[6] Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort dans _les
Marges_.
Le goût du théâtre ne me semble être qu’une manifestation, entre autres,
du goût de sociabilité qui est si vif chez les Français. Je ne crois pas
qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir qu’on y éprouve, que pour
y puiser un sujet de conversation qui soit commun à toutes les maisons
qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, en prenant le thé, en bien
d’autres circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si pauvre qu’elle
soit, c’est encore ardu? D’où la prépondérance prise par les acteurs,
les actrices, leur vie privée et celle des auteurs, bien plus
accessibles à chacun que leur talent ou leurs défauts. Comment
voulez-vous que l’intérêt d’un livre tout nu puisse lutter avec la
multitude des accessoires matériels, tangibles, vivants, mouvants, et à
la portée des femmes, qui environnent le théâtre? Et par quel moyen
contraindre tout le monde, et presque tous les mondes, à lire, à avoir
lu dans le même temps un roman?
Le goût du théâtre, à notre époque, est une manifestation de l’évolution
de nos esprits paresseux vers les divertissements matériels. Je
n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre que des agréments de
cette nature, mais il en offre toujours de cette nature, même alors
qu’il contient, par exception, des éléments d’un ordre plus élevé, et ce
sont ces petites misères qui ont prise sur le plus grand nombre.
Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être un indice de
développement intellectuel, c’est que le genre théâtre est condamné au
succès, au succès immédiat. Il me paraît contraire à tout ce que nous
savons sur la fortune des œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée
séduire l’immense public. Une œuvre neuve et belle ne peut que
s’infiltrer petit à petit, soutenue par la force d’une élite. C’est
pourquoi je ne sais rien de plus utile que les entreprises de
représentations, qui tendent à se multiplier, même dans les théâtres
officiels, pour lesquelles l’espoir de la centième, ni même de la
troisième représentation, n’entre en ligne de compte. Tout l’espoir du
progrès théâtral est là, comme tout l’espoir du progrès littéraire est
dans les revues jeunes et libres.
Mais je ne crois pas du tout que le théâtre soit un art inférieur. S’il
l’est parfois, c’est à cause du concours obligatoire des masses. Mais il
peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à la psychologie la plus
profonde, à la condition qu’elle soit ramassée en formules
shakespeariennes qui, comme dit Sainte-Beuve, «percent l’homme tout
entier». C’est un art difficile, certes, mais qui oblige à la règle
essentielle de tout art: la composition, et à une des qualités les plus
désirables: la concision. Il pourrait être la meilleure et la plus
féconde école, s’il n’était asservi à la triste condition d’être un
délassement d’hommes fatigués par la journée, et un plaisir facile ne
détournant pas le sang des organes de la digestion.
Dans les conditions actuelles, évidemment, l’homme qui a l’amour de la
lecture est supérieur à celui qui a la passion du théâtre. Et,
d’ailleurs, en admettant les conditions les plus favorables au progrès
de l’art du théâtre, la lecture offrirait toujours un aliment
incomparablement plus riche à cause des profondeurs qui ne lui sont
jamais interdites, et à cause de cette délectation incomparable qu’est
le style d’un récit. L’affinement, le goût et l’amplitude même de
l’intelligence ne sont possibles que dans une société qui a conservé le
goût de la lecture.