[2] 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le _Gil Blas_ par G. Le
Cardonnel et Ch. Vellay.
Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire est aussi confuse que la
nôtre, chacun des cerveaux ne reflète pas un peu de cette confusion?
La tendance la plus nette qui m’apparaisse, est celle qui aboutit à tout
confondre: la politique avec le sentiment, la raison avec la passion,
les pouvoirs entre eux, l’oppression avec la liberté, l’art avec la
science, la littérature avec la peinture, avec la musique, avec la
morale, avec la philosophie, avec la sociologie, voire avec la carrière
littéraire.
Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence au même vice, déjà. Il
appelait cette confusion «fausseté», et il en voyait la cause dans un
reste de romantisme, à savoir: «la prédominance de l’inspiration sur la
règle.» Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui ne me paraît pas
dénuée de bon sens. Je me borne à constater, d’une part, que le plus
grand nom et le plus original que l’art du roman ait produit avec chance
de durée, depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut de son maître la
règle et ne s’en cacha point; et, d’autre part, que, jamais plus
qu’aujourd’hui, on ne poussa plus loin l’aversion d’une discipline ni la
croyance à l’inspiration individuelle. C’est que «former» son talent
compte aujourd’hui pour peu de chose. C’est un génie qu’il faut être
d’emblée, et le préjugé court qu’un génie est nécessairement un esprit
indompté, tumultueux, semblable aux éléments déchaînés, de préférence un
peu fou.
Mais alors, je regrette les écoles? Je ne sais, n’ayant jamais, quant à
moi, reçu la parole d’un maître, et ayant, moi comme les autres, un
besoin exagéré d’indépendance. J’imagine toutefois qu’un homme
expérimenté m’eût épargné beaucoup de peine, et c’est une grave erreur
de croire qu’une direction intelligente puisse oppresser la liberté. Les
écoles, j’en suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles sont
aujourd’hui politiques ou sociales, parce que la littérature est en
disgrâce. Il y en aura de littéraires, lorsque les «maîtres» ne croiront
pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.
Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune voix ne soit assez forte
ou assez autorisée pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion
générale, remettre la littérature à sa place, et, dans la littérature,
apprendre sans pédanterie et avec le ton persuasif d’une belle foi
d’artiste à discerner la beauté propre à chaque genre.
Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre ce service ont lâché la
littérature, ils la méprisent, ils enseignent à la mépriser.
Ah çà! voyons! Sérieusement, est-ce que nous renonçons à avoir une
littérature? Que vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de l’humanité
pour après-demain, ou que vous soyez persuadé, comme je le suis
moi-même, qu’il importe, avant toute chose au monde, que notre patrie
soit grande et puissante, dans les deux cas l’importance de l’art
littéraire et de tout art d’ailleurs est égale. Qui charmera, Dieu de
Dieu, les loisirs de l’humanité enfin bonne, douce, fraternelle, si ce
n’est le tendre son des pipeaux, la lecture des bucoliques, ou les
mémoires du temps où l’on se chamaillait encore? ou bien dites-moi ce
qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et celle de la France de
Louis XIV, avec la force des armées, si ce n’est la splendeur des arts?
Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, qui doivent tout à la pure
littérature, affichent à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de
l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage littéraire, dit jeux
d’enfants, misérables puérilités. On ne les lit pas. Ou si on les lit,
on les interprète, on en retient ce qui semble les ranger dans un parti
ou bien dans l’autre, ou dans aucun: alors quel fade ouvrage! On est
allé jusqu’à se demander si, en conscience, on pouvait leur accorder
quelque attention. «Il y a autre chose à faire que de la littérature!»
Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. Qu’il soit plus urgent
que jamais de faire autre chose, je ne le nie pas. Que la plupart des
jeunes gens qui eussent fait de la littérature, se dirigent aujourd’hui
vers la sociologie ou la politique, il n’y a pas d’inconvénient grave.
Mais de grâce, ne confondons pas: il y a place en tout temps pour la
littérature. A la guerre, qui est, je suppose, un des états les plus
aigus que puisse traverser l’humanité, il y a place pour les
historiographes ou pour des journalistes, dont le rôle est d’être des
témoins, d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre part au combat.
