LE SENTIMENT DE LA NATURE[5]

[5] Octobre 1908. Paru dans _le Gaulois_.

C’est une des opinions où les esprits les plus opposés, de nos jours, se

trouvent unis passionnément, que la nature est «adorable». Le mot nature

est un de ceux qui exercent sur nos contemporains le prestige le plus

incontesté. Le personnage qui oserait s’avouer insensible à la nature,

quel que soit le monde auquel il appartienne et le cercle où il se

trouve, serait jugé. Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui

échappe à l’irrespect universel, ce sont les champs, les bois, les

montagnes, la mer, pour ce qui est de notre planète, et la voûte céleste

qui nous transporte au delà. Dans une société extrêmement divisée, s’il

est encore une croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, mais

fervente, en l’auguste bonté qui tombe de la voûte étoilée ou qui émane

de l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus humble pré où

tremble un peuplier au bord de l’eau.

Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne se croit tenu d’aller au

moins une fois l’an rendre hommage à la nature, non seulement par

hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère ou prétendu tel, de se

découvrir avec elle des rapports nouveaux? Car, qui ne croit savoir que

ce sont ces rapports que chantent nos poètes, qu’orchestrent nos

musiciens, et que traduisent en couleur nos peintres aux salons

d’automne, d’hiver et de printemps? Et qui de nous n’est ou ne veut être

ou peintre, ou musicien, ou poète?

C’est à croire que si l’humanité avait quelque chance de jamais pouvoir

entonner un hymne commun, elle en trouverait l’inspiration, bien plutôt

que dans quelque idée philosophique ou morale, dans ces intimes

sentiments qui proviennent du charme d’un jour mourant, de la tristesse

incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, de la terreur des

gouffres, de l’exaltante puissance de la mer ou de la torpeur des midis

torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie civile des pays

exotiques nous surprennent parfois et nous paraissent inconcevables,

autant les fragments poétiques de quelque contrée, de quelque âge reculé

qu’ils nous proviennent, savent heurter, dans une région mal localisée

de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre à l’unisson avec nous et

fait naître la sympathie entre nous et l’être lointain, d’autre forme et

d’autre couleur, mais qui a eu justement notre angoisse à l’approche de

l’orage ou notre impression de parfait bien-être en regardant, dans

l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où l’intelligence échoue à

lier les hommes, une certaine sensibilité obscure réussirait-elle?

Est-ce qu’il y aurait une langue universelle, émouvante et belle, parlée

au plus profond de notre conscience, dont notre croissant amour de la

nature signalerait les progrès, et dont l’excellence nous serait

garantie par la pureté de la source inspiratrice, par la perfection même

de cette nature dont la domination semble acceptée avec ivresse?

* * * * *

Ce n’est certes pas la première fois que se manifeste, surtout depuis un

peu plus d’un siècle, un engouement pour la nature, ni que l’on s’en

demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait des raisons nouvelles aux

manifestations du culte dont nous sommes témoins. La plus grande

facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. La littérature

descriptive, la divulgation par la photographie de toutes les merveilles

du monde, s’y joignent, c’est évident; mais le prodigieux développement

de la musique et des auditions musicales, la musique devenue l’art

prépondérant même en France, la musique au restaurant, la musique au

thé, la musique au salon, tenant lieu de conversation, voilà

l’entraînement le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise et de

confuse délectation qui nous vient de ce que nous appelons la nature.

