[4] Décembre 1906. D’une enquête parue dans _le Semeur_.
Je n’affirmerais pas que la critique soit aujourd’hui dans «le marasme»,
mais je chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut entendre par ce
«marasme» d’ailleurs à peu près généralement reconnu.
Je suis porté à croire qu’il est dans les esprits, et cet état général
rend la position du critique singulièrement difficile. En art, aucun
principe général ni fondamental n’est reconnu. On n’exige pas plus la
connaissance de la langue pour l’écrivain que les rudiments les plus
élémentaires du dessin pour le peintre. On ne demande ni clarté ni
raison ni agrément dans la conception et l’exécution d’une œuvre d’art.
Que demande-t-on? Rien, sinon qu’un homme qui se dit artiste s’impose à
l’attention par les moyens adroits.
Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour la critique d’un
Boileau, d’un Nisard, d’un Brunetière; et je m’en consolerais, pour ma
part, si je ne m’apercevais que la multitude des petits critiques
impressionnistes, qui tâchent de la remplacer par ce qu’on est convenu
d’appeler «des idées larges», tendent invariablement à un dogmatisme
plus arrogant, plus pédantesque, et plus affirmatif, que celui qui du
moins était fondé sur une vaste et solide culture et sur le principe
conservateur d’un génie traditionnel.
La critique savante, et de même la critique improvisée qui est, je
crois, la caractéristique de notre temps, tendent également au
dogmatisme, ce qui est fâcheux. La savante a plus de chances encore que
l’autre d’échapper à ce cruel aboutissement. Mais nous n’avons, nous
autres, désormais guère de chances d’échapper à la critique improvisée.
Si l’on me demandait d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais
la tête en boudant: l’une est ennemie-née de toute tentative originale,
l’autre professe le snobisme de l’originalité, avec laquelle il faudrait
apprendre à ne point confondre l’excentricité facile et le «bluff», qui
prend si aisément sur nous.
Si la critique est prudente, elle ne prononce le nom d’un artiste que
lorsqu’une renommée déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte cent
noms pour quatre qui ont chance de vivre. De quel côté est le moindre
mal? Sainte-Beuve ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains.
Qu’on me dise quel critique est supérieur à Sainte-Beuve! Est-il bon
qu’une autorité critique, même excellente, s’établisse, et que le public
soit par elle régenté? J’en doute fort. Mais si le public en arrive à
professer le plus complet dédain pour la critique, cela vaut-il mieux?
C’est possible. Je vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération qui
s’établit: le public est toujours en définitive mené par quelqu’un;
c’est alors le monsieur parlant haut dans votre famille, dans votre
groupe, ou parmi vos relations, qui crée une opinion fragmentaire. La
diversité de ces opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut? Je vous
le demande.
Il n’y a qu’un critique: c’est le Temps. Il faut un homme de génie, un
visionnaire de l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. Le sens
critique est un don, une divination. Mais il ne va pas non plus sans une
certaine science, sans érudition, parce qu’il y a dans une œuvre d’art,
du moins dans l’œuvre littéraire, un élément essentiel et dont la
connaissance s’acquiert: c’est la langue. Le critique doit être
grammairien.
Le bon critique, à mon avis, devrait avant tout s’efforcer de comprendre
chaque ouvrage qui se présente à lui, et chercher les intentions de
l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais les indiquer au public
qui néglige de les chercher, et puis juger la façon dont elles ont été
exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier un ouvrage de
quelques-uns de ceux qui lui ressemblent le plus, et l’opposer à ceux
qui offrent des tendances contraires; indiquer au public les courants
littéraires, les sources d’où ils proviennent, et, s’il se peut, les
fleuves où ils se vont jeter, les océans où ils doivent aboutir. Le plus
intéressant est de «situer» un volume.
Une leçon de topographie littéraire, c’est peut-être ce que le public
désireux de s’instruire, sans que l’on force son jugement, est en droit
de réclamer du critique mieux informé que lui.
A une époque de production touffue et anarchique comme la nôtre, je
voudrais qu’un critique commençât toujours son feuilleton par quelques
lignes d’avertissement: «Attention, ce n’est pas ici un livre tendant à
l’édification ou à l’éducation morale du lecteur, comme l’était celui de
M. X... dont nous avons parlé la semaine dernière. M. Z... ne se propose
pas d’autre but que d’écrire un beau livre, à l’exemple de Gustave
Flaubert, ou, parmi nos jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de
Pierre Louÿs et de quelques autres.» Ou bien: «Attention: M. Y...,
modifiant ici sa manière de l’an passé, ce qui est le plus certain de
ses «droits d’auteur», essaie de faire œuvre historique, c’est-à-dire de
peindre les mœurs contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être
vraisemblable; ce travail exige le procédé réaliste: de grâce, chers
lecteurs, n’exigez pas de M. Y... qu’il ne vous livre que des figures
suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une belle fin. Ou, au
contraire, à mon autre catégorie de chers lecteurs, n’exigez pas que,
parce qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé réaliste, M.
Y... ne vous exhibe que des fripouilles abominables et que des scènes
d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, être vrai sans cela!...»
Je voudrais qu’il avertît encore: «Attention, nous avons fait
dernièrement l’éloge d’un roman de M. V... qui était fort beau, quoique
grave, monotone, et même ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être
grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un beau livre, et la preuve est
que nous plaçons très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. Le
comique, et non pas l’ennui, est la principale vertu du roman de mœurs,
et le croirez-vous? de la comédie elle-même!...» Je voudrais enfin--mais
c’est bien chimérique--que le critique aimât la littérature.