavage. Car il est toujours avantageux pour le bon ordre
qu’une importante partie du genre humain consente à jouer ou les rôles
muets ou bien celui d’un docile troupeau qui trottine en bêlant devant
son berger bon ou mauvais.
Les choses étant ainsi, nous sommes privés évidemment d’entendre le
murmure varié de la mer humaine, et nous possédons, en revanche, une
sorte de système représentatif--ni plus ni moins défectueux que tout
autre--, quelques énergumènes et aussi parfois des gens tout à fait
distingués ayant assumé la charge de décréter la valeur des ouvrages de
l’esprit.
Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, les femmes du monde et
les académies donnent au public le ton du jour. Le bon public ne
proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites préférences, il ne les
montre qu’en payant de sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui
doit plaire; mais rarement, dans les conversations, il osera afficher un
goût qui soit autre que le goût régnant dans sa société. Tel lit en
catimini, pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne laissera jamais sur sa
table, et tel fait très pertinemment l’éloge d’un livre qu’il s’est bien
gardé d’ouvrir.
Il y a donc un goût public ou, plus exactement, un certain nombre de
goûts publics, qui sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir,
et puis il y a des myriades de goûts privés--et peut-être, qui sait? un
seul goût privé--qui reste inconnaissable, mystérieux, pour la
satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent à la secrète,
mais sans avoir d’autre point d’appui que des présomptions pour en
établir la formule.
Et l’on nous demande tous les matins: quelles sont les tendances de la
littérature? quelle sera la littérature de demain?
Quand j’aurai établi la liste des principaux ouvrages parus en 1920, je
sens que je serai complètement incapable de répondre à une pareille
question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher là-dessus une opinion avant
de me rappeler ces romans ou poèmes qui, certainement, m’obligeraient à
avoir plutôt dix opinions qu’une seule.
En regardant les choses, je ne dis pas du plus haut, mais du plus loin
possible, on discerne qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui à
croire que, une grande guerre ayant bouleversé le monde, tout doit être
également bouleversé, y compris les principes d’art qui jusqu’à présent
suffirent à nos besoins. Pourtant, depuis Homère, de nombreuses et
terribles guerres ont ensanglanté le monde; et la plus fameuse
révolution: l’établissement du christianisme, a retourné bout pour bout
les images que les hommes se font; et c’est encore le prestige de ces
vieilles rhapsodies homériques qui hante aujourd’hui l’écrivain
débutant, comme le maître à cheveux blancs qui a achevé son œuvre. Tous
les changements pour lesquels le monde s’agite sont, à un point de vue
essentiel, des leurres, puisque le même soleil est là, sur notre tête,
et le même cœur, dans notre poitrine.
Seulement, comme à l’heure qu’il est les hommes viennent d’agir beaucoup
et violemment, ils s’avisent que les romans que l’on avait coutume de
prôner piétinent un peu et que la chaîne des «événements» proprement
dits n’y est pas secouée avec assez de muscles. On tend à insinuer que
la psychologie, par exemple, est un aliment fade et peu substantiel,
alors qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux composé de faits,
de déplacements rapides et de catastrophes. C’est à peu près comme si
l’on prétendait que, durant la période de dix années qui a précédé 1914,
il ne s’est rien passé d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a
quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. La seule période
digne d’intérêt commencerait au 2 août de cette mémorable année. Mais
cependant l’effroyable éclat du 2 août n’est que le résultat d’une vie
intense et quasi secrète _des esprits_ durant les dix années qui
précédèrent l’_action_. Sans ce mouvement des esprits l’action ne se fût
pas engagée.
Eh bien! ceux qui ne se sentent point d’humeur à étudier les causes
psychologiques de la guerre se trouveront naturellement les mêmes qui
croient que le roman de faits est supérieur au roman psychologique, les
mêmes qui nous disent que dans _Adolphe_, dans _Volupté_ ou dans
_Dominique_, «il ne se passe rien».
Si nous, partisans résolus du roman psychologique, nous affections un
mépris total pour le roman d’action, nous ne serions pas aussi injustes
que le sont les partisans de l’unique roman d’action. C’est parce qu’il
n’y a point d’acte qui soit digne de captiver par soi-même et
indépendamment d’une opération mentale. Il n’y a pas jusqu’aux drames de
la nature, jusqu’aux catastrophes sismiques où la collaboration de
l’homme est évidemment nulle, qui ne nous obligent, si nous en voulons
fournir un tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie du
mystère, du divin, ou de l’antique fatalité. Si par hasard le fait en
soi, tout nu, vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une
interprétation psychologique que l’auteur a omise, songez-y, peut-être
volontairement.
Et là nous touchons un des points les plus sensibles de l’esthétique:
l’art étant essentiellement poésie, et la poésie étant suggestion,
l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, pour peu qu’un fait non
recherché en apparence vous suggère soit une quantité de faits, soit les
faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un fait, dépourvu de
commentaires, vous oblige aux commentaires les plus riches, les plus
féconds, ou appartenant à l’ordre le plus élevé.
C’est une bien grossière erreur de croire que l’écrivain dit
«psychologue» soit ennemi du roman d’action: s’il méprise l’action telle
qu’on la conçoit dans les romans feuilletonesques, c’est qu’elle est une
action limitée à elle-même, stérile, maigre et miséreuse, inhabile à
engendrer dans l’esprit--où _tout_ en définitive _se passe_--ces
multitudes infinies d’actions, ces «mille et une nuits» d’actions, que
crée à chacune de ses pages l’œuvre psychologique la plus dépouillée
d’intrigues et la plus sobre de commentaires d’auteur.