lui montre la mer, visible de nouveau, grâce à une phosphorescence
provenant de l'électricité répandue dans l'air, tandis que les rochers
gardent leur obscurité profonde; leurs yeux voient alors un phénomène
incroyable.
Dans la haute mer, les vagues montent les unes par-dessus les autres;
elles se poursuivent, se heurtent, se roulent comme dans une lutte
continuelle, avec des remous vertigineux, avec de furieuses convulsions:
tout semble bouillonner et se confondre. Mais, au milieu de l'écume
neigeuse, au centre de ce tourbillon, des formes humaines glissent,
disparaissent, reviennent, tantôt perdues dans les blancs flocons à la
crête du flot, tantôt visibles dans le creux de la vague. Cependant la
tempête n'est plus aussi bruyante, et le vent, au lieu de siffler d'une
façon sauvage et désordonnée, souffle comme dans des cordes
harmonieuses; une clarté blafarde s'élève de la mer, laissant les côtes
dans l'ombre, et, fait certain, presque palpable, au sein de cette
clarté, des corps blancs et souples, des corps de femmes aux ondulations
charmantes montent et descendent dans la vague, s'abandonnant au
mouvement de la marée.
Ils regardent interdits, croyant à un mirage, et se frottent les yeux.
Paul ne respire plus; une flamme extraordinaire aux yeux, les lèvres
ouvertes, les bras tendus vers la fantastique apparition, il crie:
«Les Sirènes!»
Julien lui-même subit le charme et ne peut détacher ses yeux de
l'incroyable et dangereux spectacle.
Le tumulte de la nature s'apaise, s'effaçant peu à peu; les vagues
s'élèvent moins haut, roulent moins furieuses, tandis que les corps
blancs glissent sur les eaux profondes et se rapprochent du rivage. Plus
de grondements menaçants au ciel, plus de rugissements dans l'air, plus
de hurlements dans la mer; le tapage des galets cesse de lui-même,
l'écume vole plus doucement sur les roches, et les grottes sous-marines
diminuent leurs rauques mugissements, échos redoutables de la tempête.
Les charmeuses avancent toujours vers la petite plage, paisible
maintenant, et cette lueur qui les fait voir semble naître de leurs
corps; en même temps des sons harmonieux montent dans l'air avec une
majestueuse cadence, quelque chose de bizarre et de mélodieux à la fois.
Tout se tait pour mieux écouter; un concert inouï retentit: ce sont les
Sirènes qui chantent. L'une s'accompagne d'une lyre, dont les cordes
paraissent rouges sur la blancheur de l'ivoire; la seconde souffle dans
une double flûte; la troisième chante. C'est un air simple et
languissant, se soutenant toujours à la dernière octave avec cinq notes
qui reviennent régulièrement comme dans l'ancienne musique grecque,
peut-être une cantilène, composée en l'honneur de Cérès et chantée aux
fêtes d'Éleusis.
L'étrange mélopée se traîne comme un chant d'oiseau, grandit et s'enfle
comme une clameur d'épouvante, pour mourir de nouveau en sons doux et
lugubres; chaque fois que les cordes se tendent et résonnent, on
croirait entendre un gémissement; la double flûte redit une plainte. Ce
concert, où se mêlent la terreur et l'harmonie, la mort et le charme,
pénètre par tous les pores, s'introduisant en vous avec une terrible
puissance.
Comme dans le récit d'Homère, le vent s'apaise, un calme profond succède
à la tempête, et une divinité assoupit les flots; une accalmie
surnaturelle pèse sur la mer, dont les vagues viennent battre avec une
certaine cadence la plage et les rochers; leur bruissement régulier
accompagne le chant des Sirènes, et le vent, soufflant avec douceur,
traverse les cordes de la lyre et jette dans l'air une note éolienne.
Une dernière lame les pousse au rivage; elles glissent doucement au
milieu d'une gerbe d'écume et viennent s'étendre sur la plage.
Les deux amis, se dissimulant soigneusement derrière le rocher qui les
cache, regardent stupéfaits: ils sentent qu'un danger terrible est là
tout près d'eux et que la moindre imprudence les perdrait.
Quels sont les profanes qui ont donné aux Sirènes des corps d'oiseaux,
des ailes et des griffes, en souvenir de leur transformation lors de
l'enlèvement de Proserpine? Quels sont les impies qui les représentent
terminées en queues de poisson? Julien et Paul ont devant eux des femmes
charmantes, des corps d'une exquise beauté, et non des monstres.
