Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emport

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GUSTAVE TOUDOUZE

LA SIRÈNE

SOUVENIR DE CAPRI

Paris

E. Dentu, Éditeur

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

Palais-Royal, 17 et 19, Galerie d'Orléans.

MDCCCLXXV

* * * * *

A MON AMI ET CHER CAMARADE JULES LECOMTE DU NOUŸ

_Souvenir reconnaissant_.

GUSTAVE TOUDOUZE.

Octobre 1874.

* * * * *

LA SIRÈNE

I

C'est le matin: Naples s'éveille sous les premiers baisers du soleil.

Mille cris se heurtent et se croisent déjà, les gestes le disputant en

vivacité aux paroles.

Nus comme la main, des bambins se roulent sur les dalles, rongeant un

fruit, s'arrachant un jouet, courant après le sou du passant généreux ou

du _forestiere_ charmé de leur bonne mine. Sales, la figure barbouillée

et les cheveux en broussailles, ils ont les chairs merveilleuses, le ton

et la forme des enfants peints par Raphaël. A quelques pas, leurs mères

et leurs sœurs, assises auprès d'un panier de fruits ou surveillant un

fourneau allumé pour cuire le macaroni, se coiffent en plein air,

faisant gravement la chasse à un insecte importun, lissant leurs cheveux

et n'interrompant la natte commencée que pour crier leur marchandise,

invectiver une voisine ou administrer une taloche à un marmot

récalcitrant. Sur toute la longueur du quai, adossées au parapet qui

borde le golfe, du Fort de l'Œuf au Palais du Roi, se dressent les

légères boutiques à claire-voie où l'on débite les _fiori_ et les

_frutti di mare_, coquillages, poissons, mollusques encore vivants, qui

grouillent pêle-mêle dans les baquets pleins d'eau de mer. A travers la

foule des marchands, des flâneurs napolitains et des étrangers, les

cochers lancent à toutes brides leurs chevaux sans écraser un enfant ni

renverser un étalage, et ne se font pas faute d'interpeller les

passants. De temps en temps s'avance plus calme un paysan conduisant une

voiture de légumes; le mulet secoue gaiement son collier dont les

cuivres étincellent, et un carillon de sonnettes suit chaque mouvement

de sa tête.

Mais comment ne point pardonner à ce quai Santa-Lucia sa saleté et son

tapage, son peuple remuant et criard, son encombrement et ses puces, en

le voyant, exubérant de vie et de gaieté, baigné par le soleil,

s'étendre paresseusement en face du Vésuve, s'allonger avec une sorte de

volupté au bord du golfe magique dont les eaux bleues le caressent?

Descendants des fameux lazzaroni, peut-être même leurs fils, des

pêcheurs, étendus à plat ventre sur la crête du parapet, dorment ou

causent, et par moments jettent un regard nonchalant sur le petit bateau

à vapeur, encore amarré au quai, en partance pour Capri; de grands

gamins, vêtus d'un lambeau de chemise ou culottés d'une loque de

pantalon maintenue sur l'épaule par une bretelle en corde, fixent leurs

yeux noirs du même côté.

La cloche tintait à coups précipités, lançant dans la pureté de l'air sa

note stridente, et les ondes sonores allaient, s'élargissant, porter au

loin l'appel monotone du bateau. S'échappant avec un sifflement aigu,

une sorte de cri déchirant et prolongé, la vapeur mêlait son nuage

impalpable à l'épaisse fumée noire vomie par le tuyau principal, pendant

que la machine haletait et rugissait, communiquant ses trépidations à

toute la membrure de la _Speranza_. Quelques voyageurs français, des

touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits

gourmés et impassibles, s'amusaient à lancer dans l'eau des pièces de

monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans,

complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la

recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient

leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces

tritons bruns et agiles qui s'ébattaient dans l'écume de la vague,

enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau.

Ce tapage aquatique avait un indifférent: le marin en long bonnet de

laine qui frappait sans relâche la cloche d'appel, n'écoutant rien, ni

les réclamations des voyageurs impatients, ni les plaintes des

passagères nerveuses, et attendant patiemment l'ordre du capitaine.

Celui-ci, appuyé au bastingage, fumait lentement un long cigare traversé

d'une paille. Quand il avait fini de suivre des yeux la bouffée odorante

qui tourbillonnait autour de sa tête, il fixait son attention sur le

quai inondé d'une éblouissante nappe de soleil, et alternait avec

philosophie cette contemplation monotone.--Jetant tout à coup son

cigare, il se redressa; la cloche cessa de tinter et la dernière

vibration mourut peu à peu dans la mer.