L’impression musicale est, de toutes, la plus vague, la plus

irréductible à la commune mesure que nous avons pour apprécier la valeur

des choses morales, à savoir: les termes précis. Elle est l’imprécision

même. Elle nous met, par le charme qui lui est propre, en un tel état,

que nous tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous possédons de plus

beau ou de plus exquis, ou, plus exactement, nous croyons, sous son

influence, que la moindre de nos pensées est la plus exquise et la plus

belle, comme certains rêves nous laissent au réveil la persuasion que

nous avons conçu en dormant une idée géniale ou goûté un ravissement

surhumain. Le plaisir musical est un entraînement à se satisfaire de

l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus général, et, pour

beaucoup, plus vif que celui des idées ou des objets à contours bien

délimités, il prédispose à déclarer d’essence supérieure, supra-humaine,

et facilement divine, toute sensation agréable et nébuleuse. Lorsque

nous entendons de loin, sur une large plage, le murmure de la mer

remontante, ou bien lorsque nous voyons le soir ternir la lisière des

bois, l’impossibilité où nous sommes de donner un nom convenable à notre

émotion, nous invite à la déclarer de plus haute naissance que toute

autre, et, notre amour-propre aidant, que nous sommes vite prêts à nous

croire les confidents privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.

La musique jointe à la sensibilité de la nature a développé à l’excès un

genre d’orgueil particulier et désobligeant. «Je sens ceci...

Sentez-vous? Comment, vous ne sentez pas cela?...» Ah! le suprême dédain

dans le regard de celui qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez

pas, vous, pauvre homme! Le monde ne se renouvelle guère; les

intransigeances que l’on reproche aux hommes de foi? Mais les voilà,

s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, ayant renié le Dieu de

leurs pères, se piquent de découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux

partout!

Il faut signaler la tendance de notre goût contemporain, un peu

littéraire, pour la nature: elle est une déviation du sentiment

religieux. On sait combien la philosophie de l’«Inconscient» est à la

mode. C’est dans les sous-sols obscurs de notre âme, ténèbres où nul

homme sensé ne descendit jamais, que l’on veut loger cette partie

sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait de dégager à force de

lumière. C’est dans la nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le

divin! Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions imprécises, à nous

fournir de languides extases, élève le niveau de la nappe souterraine

par où nous communiquons avec ce grand Tout. Ah! ne plaisantez pas la

femmelette accoudée si gracieusement au bastingage et qui se déclare

angoissée: peut-être a-t-elle heurté du pied l’ineffable principe du

monde!...

* * * * *

Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître les incomparables joies que

nous puisons dans la Nature: nul poète, nul véritable artiste ne lui

saurait être insensible; elle est pour eux la muse la plus féconde. Mais

le poète et le véritable artiste qui ont le plus vécu à son contact,

vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, c’est leur propre

personnalité qu’ils ont sentie exaltée par sa beauté, c’est leur propre

maîtrise, leur domination sur elle qu’ils ont affirmée en accomplissant

leurs chefs-d’œuvre. Leur union avec elle ne fut pas, de leur part, un

mol et voluptueux abandon, une adoration mystique de la chair divine.

L’artiste, le viril créateur, ah! il s’échauffe, il admire, il adore

assurément la nature; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, ni Rembrandt, ni

Corot ne sont gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront à la

nature et ce qu’ils lui devront ajouter; ils savent bien qu’ils ont à

repétrir, à recomposer toute cette matière!

Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, celle des peuples

forts. Lorsque l’homme est fier et actif, il se sent supérieur au monde,

il ne demande au monde que de le servir. Aux époques dites

spiritualistes, il paraît bien que l’homme ait acquis une grande force à

se séparer du reste de la création. «Les Grecs, disait avec infiniment

d’esprit Émile Gebhart, avaient pour la nature un amour platonique.»

C’est toujours par rapport à l’homme que les anciens, Romains ou Grecs,

ont contemplé et célébré la nature. «De toutes les merveilles de la

nature, dit Sophocle, aucune n’est plus étonnante que l’homme.» Virgile,

le plus sensible des anciens au charme de la nature, ne s’arrête pas à

la contemplation rêveuse, il est conduit sans cesse par elle aux

réflexions et aux recherches philosophiques. Notre admirable

dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins étranger qu’on le prétend

aux grâces naturelles et à la majesté des éléments, eût cependant rougi

d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir croire le maître.

