avoir serré la main de son ami: le poëte s'éloignait d'un pas agile,
joyeux, la tête dans un lumineux rayon de soleil, le bonheur peint sur
la figure. Quand il eut disparu, Julien hocha mélancoliquement la tête;
une ombre obscurcissait son front et une pensée nouvelle lui entrait au
cerveau. Peut-être Paul avait-il un amour caché, quelqu'une de ces
affections personnelles et jalouses qui éloignent de l'ami et font tout
oublier; mais pourquoi en faire un secret? N'avait-il donc plus
confiance en son amitié? Puis, après un instant de réflexion, il sourit
de cette hypothèse, et n'y songea pas davantage.
Sa boîte à couleurs d'une main, son parapluie de paysagiste de l'autre,
le jeune peintre descendait à travers les ronces jusqu'au _Palazzo di
Mare_. Quand il fut arrivé en face du point qu'il étudiait, toutes ses
préoccupations s'envolèrent, subitement chassées par la radieuse beauté
de l'endroit: un flot de lumière inonda ses yeux, pénétrant en lui comme
une vie nouvelle; il sentit son âme s'imprégner de cette nature
merveilleuse et la joie du travail heureux l'envahir. Toute autre chose
disparaissait pour lui; il s'absorbait dans son œuvre, rendant les mille
aspects du rocher, de la mer et des ruines baignées par les eaux bleues.
Malgré sa sincère affection pour Julien, Paul n'avait pas voulu lui dire
qu'il avait revu la jeune fille dont le baiser envoyé du bout des doigts
l'avait frappé d'une étrange et douce émotion: sans l'aimer encore, il
se laissait aller à elle, à son souvenir gracieux, et ses rêveries
l'évoquaient souvent.
Sa promenade de rêveur solitaire, de poëte à la poursuite des magies du
vers, l'amenait de temps en temps vers la grotte de Mithra: il aimait à
s'en foncer dans cette ombre et à plonger ses yeux dans l'immensité
limpide étendue devant lui. S'enveloppant de ténèbres indécises, il se
sentait comme entouré par des divinités mystérieuses dont le pouvoir
invisible pesait sur lui. Quelquefois le frôlement d'aile d'un oiseau
s'envolant subitement de cette caverne lui semblait la caresse d'une
main de déesse, et un frisson d'inquiétude et de joie faisait battre son
cœur, faisait tressaillir sa chair. Il descendait la vallée, suivant les
détours et les replis de la nouvelle route qui conduisait à la grotte,
l'ancienne ayant été sans doute détruite dans l'un des cataclysmes
volcaniques dont l'île fut autrefois bouleversée, peut-être dans ce
tremblement de terre qui jeta bas le phare de Tibère, quelque temps
avant la mort du terrible César. Peu à peu il se trouvait à trois cents
pas sous la vallée, tournait brusquement à droite et arrivait devant
l'ouverture béante de la grotte, qui semble rejeter, par cette gueule
trouée dans la montagne, les ruines d'un temple.
Regardant le cap Campanella et le golfe de Salerne, à cinq cents pieds
au-dessus de la mer, la caverne s'ouvre en face de l'orient et s'étend
vers le cœur de la colline. Le temple dont elle contient les restes
était de forme ovale; on y voit encore trois niches de semblable
grandeur, ayant dû abriter des statues, et des ruines de chambres
anciennement peintes. L'architecture en est romaine.
A qui fut dédié ce temple? Certains archéologues prétendent que c'est à
Mithra; ils s'appuient pour formuler cette assertion sur le bas-relief
découvert dans ces ruines, ainsi que sur les vestiges d'un cadran
solaire; de plus, l'ouverture de la grotte, tournée vers l'orient,
reçoit les premiers rayons du soleil levant, l'aube, dont Mithra est la
personnification dans la genèse persane.