Deux jeunes gens, sortis de l'une des maisons situées sur le quai, se

dirigeaient vers le golfe, suivis du _facchino_ porteur de leurs sacs de

voyage. A peine eurent-ils mis le pied sur la _Speranza_ que le bâtiment

changea d'allure: les trépidations, après avoir atteint leur paroxysme,

cessèrent subitement; le panache de fumée roula sur lui-même, plus noir,

plus acre, plus épais, s'abattant de façon à masquer aux voyageurs une

partie du quai. Puis, les roues battant les eaux du golfe, le vapeur

décrivit un quart de cercle, chassant devant lui la troupe de nageurs

dont il était enveloppé, et s'élança, traçant un sillon écumeux dans la

mer étendue entre le Pausilippe et le cap Campanella. Quelques nageurs,

les plus vigoureux, le suivirent un instant par bravade; leur groupe

s'éclaircit de minute en minute; tous abandonnèrent la poursuite: la

_Speranza_ marchait droit sur Capri.

Imprégnée de senteurs fortifiantes, la brise marine tempérait la chaleur

naissante du jour, agitant même par moments la toile étendue au-dessus

des voyageurs pour les protéger contre l'action trop directe de ce ciel

de feu. Le bateau semblait creuser une mer de lapis-lazuli, et filait,

laissant derrière lui, comme une traînée d'argent, les seules vagues qui

parvinssent à rider la surface du golfe.

Debout à l'avant, plongés dans une admiration extatique, les deux jeunes

gens arrivés en dernier lieu ne disaient mot, regardant avec avidité,

avec religion, le magique spectacle qui se déroulait tout autour d'eux à

mesure qu'ils avançaient en mer.

Derrière, ils laissaient Naples et ses étages de maisons pittoresquement

groupées, que dominent majestueusement le fort Saint-Elme, le couvent

San-Martino, les jardins verdoyants de Capodimonte. A gauche, la mer

baignait les maisons peintes en rouge de Portici et le pied du Vésuve

avec Herculanum, Resina, autant d'harmonieuses taches de couleur mariées

au bleu de la vague. On apercevait Torre del Greco, si souvent ravagée

par le passage des laves; Torre dell'Annunziata, dont les toits curieux

et les terrasses, où sèchent le maïs et le blé, ont un aspect égyptien.

Comme un défi de la civilisation, une bravade du progrès, le chemin de

fer serpente au bord de la mer, se frayant un passage entre des couches

de lave superposées, et sa ligne, moitié blanche, moitié noire, faisait

une ceinture à la montagne. En haut, imperceptible fumée, une vapeur

dessinait les contours du terrible cratère: le géant sommeillait,

toujours prêt au plus effrayant des réveils. A droite se creusait le

golfe dans sa merveilleuse beauté, montrant tour à tour, avec une espèce

de coquetterie, ses rochers, ses villas, Mergellina, la longue plage de

sable fouillée par les pécheurs, les cabanes de bois, les barques sur le

flanc, les ruines pittoresques du palais de la reine Jeanne; puis, cette

route splendide qui de Naples gagne le Pausilippe et le tourne pour

rejoindre Pouzzoles, Baïes, Misène: les figuiers aux larges feuilles,

les cactus, les pins, en ombragent une partie, laissant voir la

blancheur d'un mur, l'étincellement d'un toit, à travers la verdure

sombre des arbres; enfin le Pausilippe, qui semble vouloir saisir et

presser le flot entre ses rochers anguleux et l'île de Nisida.

Penchés en dehors du bordage, nos deux voyageurs se montraient ces

merveilles, les mains étendues comme pour les toucher et convaincre

leurs yeux de la réalité du spectacle; parfois, las d'admirer en

silence, ils causaient. Leurs paroles étaient graves, basses et émues

par la vénération ressentie: un certain écrasement de cette beauté

pesait sur eux, les laissant quelquefois interdits, pâles de bonheur et

d'enivrement; puis l'enthousiasme les secouait de sa magnifique

frénésie, et des exclamations irrésistibles, ardentes de jeunesse,

partaient de leurs lèvres, de leurs cœurs, pour ainsi dire. Isolés des

autres passagers, se tenant par la main pour mieux se communiquer leurs

impressions, Paul Maresmes et Julien Danoux restaient perdus dans cette

contemplation: aucun bruit, aucune voix n'eût pu les arracher à leur

extase; il leur semblait être dans un monde étranger, quelque pays de

leur création où l'humanité ne les suivait pas. Peintre et poëte

sentaient de la même façon, et cette admiration, sorte de magnétisme

émané du milieu où ils se trouvaient, transfigurait leurs visages, y

imprimant comme un reflet de ces mille beautés, toutes concourant à ce

but sublime, le beau absolu.