Coïncidence curieuse: c’est au siècle qui dompta réellement la nature

par les applications scientifiques, qu’il était réservé de se déclarer

d’autre part son trop heureux vassal, son esclave enamouré, son

imitateur servile!

Ce qui est surtout à redouter de cette sorte de panthéisme mystique où

nous sommes fort enclins, c’est que la volupté de l’homme, devant la

nature, y est d’abdiquer sa personnalité, de succomber, de s’anéantir.

Le rôle de l’homme devant la nature y devient tout passif: c’est un rôle

de femme. C’est une cause d’énervement et d’affaiblissement, c’est un

envahissement de l’Orient fakiriste et somnolent sur notre Occident

énergique et sur la France aux idées claires.

* * * * *

Que si l’on tient à accorder tant de crédit aux pâmoisons et aux

extases, comme nous en voyons l’exemple dans les livres de psychologie

les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du Nouveau-Monde,

peut-être ferait-on bien de remarquer que c’était jadis par la lutte

contre la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait à ces précieux

ravissements. Serait-ce en se laissant aller aux appels des sirènes que

l’on y parviendrait désormais?

Si chacun veut bien en faire autour de soi l’expérience, il est probable

qu’on s’apercevra qu’un sentiment de la nature absolument sincère et

spontané est très rare. Il est presque aussi exceptionnel que le

véritable sentiment artistique. Que de malheureux avez-vous vus traînés

devant les plus beaux paysages du monde, par invitation, par snobisme,

ou par la meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient y prendre

plaisir qu’à se faire désigner les noms des localités ou des cimes

aperçues? Combien peu regardent par une fenêtre? Combien même des mieux

disposés sont capables d’une contemplation de quelques secondes! Quant à

ceux qui habitent les sites admirables, qu’ils ont donc vite cessé de

les apercevoir et qu’ils en reçoivent peu d’influence! Pour la plupart,

nous n’aimons la nature qu’en étrangers, comme nous aimons l’Italie, une

excursion, une occasion de nous mouvoir, comme nous aimons le voyage. Et

pour un grand nombre de ceux qui aiment franchement la nature, cet amour

des choses impersonnelles et agrestes n’est qu’un dépit contre la

civilisation qui les a blessés; la nature est souvent le refuge, elle

est le dernier couvent des âmes lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou,

une poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où elle invoquait la

nature, «qui seule reste semblable à elle-même». Était-ce là l’amour de

la nature ou celui de la jeunesse qui fuit? Chez Rousseau, comme chez

Martial, le poète latin, comme chez tant d’autres, le goût de la nature

est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être trouverait-on le secret

du penchant de nos contemporains pour les bois...

Le caractère bienfaisant de la nature vient de ce qu’elle est, pour les

rares âmes contemplatives, un tableau attrayant, reposant ou émouvant,

ou bien un symbole de grandeur, de force ou de sérénité. Il vient

surtout de ce qu’elle est le plus complaisant miroir de notre visage

intérieur et l’écho le plus exact de nos intimes chuchotements. Il vient

de ce qu’elle est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour la

solitude. L’habitude de vivre en commun, en nous obligeant à nous

réduire à un certain niveau souvent médiocre, crée en nous une intimité

vis-à-vis des grandes pensées, une pudeur du beau. La nature peut nous

rendre la noble audace d’être graves. Mais la vérité est qu’elle ne peut

que nous seconder dans le dessein que nous avons de l’être. Elle est

miroir embellissant, elle est écho harmonieux. Mais en définitive, son

pouvoir se borne à nous placer vis-à-vis de nous-mêmes. Que

contiendrait-elle de sublime, que nous ne lui ayons d’abord prêté?

Supprimez l’âme de l’homme, a-t-on dit depuis bien longtemps, et le

monde n’est plus qu’un désert.

Opinions sur le roman · 第 12 / 36 题