Paul Maresmes, curieux de toutes les choses étranges, avide des mystères
religieux, toujours racontés aux peuples en langage poétique, errait
dans cette grotte, touchant de la main ces colonnes et ces murs, foulant
une poussière séculaire. Cette idée de Mithra lui plaisait: il se
souvenait que, vers l'an 68 av. J.-C., des pirates Ciliciens avaient
apporté en Occident le culte du soleil sous la figure du dieu des
Perses, et que les Romains avaient favorablement accueilli, avec orgueil
même, cette forme nouvelle de la victoire, ce symbole de l'énergie
guerrière. Avant d'être écrasés par Pompée, ces pirates étaient les
maîtres de la mer; ils dominaient la Méditerranée, faisant de toutes les
îles des repaires et des dépôts pour leur butin. Ce rocher de Capri, les
ayant attirés par sa position formidable, devenait bientôt une de leurs
citadelles, un nid d'aigle du haut duquel il observaient les navires et
où ils se réfugiaient après le pillage. L'île leur paraissant favorable,
ils avaient élevé ce temple à leur dieu favori: c'est là que se
faisaient les fameuses initiations de l'association des pirates, celles
où se donnaient les différents grades mithriaques, _soldats, lions_ et
_coureurs du soleil_.
Avec son imagination exaltée, Paul, plongé dans une rêverie fiévreuse,
assistait à quelqu'une de ces mystérieuses cérémonies, où brillait au
fond de l'antre obscur le feu sacré. Le nouvel initié s'avançait vers la
lueur rougeâtre, dont l'éclat se reflétait énergiquement dans ses yeux,
et, repoussant d'un geste la couronne présentée par l'initiateur,
saisissait l'épée offerte en même temps à son choix, en prononçant la
formule mystique: «Mithra est ma couronne!» Quand il s'arrachait peu à
peu à ces visions, Paul se trouvait avec étonnement au milieu des
ruines, ne pouvant croire à l'évanouissement de son rêve, et certain
d'avoir vu.
Un jour, au moment où, selon son habitude, il entrait dans la grotte, il
s'arrêta frappé de surprise; une joie infinie lui emplissait le cœur:
dans l'une des niches intactes du temple, une femme se tenait debout,
semblable à quelque chef-d'œuvre oublié là par Phidias; mais de ses yeux
jaillissait une flamme voluptueuse qui vint frapper le regard enivré du
poëte. Il revoyait donc enfin celle qu'il avait souvent cherchée le long
des rochers et sur les plages désertes qui avoisinent la Petite Marine:
c'était Giovanna.
Un rayon d'or du soleil de Capri illumine soudain son cerveau, chassant
les ténébreuses pensées; il voit et rassasie son âme d'un radieux
spectacle; il voit, et son esprit, sous une influence magnétique, puise
à même et se plonge dans le monde impalpable du rêve et de
l'imagination. Il n'est plus dans le temple de Mithra, dans l'antre
redoutable des pirates; il entre dans la demeure sacrée de Cérès, mère
de Proserpine: n'est-ce pas également dans des grottes que les Phrygiens
et les Crétois célébraient les mystères de la Grande Déesse? Interrogez
les sanctuaires de la Samothrace, les retraites de Dodone, les antres de
la Sicile et des Thermopyles, vous y trouverez les Pélasges prosternés
devant Dé-Méter, agenouillés aux pieds de Proserpine! Et Giovanna n'est
plus une fille de la terre, Pagano l'a dit, c'est une Sirène, une des
compagnes chéries de la malheureuse enlevée par Pluton; elle revient
visiter cet endroit consacré à celle qu'elle aimait, et quelque pouvoir
surnaturel l'a revêtue d'une figure humaine.
Mais, en même temps que cette illusion merveilleuse domine le poëte, un
poison dangereux se glisse dans les veines du jeune homme, lui trouble
le cerveau et frappe au cœur avec la puissance de la jeunesse; ses yeux
admirent la créature charmante, forte de tout cet enivrement qu'elle
communique, infiniment séduisante; il ne résiste pas,--il aime.
Quand il s'avança vers elle, craignant de la voir fuir, tremblant de
l'offenser, il se heurta à son sourire, plus enchanteur encore. Avec une
légèreté pleine de grâce, avec cette voluptueuse ondulation qui
enveloppait chacun de ses mouvements et leur donnait une incroyable
attraction, elle sauta du piédestal et vint au-devant du jeune homme
hésitant. Paul, interdit, n'osait lui parler, ne sachant plus s'il avait
sous les yeux une mortelle ou une divinité. Ce fut la jeune fille qui
lui adressa la parole en le saluant d'un souhait de bonheur et de longue
existence. Il répondit, et peu à peu son illusion se dissipa: Giovanna
se familiarisait rapidement, ayant des réflexions d'enfant, un mélange
curieux de sauvagerie et de naïveté.