Quelques vieux passagers les regardaient avec sympathie, envieux de

cette ardeur, et croyant sans doute revoir leur propre jeunesse, à

certains accents, à de belles et touchantes illusions, vainement

cherchées plus tard, quand les yeux voient moins bien et que le cœur

sent moins vivement.

Paul Maresmes, grand jeune homme blond, très-distingué d'allures sous le

négligé de son costume de voyage, attirait par la franchise de sa

physionomie: une longue moustache blonde ornait seulement son visage

naturellement pâle et un peu féminin dans les contours. L'œil,

très-bleu, semblait regarder plus loin que la vie matérielle, plus loin

que l'objet, et fouillait volontiers les horizons. Paul était né poëte,

avec ce tempérament nerveux, impressionnable, presque maladif,

particulier à certains amants de la muse. Souvent, plongé dans ses

réflexions ou emporté par quelque rêverie, il se laissait entraîner hors

de toute limite matérielle, suivant son rêve au delà du possible, et

finissant par en faire une réalité qu'il voulait adapter aux choses de

la vie. C'est alors que son ami venait à son secours, le ramenant sur la

terre et s'efforçant de chasser de semblables mirages. Julien Danoux,

plus petit que le poëte, brun de cheveux et de barbe, le visage coloré

et les yeux vifs, était aussi plus réaliste, plus amoureux de la nature:

sa profession de peintre le rapprochait davantage de la terre; il aimait

ce qu'il voyait et ne suivait son compagnon dans les nuages que pour le

faire revenir au sentiment naturel, au terre à terre prosaïque de la vie

de chaque jour.

Tous deux avaient quitté Paris pour une longue excursion en pays

italien; Paul, avec plusieurs rames de papier blanc, d'excellentes

plumes et des projets de poëmes gigantesques; Julien, muni de toiles

blanches, de couleurs, de pinceaux, et rêvant des tableaux cyclopéens.

S'entendant à merveille, nos amis se trouvaient toujours d'accord pour

admirer les belles choses et maudire le laid. Ils déclarèrent Turin une

ville assommante, malgré son musée, en voyant ses rues tirées en ligne

droite et aboutissant toutes à un centre commun. Il fallut Milan pour

réhabiliter l'Italie à leurs yeux, et ils n'auraient pu quitter Venise,

Saint-Marc, les gondoles et les Paul Véronèse, s'ils n'avaient eu en

perspective Florence, la cité des fleurs et des chefs-d'œuvre, la patrie

des Guelfes et des Gibelins. De Florence à Rome, de Rome à Naples, ils

avaient regardé, chanté et peint sans trêve ni repos. Leur dernier rêve

avant le retour à Paris, passer une quinzaine de jours à Capri, allait

se réaliser: le bateau les y conduisait.

«Ami, disait Paul, quel merveilleux spectacle, que de souvenirs autour

de nous, quel monde passé nous enveloppe de sa mémoire! jusqu'à ce ciel

que le Vésuve a souillé de ses cendres, le jour où il a détruit Pompéi,

jusqu'à ce rivage lointain où Pline succomba! Auguste et Tibère sont

venus mourir ici, et leurs âmes errantes reviennent peut-être visiter

ces rivages Là-bas, le Pausilippe avec le tombeau de Virgile; de l'autre

côté, Sorrente, le berceau du Tasse. Il faut aux rêveurs cette vue de la

mer, cet aperçu sur l'étendue; et la cendre glacée du poëte ami de

Mécène doit encore tressaillir, quand souffle la tempête, quand la vague

vient battre le rocher où il repose, et que les hurlements de la rafale

clament sur son mausolée! Plus loin, n'est-ce pas la petite île de

Nisida?

--Oui, Nisida, avec les débris des réservoirs du fastueux Lucullus.

Asinius Pollion y possédait aussi des piscines, où ses voraces murenes

étaient délicatement nourries de chair humaine.