Elles s'étendent gracieuses sur le sable, dessinant leurs contours
parfaits sur le fond plus sombre des rochers: leurs chairs diaphanes ont
la transparence nacrée des anémones de mer, la pulpe brillante des
méduses aux tons phosphorescents, et, s'harmonisant avec cette blancheur
de leur peau, des cheveux longs et fins, semblables à des algues
marines, se répandent en masses épaisses autour d'elles.--Assises, à
moitié couchées, elles caressent de la main leurs chevelures humides
encore des baisers de la vague et forment un demi-cercle vis-à-vis de la
mer: devant elles l'immensité se perdant à l'horizon dans les ténèbres;
derrière, la nuit profonde et les jeunes gens palpitants d'horreur et
d'admiration, émus de curiosité et de crainte, qui osent à peine
regarder à travers les interstices de la roche le visage des perfides
enchanteresses.
La lyre résonne, portant le frisson, éveillant la terreur dans l'âme et
dans le corps des indiscrets aux écoutes: ils regardent avec effroi le
terrible instrument manié par la Sirène. Les cordes rouges semblent
saigner: ce sont des fibres humaines, et elles disent les dernières
imprécations des naufragés, les plaintes des mourants, leurs suprêmes
adieux à la vie; puis la double flûte, débris humain longtemps roulé par
les vagues profondes, lance un cri de mort, le cri de désespoir du
malheureux qui se sent perdu; elle mêle ses sons aigus ou monotones,
sinistres ou enchanteurs, aux harmonieux accents de la lyre. Le charme
est effrayant et la mort a une terrible attraction. Tout à coup la
troisième sirène joint sa voix aux instruments de ses compagnes; un
chant alterné, où les trois charmeuses se répondent tour à tour, s'élève
et s'abaisse, suivant les modulations de la flûte, selon les vibrations
presque humaines et frissonnantes de la lyre aux fibres rouges.
«Mes sœurs, mes sœurs, que venons-nous faire encore sur cette plage
ingrate? N'est-ce pas assez souffrir, depuis le jour fatal où
l'impitoyable et fallacieux Ulysse échappa à nos pièges en bravant nos
chants? Qui peut nous écouter? Quel mortel ose nous entendre?
Répondez-moi, Parthénope! Pisinoé, répondez-moi!
PARTHÉNOPE.--Pourquoi gémir, Thelxiépie, pourquoi transformer en une
plainte amère et désespérée nos chants autrefois si doux? Oui, le Grec
rusé a fui, et de désespoir nous nous sommes précipitées dans la mer;
oui, il a pu revoir Ithaque et Pénélope, grâce aux conseils de la
magicienne Circé! Mais les hommes avaient assez souffert de notre
présence dans ces eaux charmantes et les ossements, semés sur les sables
sous-marins marquent nos succès. Interrogez les branches brillantes du
corail et les cadavres qu'ils ont retenus au fond de l'abîme! Comptez
les crânes qui servent maintenant de refuges aux poissons et de jouets
aux monstres de la mer? Notre orgueil ne doit-il pas être satisfait de
semblables holocaustes?
PISINOÉ.--Tu as lieu d'être orgueilleuse, ô Parthénope; tu es de nous
toutes la seule glorieuse! Les mortels ont perpétué ton souvenir et
vénéré ta mémoire en te dédiant une ville, la plus gaie, la plus
heureuse, la plus illustre de ces rivages délicieux: Parthénope, Naples,
tu vis toujours, éternellement couchée au fond de ce golfe aimé, dont
les eaux bleues viennent sans cesse baiser tes pieds et les caresser
doucement. En face, le Vésuve lui-même te respecte, n'osant attaquer ta
divinité! Nous, infortunées, que sommes-nous deyenues? A peine quelques
poëtes parlent-ils de nous!
THELXIÉPIE.--Ils ne nous ont jamais vues; leurs vers menteurs nous
donnent une forme repoussante; est-ce là notre immortalité?
PARTHÉNOPE.--Ils connaissaient le danger de notre rencontre; quel mortel
audacieux peut nous éviter s'il écoute nos voix et goûte nos chants? Pas
un pêcheur n'ose s'aventurer du côté des Sirènes, quand gronde la
tempête et que la vague se gonfle, roulant nos corps dans ses
bouillonnements!
PISINOÉ.--Malheureuses filles d'Achéloüs et de Calliope! tristes
compagnes de Proserpine, que sommes-nous devenues après
l'accomplissement du terrible oracle? Hélas! hélas! à peine de temps à
autre avons-nous le droit de nous montrer, de reprendre notre forme
humaine; rochers muets et éternels que bat la vague, que couvre l'écume,
nous n'arrêtons plus les vaisseaux et les barques nous évitent!
THELXIÉPIE.--Nos chants ne sont plus que le grondement du flot dans les
cavernes et le choc des lames irritées; notre harmonie, c'est la
tempête!