Elle raconta ses impressions, ses ennuis, sa vie errante à travers les
rochers, le long des vagues qui vous baignent les pieds et semblent une
caresse de la mer; elle parlait de ses longues contemplations en face de
la pleine mer, avec l'horizon fantastique des trois rochers, les
Sirènes. Le poëte, heureux, écoutait, s'absorbant dans ces mille détails
naïfs, comme s'il eût entendu ce que lui disait tout bas son esprit; il
ressentait les mêmes émotions, cette adorable enfant lui paraissant
l'écho vivant de ses propres rêveries. Il avait surtout remarqué la
mélodie de la voix de Giovanna: ses accents avaient le charme d'une
musique et les mots s'échappaient de son gosier en gammes étincelantes
de vie, de gaieté et de jeunesse.
Entraîné par les ardeurs qui brûlaient son cerveau, il parlait à son
tour: la jeune fille l'écoutait, suspendue à ses lèvres, buvant
avidement ses paroles, qui lui emplissaient l'oreille des bruits de la
nature, de tout ce qu'elle aimait et connaissait, le heurt des vagues,
les clartés du soleil, les mirages lointains de la haute mer.
Puis soudain elle se leva, mit un baiser au front du jeune homme et
s'enfuit, tandis que son adieu retentissait encore et qu'un rire perlé
frappait les échos de la grotte. Paul Maresmes resta interdit, aussi
muet, aussi éperdu que devant le baiser du premier jour de leur
rencontre: une flamme lui brûlait le front. Il ne songea même pas à
poursuivre la folle enfant; un bonheur divin gonflait son cœur de mille
émotions jeunes et fraîches, et une voix mystérieuse chantait en lui,
l'enivrant de la folie délicieuse de l'amour: une langueur voluptueuse
l'écrasait de son puissant engourdissement.
Telle fut la première entrevue des deux jeunes gens: ils ne parlèrent
pas une fois d'amour, mais tout en eux respirait l'amour et le
trahissait.
Alors, sans jamais se donner rendez-vous, ils se rencontrèrent souvent
au même endroit, et le jeune homme concevait une certaine crainte, une
terreur mystérieuse de ce lieu sacré qui cachait leurs amours: il y
voyait le contraste de la vie et de la mort, l'antithèse d'un nid
d'oiseaux amoureux construit dans un hypogée d'Egypte.
Ils causaient, assis près l'un de l'autre en face de la vue splendide
étendue devant eux, et toujours, à quelque moment imprévu, comme
s'arrachant à un rêve, à un oubli engourdissant de bonheur, la jeune
fille s'enfuyait sans permettre à Paul de la suivre.
Il restait encore longtemps après elle; de grandes ombres envahissaient
la grotte, noyant de ténèbres les angles aigus et les formes accentuées
des ruines: des bruits étranges s'élevaient du sein de la colline,
venant du cœur même de la terre, et se joignaient au grandiose murmure
delà mer. Le poëte, croyant entendre des voix surnaturelles, sortait
lentement, sans se retourner, dans la crainte de profaner quelque
mystère éleusiaque, quelque fête funèbre en l'honneur de Proserpine:
dans ces moments-là, Giovanna prenait pour lui l'aspect d'une divinité;
à son amour se mêlait alors une insurmontable terreur, qui lui faisait
battre le cœur et pâlissait ses joues.
Parfois, dans les nattes tressées de sa chevelure elle portait un
bizarre ornement, une pierre verte, très-pâle, ayant la figure d'un
scarabée. Paul, avec sa connaissance des rites antiques et des coutumes
étranges, avait immédiatement reconnu le scarabée de feldspath que les
prêtres égyptiens plaçaient dans le sépulcre des Apis, dans les
sarcophages royaux de Thèbes et de Memphis, ou dans les syringes
hiératiques; mais, lorsqu'il interrogea la jeune fille à ce sujet, pour
connaître la provenance de ce bijou, elle fronça le sourcil et supplia
le jeune homme de ne jamais renouveler une semblable question, sous
peine d'attirer sur eux de grands malheurs. Songeant à la vie
aventureuse du père de Giovanna, il se dit que, sans doute, Giovanni
Massa avait rapporté cet objet d'un voyage en Egypte, et que la
superstitieuse Capriote, le prenant pour une amulette, y attachait de
terribles propriétés.
