[3] 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans _les Marges_,
sur l’avis de Maupassant: «Les romanciers ont pour principal motif
d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou
mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller,
ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre
d’artiste.»
Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une œuvre est mauvaise, c’est la
prédominance de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, lequel seul
crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force
qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la
littérature,--et à la différence des autres arts,--embrassant toute la
vie morale de l’homme, une direction morale y sera toujours sensible, en
dépit des efforts contraires. Ne point moraliser! Et la plupart de nos
vieux contes? et les _Lettres persanes_? et _Candide_? et tout Anatole
France? Mais décrire des mœurs, c’est choisir telles mœurs à décrire,
c’est déjà moraliser! Ne point flageller? Et l’ironie? et l’esprit
satirique? et Molière et Beaumarchais? Ne point enseigner? Mais qu’une
grande leçon ressorte d’une fiction romanesque, je n’y vois encore pas
d’inconvénient, si la fiction elle-même m’a saisi par ses qualités
propres.
Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits; _mais si on les
retourne, comme cela se fait aujourd’hui, je me révolte, car faire
entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et
d’enseigner, c’est jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes
les belles âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands d’orviétan, qui
n’ont ni la vocation littéraire ni la moindre notion de l’art redoutable
d’écrire en français; et c’est ensuite avilir la notion de cet art dans
l’esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu’il
va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés_.
A mon avis, le roman, comme tout art, est d’agrément. Son but principal
est de procurer du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par la magie
du talent il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne
serait pas là, exactement, à savoir où il commence à être un genre
ennuyeux? Ce n’est pas un critérium rigoureux, mais c’est une
indication.
Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés; il
y en a de bas, de bouffons, d’élégants, de graves; je pencherais à
donner la liberté à toutes sortes de romans, comme à tout le monde.
Toutefois il y a un genre de roman qu’une tradition magnifique composée
par la puissance créatrice de Balzac et par le goût de la perfection de
Flaubert, a mis en France à un rang si élevé, que tous les autres me
semblent se rapetisser graduellement à mesure qu’ils s’en éloignent:
c’est celui qui tire tout son agrément de l’éclatante vérité des gestes,
des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes.
Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des _écoles_ littéraires, l’école
étant un groupement autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être de
l’absence de maîtres, mais plus probablement de l’excessif amour-propre
de quiconque parvient, de nos jours, à se faire imprimer, et aussi de la
fausse notion que l’on a de l’originalité nécessaire. L’originalité est
nécessaire, mais elle ne consiste pas à ne ressembler à personne, elle
consiste à être soi-même, ce qui s’obtient quand on ne s’efforce pas à
n’être ni celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent toujours,
car bon gré mal gré on procède de quelqu’un, et il y a toujours
quelqu’un dont l’influence s’impose à un certain nombre de débutants;
mais les générations qui se croient spontanées ne l’avouent pas.
Une réunion de jeunes écrivains autour d’un grand homme avec qui on se
sent quelques points essentiels communs, et qu’on admire, même avec une
certaine déférence, et de qui on consent à recevoir une certaine
discipline, me paraît être une chose belle et profitable, nullement
nuisible à l’originalité.
En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, c’est toujours le
tempérament individuel qui triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il
triomphe plus sûrement un peu bridé dans les débuts qu’affolé
d’indépendance.
* * * * *
La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine,--et à mon avis
c’est la meilleure nourriture,--ne peut que difficilement se
désintéresser des questions sociales, puisque ce sont ces questions qui
surtout nous agitent. Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à
ne traduire de la vie que les éléments pour ainsi dire permanents, en
tout cas généraux, essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on
prend pour thème la ou les questions sociales, de se demander ce qui, de
ces crises, pourra intéresser les hommes dans une soixantaine d’années.