PARTHÉNOPE.--Accusez le seul Ulysse de notre sort malheureux; et
cependant, sans la cire épaisse qui fermait les oreilles de ses
compagnons à nos chants, sans les liens qui le retenaient au mât du
navire, il eût succombé comme les autres, enivré par nos accents.
PISINOÉ.--Hélas! en vain lui chantions-nous: «Viens à nous, glorieux
Ulysse, honneur de la Grèce; arrête ton navire afin d'entendre notre
voix. Jamais on ne passe outre, avec un vaisseau, avant d'avoir écoute
les doux chants qui s'échappent de nos lèvres. Puis l'on s'éloigne
transporté de plaisir et sachant bien plus de choses. Nous n'ignorons
rien de ce que les Grecs et les Troyens ont souffert dans les vastes
plaines d'Ilion; par la volonté des dieux nous sommes instruites de tout
ce qui arrive sur la terre fertile!
THELXIÉPIE.--Que nous servait de chanter et de faire entendre nos belles
voix! En vain son cœur brûlait-il de nous écouter, en vain ordonnait-il
à ses compagnons de le détacher et de rompre ses liens; ceux-ci font
force de rames, tandis que deux d'entre eux, Euryloque et Périmède se
lèvent et le chargent de nouvelles cordes. Tout s'éloigne, le navire
fuit, disparaît, et nous sommes condamnées à disparaître, pour accomplir
l'oracle qui disait que nous devions périr si un seul vaisseau passait
près de nous sans se laisser charmer!»
Le chant harmonieux continuait, chaque Sirène lançant dans les airs une
phrase mélodieuse, parfois plaintive et touchante, parfois irritée,
tandis que la lyre résonnait toujours et que par moments la flûte
reprenait un motif doux et languissant, servant de refrain.
Une émotion tendre baignait l'âme des jeunes gens, qui sentaient
l'harmonie les envelopper de ses flots enchanteurs. Touchés, pénétrés
jusque dans les fibres les plus intimes du cœur, ils compatissaient au
malheur des Sirènes, se laissant attendrir par leurs plaintes et leurs
regrets; ce charme dangereux les enivrait, sans qu'ils pussent s'y
soustraire.
Soudain, d'un angle du rocher, une voix nouvelle vient se joindre à
celles des trois Sirènes.
«Mes sœurs, mes sœurs, pourquoi m'avoir oubliée si longtemps? J'avais
l'ardent désir de vous revoir, et, chaque fois que la tempête remuait
les vagues immenses, cette plage retentissait de mes prières.»
Une femme s'avance, n'ayant d'autre voile à sa merveilleuse nudité que
les cheveux noirs tombant jusqu'à ses pieds. La stupéfaction ôte la voix
aux jeunes gens et pèse de tout son poids sur eux, paralysant leurs
langues et leurs mouvements, quand ils reconnaissent la jeune fille dont
Pagano leur a raconté l'histoire.
Plus belle encore débarrassée de ses grossiers vêtements, elle s'avance
vers les Sirènes à mesure que les paroles s'échappent de sa bouche avec
une délicieuse mélodie. Rien ne cache les formes pures de son corps,
aussi blanc, aussi parfait que celui de ses sœurs; dans ses cheveux,
au-dessus du front, brille d'un éclat curieux la pierre verdâtre en
forme de scarabée, parfois vue par Paul Maresmes à cette même place sur
la tête de Giovanna. Le poëte y voit comme une révélation de la nature
mystérieuse de la jeune Capriote et de sa transformation en fille de la
terre, le scarabée égyptien étant, dans les croyances hiératiques, le
symbole de la génération céleste qui fait regermer le défunt dans une
nouvelle vie; par une secrète incubation il a été donné à la Sirène de
revivre sous la forme de Giovanna.
Toutes trois se sont levées sur la plage pour recevoir la nouvelle
venue.
«Aglaophone! Aglaophone, reviens avec nous!»
Mais, tandis que Julien immobile, écrasé par une fascination plus
puissante que sa volonté, ne peut rien dire et demeure incapable de
bouger, un transport fougueux, une exaltation surhumaine, s'emparent de
Paul Maresmes. Transfiguré, les yeux rayonnants d'un bonheur immense,
soulevé par une force irrésistible, il se dresse, oublieux du danger,
méprisant toute précaution; l'amour seul le possède et il dépasse de son
corps entier la ligne sombre du rocher.
«Giovanna! Giovanna! est-ce bien toi?»
La Sirène se tourne alors vers le jeune poëte, lui tendant les bras et
l'enivrant de son plus délicieux sourire.