Nous devons nous féliciter que David se soit souvenu qu’il était peintre
lorsque le cadavre de Marat laissa pendre son bras hors de la baignoire,
et nous féliciter que Chénier, jusque si près du couperet égalitaire,
ait persisté à être poète.
Ne confondons pas. Laissons les écrivains faire de la littérature, et ne
leur demandons pas de faire de la littérature sociale, politique ou
morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus exactement, que ceux des
écrivains qui veulent faire de la sociologie, de la politique, de la
morale ou de la théologie, s’y lancent à corps perdu. Il y a des
_genres_ propres à ces différents exercices: le pamphlet est un genre
littéraire; un article de polémique, un discours, conduisent leur homme
à l’Académie, et l’on a écrit de tout temps des traités de morale et
d’édification qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire d’un
roman. Ajoutez qu’en ces genres on est franchement allégé d’un souci:
car la conviction, la fougue, ou la beauté de l’âme, y suppléent à la
préoccupation essentiellement _esthétique_ qu’exige le genre dit: roman.
Il est vraiment temps de tirer le roman de l’inextricable fourré où
l’ont mis nos esprits confus et où il étouffe. C’est un genre si souple,
dit-on partout. Parbleu! Le genre a bon dos! On peut soutenir que c’est
le plus souple des genres, mais à toute souplesse il y a une limite: le
caoutchouc est la matière la plus extensible, mais que de chambres à air
mal gonflées on a vu crever! Le sous-titre «roman» exerce encore sur le
public une certaine magie: on l’accole à toute espèce d’élucubrations.
C’est ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la paléontologie,
de l’hygiène, de l’exégèse, ou des aphrodisiaques. Non! mais je vous
demande un peu ce qui n’est pas roman? On a vu un grand journal,
excessivement littéraire, pousser le scrupule de l’information
artistique jusqu’à demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton
ne participait pas de la dignité du roman: «Ah, je crois bien, qu’il en
participe! ont répondu en substance ces messieurs. Le roman-feuilleton?
Mais cela vaut tout autre roman! le roman c’est tout ce qu’on veut.»
Confusion toujours! Mais, nous, Français, ne devrions pourtant pas
confondre _Madame Bovary_ avec la matière propre à produire la joie des
concierges. (Je parle du roman-feuilleton en général et non de tel en
particulier.) Le roman, ou du moins un certain genre de roman, est
parvenu en France--et il me semble bien, en France seulement, quoi qu’on
nous chante--à une puissance avec Balzac, à une espèce de perfection
avec Flaubert, qui sont telles qu’une haute et magnifique tradition
existe chez nous, fondée par nos deux génies, et érigée par eux en une
certaine dignité soutenue par de grands disciples, tels qu’Alphonse
Daudet et Maupassant, pour ne nommer que les disparus, qui mériterait
qu’on lui fît une place à part. On éprouve, en vérité, un malaise à voir
confondre cette grande famille d’artistes avec une fabrique d’aventures
à la ligne, destinées à suspendre l’âme humaine au-dessus de quelque
angoissant problème, du genre de celui qui consiste à se demander si le
comte découvrira la lettre que la comtesse a vivement dissimulée sous le
cache-pot de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.
Le caractère principal de cette tradition romanesque consiste, je crois,
à envisager l’homme et de préférence un groupe social d’hommes, à en
rendre la vie, les mouvements les plus caractéristiques, les figures les
plus typiques, avec le scrupule, l’information, et l’esprit positif d’un
historien, mais, et encore! avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans
altérer la vérité, sait--mais c’est là le prestige de l’art--lui donner
cet air de beauté que l’on ne saurait définir.
On ne peut le définir, mais tout est dans cet air de beauté. Le roman
issu de Flaubert est de nature _esthétique_. Un artiste seul, un homme
uniquement épris d’art le saura perpétuer--toutes proportions gardées
bien entendu, et toute latitude laissée aux variétés de tempérament.
Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais de ne pas confondre. Il y a
une esthétique propre à l’art de peindre la comédie humaine. La vérité
d’un geste, le naturel frappant d’une parole, la nécessité d’une
réplique en sont des éléments; le comique non voulu, mais qui jaillit du
choc de deux caractères ou de deux situations non arbitraires, en sont
des éléments; les mille petitesses inhérentes à la nature de l’homme et
le spectacle même de son immoralité en sont des éléments; enfin jusqu’à
la pauvre vulgarité des propos coutumiers de la bourgeoisie sont des
éléments de cette beauté spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme
le grain de blé à l’épi, à la composition de l’âme insaisissable, mais
prépondérante, dont l’œuvre doit être tout entière animée: _mens agitat
molem_.
Une main plus inflexible que les lois de la métrique ou du rythme
musical contient ce genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière de
les nouer et dénouer ne sont libres, ni une scène ni un mot; on pourrait
presque dire: ni un caractère ni le sujet! On s’y meut sous la féconde
contrainte de la science de l’homme et de la société, de la logique ou
de l’illogisme logique des actions de l’homme: l’intérêt en est la
justesse, la mesure, le tact; l’émotion vous y peut saisir; une leçon en
peut être tirée; mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah! si dans
ces limites on trouve le moyen d’être amusant, sachez-en gré au
romancier! Et notez qu’un roman _doit_ être agréable, car le propre de
tout ce qui est esthétique est de nous charmer.
Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et non des moindres, qui sont
convaincus qu’un écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, tel
M. d’Annunzio, introduit _dans son texte_ de constantes préoccupations
esthétiques; et ils mesureraient volontiers la valeur artistique d’un
auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de dialogues d’esthètes, de
statues, de partitions musicales, de chapes, d’antiphonaires,
d’escaliers de marbre ou de motifs d’architecture, dont il a eu le bon
goût de faire mention?--Confusion de la beauté littéraire avec ce qu’on
nommait autrefois «les beaux-arts».--D’autres croient qu’être artiste,
en littérature, c’est faire montre que l’on est érudit, ou que c’est
moduler des phrases bien musicales, que c’est préférer le clair de lune
au plein midi, l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou que c’est
ne pas se départir d’une gravité de notaire, d’une tenue d’homme du
monde, ou au contraire ne décrire que des passions singulières et
excessives et parler la langue d’un goujat; ou que c’est de découvrir
quatre épithètes extraordinaires ou un langage tout à fait
neuf.--Confusion! et qui crée dans l’esprit de l’infortuné public un
malentendu des plus regrettables. Si le but de la littérature est de
rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste à le bien rendre, lui,
premièrement, et par le moyen propre à la littérature, qui est le style.
Et la qualité de cette esthétique diminue, à mesure que l’on s’éloigne
de son objet premier, l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de sa
vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à mesure que l’on recourt à
des moyens d’expression et de suggestion plus particuliers à d’autres
arts.
Le public croit qu’un roman doit l’instruire, l’édifier ou le
scandaliser.--Confusion avec un genre d’anecdotes, d’aventures très
estimables. Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces jeux
charmants, et qui soient même des romans charmants; il peut y avoir des
romans qui _servent_ à ceci, à cela; mais il y a en France, Dieu merci,
une sorte de roman, déjà traditionnel, qui évolue, qui se renouvellera,
mais qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours identique en
étant toujours nouveau, et c’est un roman qui ne _sert_ à rien qu’à
donner aux gens de goût l’impression d’une certaine beauté qui n’est pas
la beauté de la peinture, ni celle de la poésie, ni celle même de la
comédie dramatique, car rien ne doit être confondu. Que l’on appelle ce
roman comme on voudra; je crois que c’est, en somme, le roman balzacien,
dont le type le plus achevé pourrait être _Madame Bovary_.
La beauté a un rôle «social» des plus importants. Si un roman est beau,
il est social; je m’étonne qu’il le puisse être autrement.
Je me suis étendu sur un genre de roman, non que je croie que mes romans
le puissent rappeler le moins du monde, mais parce que je l’admire
par-dessus tout, parce que j’y vois une tradition féconde, parce que le
tempérament français y a montré ses aptitudes, et parce que ce qu’il
comporte de _règles_, étant uni, à juste dose, avec _l’inspiration_
personnelle qui ne manque jamais à un écrivain né, me paraît être la
plus belle méthode à proposer.