--Ne rappelle pas ces affreux souvenirs.

--L'histoire, mon ami, l'histoire dans toute sa crudité!

--Julien, peux-tu songer à cela au milieu de cette magie de la nature?

--Magie! tu as raison: n'est-ce pas désespérant pour un peintre,

reprenait le jeune homme désignant les silhouettes d'Ischia et de

Procida, de voir un bleu semblable? Comment rendre cette finesse, cette

incroyable transparence, et les fixer sur la toile? Essayez un peu de

peindre, comme vous les voyez, l'aspect glauque de la mer, l'or du ciel

et les tons d'outremer de ces îles!

--Contente-toi d'admirer.

--J'admire, mais je rage de me sentir aussi impuissant.

--Regarde maintenant la nouvelle figure que présente Capri.

«Nous arriverons bientôt: la distance diminue à vue d'œil.»

Cependant, au fond du golfe, Naples se concentrait de plus en plus, se

tassait, formant un amas compacte de villas et de maisons: tout se

confondait en une longue tache blanche, couronnée par la masse vert

sombre de Capodimonte. Au contraire, enlace, grandissait l'île de Capri,

séparée en deux par un creux profond et dressant à une hauteur inouïe

ses rochers, ses pics et ses montagnes. C'était toujours l'île décrite

par Suétone comme inaccessible à cause de l'élévation de ses rochers et

de l'abîme des mers qui l'encerclaient de toutes parts.

Son aspect rocheux, abrupt, presque farouche, disparaissait peu à peu:

déjà apparaissaient des bouquets d'arbres et de verdure; des

maisonnettes se dressaient, éclatantes de blancheur sous la lumière

vigoureuse du soleil. Une verdoyante vallée, tachée de points blancs, de

plaques lumineuses, reliait maintenant les deux énormes blocs qui

composent l'île. Bientôt la _Speranza_ fut en vue de la Grande Marine,

devant son étroit rivage bordé de barques tirées à sec et de

maisonnettes au toit plat; la plage se couvrit de pêcheurs, de gamins et

principalement de femmes. Ce sont elles qui font tous les gros ouvrages,

et même servent de maçons, portant le plâtre et les outils; elles sont

grandes, fortes, parfaitement découplées, avec l'air un peu fier.

A peine débarqués, les voyageurs se virent enlever leur bagage par l'une

de ces femmes, et dix noms d'hôtels ou de maisons meublées leur furent

criés aux oreilles, plus peut-être qu'il n'y avait d'endroits habitables

à Capri!

_Albergo della Luna_!

_Albergo di Tiberio_!

_Albergo della Croce_!

«_Albergo di Tiberio_! s'exclama Julien en frappant sur l'épaule de son

ami. Que dis-tu de cela? Quelle couleur locale! Veux-tu être l'hôte d'un

empereur romain? et de quel prince, Tibère!

--Allons chez Tibère! reprit Paul avec un sourire: on le dit bon vivant,

puisque ses soldats le traitaient de _Biberius_, de _Caldius_ et de

_Mero_.

--Tu veux fréquenter un ivrogne, toi un poëte!

--Me crois-tu incapable d'apprécier sa cave, et les poëtes n'ont-ils pas

toujours chanté le vin?

--Comment résister au désir de banqueter chez César, la coupe en main,

le front couronné de roses et de myrtes?

--Et puis le temps aura sans doute adouci sa farouche humeur.

--Il n'écorchera plus que notre bourse.

--Va pour l'auberge de Tibère; en route!»

La femme se mit en marche, suivie des deux amis, tous trois gravissant

l'étroit chemin, presque un escalier, qui de la Marine conduit à Capri,

entre une baie continuelle d'arbustes exotiques et de plantes épineuses

aux feuilles épaisses.

«On se croirait en Afrique, dit Julien, qui évitait les pointes

menaçantes d'un aloès gigantesque pour aller se heurter à un cactus aux

larges raquettes garnies de piquants, et je crains de tomber tout à

l'heure dans un douar arabe gardé par des fusils damasquinés et des

burnous.

--Afrique ou Asie, nous sommes en Orient, répondit Paul, montrant les

premières maisons de la ville; regarde plutôt ces maisons basses et

carrées que l'œil peut fouiller dans leurs moindres coins: est-ce encore

l'Italie ou bien le Caire? Quel étrange et curieux pays!

--La chaleur est également digne du climat africain!»