«Viens, mon bien-aimé! Viens vite! Je suis fidèle au rendez-vous!»
Julien, glacé de terreur, voudrait en vain le retenir: Paul escalade
rapidement le rocher, saute sur la plage et court à l'enchanteresse. Le
jeune homme presse Giovanna dans ses bras, les Sirènes l'entourent,
leurs chants harmonieux se changent en hymne de triomphe et une cruelle
expression de haine satisfaite illumine leurs traits; les lèvres de Paul
et celles de la Sirène se joignent dans un suprême et délirant baiser!
* * * * *
La tempête éclate furieuse; la nature est bouleversée de nouveau. Le
vent souffle avec rage, le tonnerre gronde, les vagues écument,
s'amoncellent, tourbillonnent monstrueusement; des jets de feu crèvent
les nuages et la pluie s'abat comme une inondation, confondant le ciel
et la mer; des éclats terribles vont se heurter à tous les échos du
rivage, pendant que des montagnes d'eau s'avancent mugissantes et
s'écrasent avec des flots d'écume sur le rocher auquel se cramponne
désespérément Julien Danoux. Bientôt il n'a plus le sentiment de rien;
ses ongles crispés le retiennent aux pointes du rocher, ses pieds sont
arc-boutés contre la pierre aussi solidement que s'il faisait corps avec
elle; tout se confond dans son esprit, il ne pense plus, ne voit plus et
croit mourir, au milieu du tumulte épouvantable qui convulsionne tout
autour de lui.
Les lueurs blafardes de l'aube, après cette nuit horrible, éclairèrent
un corps étendu sur le rocher et semblable à un cadavre, sinistre épave
de quelque naufrage; c'était le jeune peintre. Ses membres raidis,
glacés par l'eau, ne pouvaient se détendre; et, le cœur serré d'une
immense épouvante, le cerveau plein d'une angoisse mortelle, sans
bouger, n'ayant la force de remuer ni les bras ni les jambes, Julien,
les yeux grands ouverts, regardait avec une affreuse fixité devant lui.
Sur la plage, la vague encore irritée venait seule cracher son écume au
milieu des galets, et, au loin dans la mer houleuse, sous le ciel
sombre, se dressaient solitaires les trois rochers, noirs, muets,
impassibles, effrayants! Rien que la mer: il restait seul en face d'un
problème insoluble.
Au matin, Pagano le trouva dans cette position, inerte et sans forces;
le pêcheur parvint à le tirer de cet engourdissement et Julien fut
bientôt en état de se tenir debout, de marcher. Sa première question fut
pour s'informer de Paul Maresmes.
«Je ne l'ai pas vu; il doit être encore avec vous», dit Pagano.
Julien, désespéré, se prit la tête à deux mains comme pour faire appel à
sa raison et à son courage.
«Le malheureux! Pourquoi s'est-il levé? Pourquoi leur a-t-il parlé?
--A qui?
--Aux Sirènes.
--Vous les avez donc vues?»
Le pécheur se signa, reculant de quelques pas: «Nous les avons vues, et
Paul a marché vers elles.
--Que Dieu ait son âme!» Pagano tomba à genoux et murmura une prière.
Le peintre pleurait comme un enfant, brisé par cet effroyable événement;
anéanti de douleur, il se laissa conduire machinalement, sans voir, sans
penser, à la hutte du pêcheur. De temps en temps quelques mots, toujours
les mêmes, sortaient de sa bouche:
«Paul! mon pauvre et cher Paul!»
Et les larmes coulaient, sans qu'il cherchât à les cacher, sur ses joues
pâlies.
Le surlendemain seulement la tempête cessa complètement: une brise tiède
avait chassé les nuages orageux, le soleil brillait comme lavé par la
pluie, et les vagues avaient repris leurs molles ondulations, se
frangeant à peine d'une légère écume qui mourait sans murmures sur la
plage, en caressant les galets.
A la première heure du jour, dans une petite anse à sec, près de la
hutte de Pagano, on retrouva le corps de Paul Maresmes: un sourire
errait encore sur ses lèvres décolorées, et sa main crispée serrait
convulsivement le scarabée de feldspath verdâtre qui se trouvait dans
les cheveux de la jeune fille.
Julien, aidé de Pagano, recueillit pieusement les restes de son
malheureux ami et les fit ensevelir sur la petite plage où il avait
trouvé la mort.
Giovanna ne reparut jamais à Capri: les pécheurs de la Petite Marine
disent qu'elle a rejoint ses sœurs.
En face de la tombe solitaire, plaque de marbre baignée par l'écume
marine, les Sirènes se dressent sombres et menaçantes, immuables rochers
qui brisent éternellement la vague.
FIN