Cependant, à chacune des fuites soudaines de son amie, Paul restait
moitié heureux, moitié triste; cette conduite irritante l'énervait,
surexcitant ses facultés: il sentait des bouillonnements de jeunesse
enfler sa poitrine, et des désirs grondaient dans son sang. De là ses
distractions quand il se trouvait avec Julien, ses tristesses et ses
besoins de solitude, car il voulait renfermer en lui son amour.
Enfin, un jour, au moment où Giovanna allait le quitter, il la retint
doucement par le bras avec une expression si suppliante que la jeune
fille, d'abord irritée de ce geste, se laissa adoucir et toucher: Paul
demandait un rendez-vous pour le soir.
«Déjà! dit-elle seulement, et un soupir presque douloureux souleva son
sein.
--Giovanna! n'aurez-vous pas pitié de moi!» Il l'entourait de ses bras,
n'osant cependant la presser sur sa poitrine.
«Soit! puisque le destin le veut; mais c'est terminer bien vite un beau
rêve!» Et l'étrange créature regarda un instant Paul Maresmes, plongeant
ses yeux dans ceux du poëte.
«Je t'aime! répéta le jeune homme avec enivrement.
--Ce soir, tu liras ce billet qui t'indique l'endroit où tu me
trouveras.» Elle traça quelques mots sur une feuille du carnet de Paul
et la lui tendit.--Il voulut lire, mais elle lui serra impérieusement la
main, en disant encore:
«Ce soir! je t'attends!
--Giovanna! Giovanna! je le jure.»
Elle s'enfuit, le laissant ivre d'un bonheur immense, écrasé de cette
complète réalisation de son rêve le plus cher.
IV
Devant la table, sur laquelle l'aubergiste avait servi leur dîner, Paul,
absorbé dans la lecture d'un billet, ne pensait pas à toucher aux plats.
Julien, s'éventant avec sa serviette, jetait un regard dédaigneux aux
côtelettes de chevreau, au macaroni, et aux autres mets préparés par la
descendante de Tibère.
«Diable de chaleur! s'écria-t-il tout à coup en vidant un second verre
d'eau.
--Oui! oui! dit Paul distraitement.
--Tu ne parais pas avoir faim.
--Non! cette journée m'accable trop.
--Moi, je n'ai pu tenir en place; à peine avais-je essayé de peindre que
le soleil me brûlait comme un fer rouge. Je me suis étendu à l'ombre
d'un rocher et j'ai dormi; mais cela ne peut durer, il fera de l'orage,
ce soir peut-être.
--Ce soir, crois-tu? reprit Paul, qui roulait le morceau de papier entre
ses doigts et que ces derniers mots tirèrent de sa rêverie.
--Cela semble te contrarier.
--Peut-être!
--Et pourrais-je savoir pourquoi?»
Avec un sourire quelque peu fat, le jeune poëte tendit à son ami le
chiffon de papier dont la contemplation l'absorbait au point de lui
faire oublier le dîner: c'étaient quatre mots italiens signés d'un nom
de femme.
«Que signifie ce grimoire? demanda Julien.
--Giovanna me donne rendez-vous ce soir derrière les rochers, sur la
petite plage qui fait face aux Sirènes.
--Ta Capriote choisit bien son temps!
--L'orage ne sera sans doute pas pour aujourd'hui.
--Ne t'y fie pas. Mais quelle est cette Giovanna qui donne rendez-vous,
au clair de lune, à un poëte?
--Tu la connais bien.
--Je t'assure que....
--C'est notre amie du phare de Tibère.
--La Sirène, la magicienne de Pagano?
--Elle-même, mon cher Julien.
--Tu as l'intention de te rendre à cette invitation, dans un endroit si
mal vu des pêcheurs?
--Je n'ai pas leurs superstitions.
--Tu es ensorcelé, Paul, et tu n'iras pas, ou je t'accompagnerai.
--Julien! Julien! est-ce toi qui me parles ainsi, toi l'esprit fort,
l'incrédule!
--Suis-je ton ami, oui ou non?
--Non, si tu me refuses ce bonheur.
--Malheureux! en es-tu déjà là?
--Julien! je l'aime.
--C'est ce que je craignais: la Sirène te prend dans ses filets.
--Le craindre! craindre d'aimer! Tu es jeune, et tu me parles ainsi!
Mais c'est la vie, ami; c'est la jeunesse ardente, folle peut-être: eh
bien soit! Ne t'oppose pas à cette joie qui m'enivre; laisse-moi aimer,
laisse-moi être aimé!