Julien s'épongeait le front avec son mouchoir et essayait de s'éventer

en agitant son chapeau.

«On ne respire pas, et je n'ai d'autre désir que de m'étendre à l'ombre,

de boire et de dormir.

--Tibère nous donnera satisfaction.

--Une simple coupe de falerne.

--Pourquoi pas du cécube ou du massique?

--Je préférerais peut-être ce vin de Setia qui pétille dans le verre.

--Bah! mon cher, que nous fait le nom dont l'hôte baptisera son _capri

rosso_ ou son _capri bianco_?

--Tu ne le dédaignais pas à Naples, où on le fabrique.

--Quel parfum peut bien avoir le cru véritable?

--Un bouquet princier.

--Salut à César! nous sommes arrivés.»

La fameuse auberge n'était qu'une maison un peu plus grande que les

autres. On leur apporta des rafraîchissements, et, au bout de quelques

minutes, ils commençaient à reprendre haleine et à respirer plus

librement.

«Patron, demanda tout à coup Julien à l'hôte qui s'empressait autour

d'eux, connaissez-vous Tibère?

--_Tiberio? Sì signor_! Parfaitement.

--Ah! ah! Vous en descendez peut-être?

--Le _signor_ veut rire: un si grand empereur et moi un pauvre

aubergiste; du reste je ne suis pas de l'île, je suis né à Sorrente.

--Pourquoi avez-vous donné ce nom de Tibère à votre auberge?

--A cause de ma femme.

--Comment! votre femme est parente de l'empereur romain? Elle possède un

César parmi ses ancêtres?

--_Sì signor_, elle descend directement de l'une des femmes de Tibère.

--Une de ses maîtresses?

--C'est un grand honneur chez nous, et personne ne conteste à ma femme

cette illustre origine.

--Où diable la vanité va-t-elle se nicher! reprit Julien en riant.

--Tu vois donc, dit Paul, que nous sommes un peu chez Tibère dans cette

bicoque.

--Dame! s'il faut en croire l'aubergiste et le sang princier qui coule

dans les veines de sa femme!

--Pourquoi refuser cette joie à ce brave homme?»

Pourtant Paul Maresmes se promenait nerveusement, regardant de temps en

temps avec impatience son ami qui, étendu sur le dos, fumait

paisiblement une cigarette de l'air le plus béat et le plus apathique.

«Nous ne sortons pas? dit-il enfin.

--Attends à demain, répondit languissamment Julien, et modère

l'agitation qui te dévore; tu tournes comme un écureuil dans sa cage. Du

reste, le jour va tomber.

--Je maudis ton indifférence.

--Repose-toi aujourd'hui. Aie pitié de ton ami.

--Profane! Et les ruines de Capri?

--N'as-tu pas la société d'une arrière-arrière-petite-fille de Tibère?

Tes goûts archéologiques ont là de quoi se satisfaire. Recherche son

arbre généalogique, remonte à Tacite, à Suétone, et fais ce cadeau à

notre hôte. Moi, je m'engage à lui peindre pour enseigne le portrait du

second César: large d'épaules et de poitrine, teint pâle et bourgeonné,

cheveux longs dans le cou, comme les Italiens modernes, yeux très

grands, air morose, la tête raide, inclinée en arrière.--Avoue que pour

un peintre je connais bien mes auteurs.

--Tu plaisantes toujours.

--Je te jure que le patron aura ce portrait.

--Tu veux influencer son hospitalité.

--Il est même capable de nous faire payer plus cher, une fois le tableau

mis en place.

--Paresseux!

--Je te promets de ne pas laisser une ruine, une pierre, un creux de

rocher, sans les toucher, les peindre, les exalter en vers et en prose;

mais demain!--Nous sommes abîmés de fatigue, et les villas de Tibère, si

curieuses qu'elles soient, ne nous offriront ni berceaux de verdure, ni

chambres de repos, pas même un simple banc pour nous asseoir. Les

fameuses salles de bain sont sans doute dans le même état, sans voûte et

sans murailles; à peine de loin en loin doit-il exister un bloc informe,

un pan de mur, une mosaïque grande comme la main, asiles non contestés

des couleuvres et des lézards!--Aie pitié de ton ami, et remets toutes

tes promenades à demain et aux jours suivants.

--Demain! soupira le jeune poëte en s'asseyant.

--Du reste, il nous faut un guide, et Pagano n'arrivera que demain

matin.»