Le danger que je vois, non pas pour la littérature--car un pamphlet, un
article, un discours peuvent être des œuvres littéraires--mais pour le
roman et le théâtre à «réfléchir les questions sociales», c’est que ces
questions sont si brûlantes qu’il est impossible de les traiter sans
passion et sans esprit de prosélytisme (un esprit qui devient rapidement
vieillot), et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles ne peuvent
être comprises que sous couleur d’œuvres de parti; et alors adieu toute
appréciation littéraire! Le public n’a que trop tendance à ne pas
apprécier une œuvre au point de vue littéraire, et maints écrivains trop
de penchant à se soucier du point de vue littéraire comme d’une guigne.
Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire la _beauté_ propre
d’une œuvre, tel doit bien être le but premier, et je dirai, pour ma
part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme employé-je! En
littérature, le mot «artiste» est suspect. Il l’était du temps de
Flaubert. Que n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu davantage!
«Littérature artiste» est synonyme de littérature incompréhensible et
heurtant de parti pris le sens commun. Si au lieu de voir l’art dans
toute espèce d’originalité excentrique, on avait moins perdu de vue la
lignée admirable de notre littérature nationale, nul ne douterait
aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, c’est Molière, c’est Racine,
c’est La Fontaine, c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des _Lettres
persanes_ et celui de _Candide_, c’est Chateaubriand, c’est Balzac
parfois, et c’est ce grand saint, martyr de la beauté littéraire:
Gustave Flaubert,--tous génies de clarté, de raison et d’humanité,
maîtres de leur langue, de leurs idées, et de leurs sentiments; et nul
ne douterait que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui se
pâme devant une épithète vierge, ni celui qui se forge un langage à lui
tout seul, pour vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu mal au
ventre.
* * * * *
Que reste-t-il du renanisme? me demandez-vous. Je n’en sais rien. Vous
le saurez probablement quand chacun vous aura répondu ce qu’il pense
encore de Renan. Pour moi, ce n’est pas en ces quelques lignes que je
voudrais dire mon immense, profonde et toute particulière admiration
pour Renan. A mon avis, il n’a qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal
compris, mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De si haut, il
fait aisément le tour des choses dont nous n’apercevons communément
qu’un côté. C’est un homme qui semble n’avoir jamais songé qu’il
pourrait être lu par de pauvres esprits; il s’est placé souvent du point
de vue de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, font que nous
devons aujourd’hui nous placer plus près du sol; nous traversons une
période de relativisme où il faut avant tout étayer sa maison, faire le
maçon et le goujat. Mais qu’un beau loisir nous soit donné, je ne
conçois guère qu’un homme cultivé puisse goûter plus de volupté que dans
la compagnie de cet esprit de cristal, avec qui je crois respirer l’air
des montagnes tout en me promenant dans un jardin français; avec qui
l’on est grave en même temps qu’on sourit; avec qui l’on pèse le néant
des choses, mais sans en nier la valeur relative. Haute et belle ironie,
sans fiel et non pas sans foi! divertissement aristocratique de la fleur
même de l’esprit humain! enfin écrivain incomparable, dont on cite si
peu souvent, je sais bien pourquoi, la _Réforme intellectuelle et
morale_.
Le moralisme? Mais il sévit.--Le nationalisme en littérature? Mais il
est absolument nécessaire! Le mercantilisme (critique vénale, etc.)?
Mais il est absolument méprisable; c’est un monstre non viable qui meurt
de son ignominie. Le public a été trop trompé; mord-il encore? Je n’en
sais rien.--La concurrence des amateurs? S’ils ont du talent, ce ne sont
plus des amateurs; s’ils n’en ont pas, ce n’est pas une
concurrence.--Les tendances conservatrices de l’Académie française? Mais
c’est le propre d’une Académie bien constituée d’être conservatrice.
Voulez-vous qu’elle encourageât les talents révolutionnaires? Mais alors
quel serait le propre de _l’autre_ Académie?--Enfin si je vous citais
les plus intéressants parmi les jeunes écrivains, j’en aurais encore
pour vingt lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi vous me
permettrez de ne pas vous parler de moi.