--Paul, tu es fou; je ne consentirai jamais à t'abandonner.
--Je préfère ma folie à ta raison. Si tu la voyais, belle, charmante,
adorable, tu serais amoureux comme moi, ensorcelé, si tu veux, fou comme
moi. L'amour n'est-il pas la plus délicieuse des magies, et les yeux de
la femme qu'on aime ne versent-ils pas le plus enivrant des philtres?
Oh! je t'en supplie!»
Le jeune poëte serrait les mains de son ami dans les siennes; Julien
détournait la tête, refusant de l'écouter. En ce moment un pas précipité
se fit entendre, la porte s'ouvrit et le pêcheur Pagano entra,
ruisselant de sueur, couvert de poussière.
«Voulez-vous me suivre immédiatement?»
Les deux jeunes gens le regardaient, étonnés de cette brusque
apparition.
«Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?
--Explique-toi, Pagano; que veux-tu dire?»
Le pêcheur, se tournant vers la fenêtre, désigna du doigt le ciel.
«Vous voyez ce ciel bleu, ce soleil éblouissant?
--Eh bien?
--Dans deux heures tout sera noir; dans trois heures la tempête éclatera
avec furie.
--Et tu nous proposes de sortir par ce joli temps?
--Vous ne voulez donc plus voir les Sirènes?
--Tiens, c'est vrai, dit Julien en riant; j'avais complètement oublié
ton histoire fantastique. Nous te suivrons où tu voudras, car je veux
m'assurer du fait.
--Alors, en route: il n'y a pas de temps à perdre.
--Viens, Paul; tu seras en avance à ton rendez-vous; c'est exactement au
même endroit, et au moins je serai là pour te secourir.
--Paul semblait hésiter, son ami le prit par le bras:
--Crains-tu les Sirènes?
--Tu vois bien que non.» Il montrait le billet.
«Oh! celle-là, tu ne la redoutes pas assez.
--Bah! partons, et que Proserpine nous protège!
--Qu'elle nous garde plutôt des embûches de ses chères compagnes!
--Elles ne sont pas si redoutables.»
Le pêcheur marchait devant eux d'un pas rapide, regardant parfois le
ciel dont l'azur se plombait de tons gris, espèces de vapeurs dégagées
de la terre et de la mer: ils suivaient difficilement l'agile Capriote à
travers les chemins rocailleux et escarpés qu'il leur faisait prendre
pour raccourcir la distance. Quand ils eurent quitté la route, ils
entrèrent dans un sentier plus désert et plus sauvage encore: déjà une
petite brise leur soufflait au visage, diminuant la lourdeur de
l'atmosphère et pénétrant dans leurs poumons avides de fraîcheur. Enfin,
après avoir souvent manqué de tomber, après s'être déchirés à tous les
buissons, piqués à tous les arbustes, ils atteignirent l'escalier taillé
en plein roc qui conduisait à la Petite Marine, à la hutte du pêcheur.
En cet instant le soleil allait tomber dans la mer et se trouvait à
moitié caché par les pics de Procida, les escarpements d'Ischia; des
vapeurs roussâtres flottaient à l'horizon, noyant la ligne de la mer, et
quelques rayons lumineux accusaient encore leur transparence. La base
des rochers devenait plus sombre, avec de mystérieux renfoncements, des
trous pleins d'ombre, des cavernes béantes, que l'approche du soir
faisait plus vastes et qui semblaient s'enfoncer au cœur des falaises.
Les hautes cimes, au contraire, brillaient d'un éclat rouge, frappées
obliquement par les dernières flèches du soleil. La mer s'étendait,
bleue comme le ciel, avec son horizon perdu dans les brouillards.
Pagano les fit reposer quelques instants chez lui, leur donna d'épais
cabans de pêcheurs pour se défendre du froid et de la pluie et les
conduisit vers le rocher où ils devaient se poster. Ce bloc monstrueux,
avançant un peu dans la mer, pouvait à la fois les abriter contre les
vagues ou les rafales du vent et leur permettre de voir, sans être vus,
tout ce qui se passerait sur la petite plage étendue au pied des
falaises et contiguë à cette roche.
«Vous êtes bien résolus à voir et à entendre les Sirènes, leur dit
encore le guide qui semblait hésiter à les laisser seuls avant d'avoir
essayé une dernière fois de les détourner de leur dessein.
--Si tu as peur, Pagano, laisse-nous: viens seulement nous reprendre
demain matin, nous te raconterons toute la conversation de ces dames.
--Adieu! Je retourne près de ma femme.
--Au revoir, Pagano.
--Au revoir, si la Madone vous protège! Personne n'en est revenu.» Et il
fit un geste dubitatif.
«Bah! tu ne parviendras pas à nous effrayer; va te coucher mon ami, et
bonne nuit!
--Je voudrais vous en souhaiter autant: mais tenez-vous ferme au rocher
et surtout ne vous montrez pas: ce serait la mort!
--À demain.»
Ils restèrent seuls.
Julien riait encore des terreurs du guide, et, consultant des yeux le
ciel et la mer, prenait ses dispositions pour affronter la tempête en
choisissant une place dans les anfractuosités de la roche. Paul, rêveur,
immobile, regardait les trois fameux rochers, plongés à moitié dans la
mer à une assez grande distance de la côte: sur le fond encore bleu et
clair ils se détachaient, découpant leurs noires silhouettes.
Le soleil disparut; de grandes ombres envahirent la plage, toute la
ligne des falaises, la mer et le ciel. En même temps, du sein des
vapeurs brumeuses où se noyait l'horizon, et qui semblaient maintenant
une masse indécise et ténébreuse, s'élevait comme un rideau noir montant
rapidement dans le ciel: ce nuage allait rendre la nuit plus sombre
encore.
Subitement aussi, la mer avait grossi; les vagues, plus longues, plus
convulsives, fouettaient avec force en venant se jeter sur le rocher et
une pluie d'écume tombait par instants sur les jeunes gens. À mesure que
le gros temps augmentait, le fracas des galets sur la plage devenait
assourdissant, les empêchant même de s'entendre; ils se contentaient
d'observer, pendant que des rafales de vent leur balayaient la figure et
qu'une poussière humide les inondait. Dans les cavernes de la côte le
choc des vagues était terrible.
De toute la nature montait un grondement sourd, égal, grossissant de
minute en minute, effrayant indice de ce qui allait se passer. Julien
lui-même sentait une vague terreur secouer son cœur sceptique et, avec
Paul, il se cramponnait au rocher, solidement arc-bouté, regardant
éperdument devant lui les trois rochers. On les distinguait parfaitement
dans la pleine mer; seulement de noirs, ils étaient devenus gris,
prenant une teinte en rapport avec ce qui les entourait, teinte claire
en comparaison du ciel entièrement couvert par le nuage. Aux hurlements
du vent, aux rugissements lointains de la mer, se joignait un roulement
de tonnerre caché dans ces ténèbres. La tempête arrivait de partout;
mais on pressentait qu'avant de se ruer elle préparait son élan,
ramassait ses forces, contenant jusqu'au dernier instant sa fureur et sa
violence, pour se déchaîner plus impétueuse, irrésistible.
Tout à coup, Paul et Julien se serrèrent la main et se regardèrent sans
dire un mot, une vague lueur leur permettant encore de voir leurs
visages: ils étaient pâles et atterrés.
En face d'eux, aussi loin qu'ils pouvaient plonger leurs regards, plus
rien, rien que le tumulte des flots, rien que l'écume balancée sur la
crête des vagues et s'avançant sous la folle impulsion du vent; plus de
rochers, la mer est vide, l'horizon désert.--Par un inconcevable
prodige, puisque leurs yeux n'ont pas quitté une minute les trois formes
grisâtres, les Sirènes ont disparu: elles ont comme fondu dans la mer,
et la vague se creuse en vain à l'endroit qu'elles occupaient.
Le peintre ne veut cependant pas être le jouet d'une illusion; il
s'accroche des deux mains aux aspérités du rocher, se dresse malgré la
fureur du vent et regarde avidement. Son œil se fatigue dans une vaine
recherche, les trois rochers sont invisibles comme si une rafale les eût
emportés. Julien reprend son poste, étrangement préoccupé de cette
disparition.
Tout est noir: la tempête se déchaîne farouche, la vague bat le rivage,
et des colonnes d'écume rejaillissent, semblables à une fumée enlevée
par le vent. Cependant il n'y a ni pluie, ni éclairs; le roulement du
tonnerre répond seul au tapage grandiose de la mer. A moitié aveuglés
dans leur refuge, étourdis par ce vacarme, les deux amis ne peuvent plus
rien voir autour d'eux: les ténèbres sont devenues complètes.