Ce dernier argument parut décider Paul Maresmes.

«Ah! oui, ce pêcheur de la Petite Marine, qui parle français.

--Il viendra, ne désespère pas; et quant à son langage, toi qui sais

l'italien, tu le comprendras toujours.

--J'attendrai.

--Oh! la dolente mine, mon pauvre Paul!

--Raille, faux ami!

--Pardonne-moi, et allons essayer les lits de Mme Tibère.

--Oui, si les moustiques et les puces le permettent.

II

Le lendemain matin, bien reposés, Paul et Julien partaient sous la

conduite du pêcheur Pagano: ce dernier avait dépassé la cinquantaine,

mais, petit et trapu, il semblait d'une force et d'une agilité

extraordinaire; sa figure franche, son air ouvert, presque candide,

plurent immédiatement aux deux jeunes gens, et sa conversation, parfois

émaillée de mots italiens et de locutions françaises, était facile à

comprendre.

Ils commencèrent leur excursion par le côté oriental. Un sentier étroit,

passant sous l'ancien fort San-Michele, monte vers _il Capo_: il faut

une heure environ pour faire ce trajet. Ils ne tardèrent pas à voir

l'église _Santa-Maria del Soccorso_, sur la hauteur même; puis, en face

du cap Campanella, les restes de la plus célèbre des villas de Tibère,

celle que l'on nomme maintenant _il Palazzo_ (le Palais), qui était

dédiée à Jupiter, et fut commencée par l'empereur Auguste. Pagano montra

un fragment de colonne gisant sur un des côtés du sentier:

«L'entrée _del Palazzo_!

--Et le palais lui-même!» ajouta Julien en désignant une longue et large

muraille à moitié ruinée, mais dont les fragments résistaient

victorieusement à l'action du temps et aux violences des mauvaises

saisons. Quelques chambres subsistent encore, et dans la plus haute loge

un ermite, vivant d'aumônes et faisant la cuisine; nos visiteurs se

débarrassèrent de lui moyennant une honnête rétribution.

Paul s'était arrêté pensif devant ces débris: quelques voûtes crevées

par places, des pierres rongées par la pluie, des fragments de mosaïque

blanche et noire, enfouis sous les ravenelles, les ronces et les herbes,

prouvaient seuls qu'un édifice avait existé en cet endroit. Le jeune

poëte songeait alors à Tibère tout-puissant empereur; Tibère qui de ce

rocher inculte et sauvage avait fait un jardin pour y cacher ses

débauches; Tibère, orgueilleux César élevant douze superbes villas,

palais dédiés aux douze grands dieux, et couvrant l'île entière de

bosquets, de bois, de forêts; construisant des aqueducs pour distribuer

l'eau dans toutes ces demeures luxueusement décorées; créant des bains

magnifiques, des thermes, des fontaines, et, du haut de son palais,

palais de Jupiter, bravant et tenant courbés sous le joug de sa terreur,

le peuple romain, le Sénat, le monde entier. Là, il écrivait ses ordres

à Rome, et les sénateurs pâlissaient et tremblaient à la lecture des

terribles lettres datées de Caprée. Peut-être ces chambres ruinées,

dégradées et s'émiettant en poussière avaient-elles vu réunis Tibère et

Caligula, quand l'empereur manda près de lui ce dernier, alors âgé de

vingt ans, et dans le même jour le fit homme, le revêtant de la robe

virile et lui faisant couper la barbe.

Un monde d'idées étranges assaillaient le jeune homme emporté par la

fièvre de son imagination. De cette hauteur, tournant le dos à la mer;

il jetait les yeux sur toute l'île, y cherchant les bosquets

d'autrefois, les asiles à Vénus abritant des couples amoureux, les

villas magnifiques de marbre et d'or. Sous l'influence d'un mirage, il

croyait voir la Caprée du César romain, et Tibère lui-même venait à lui,

raide, morose, effrayant; Tibère promenant dans cette retraite son

oisiveté malfaisante et dissolue, abandonnant son ancienne activité et

les affaires pour se vautrer dans la boue impure de ses vices.

Un cri de Julien l'arracha à cette vision; le peintre et le guide

venaient de s'arrêter au bord d'un effroyable précipice: la falaise

présentait un escarpement de plus de onze cents pieds; quatre cent

vingt-cinq mètres séparant le sommet du rocher de l'anse profonde où

bouillonnait la mer.

«_Il Salto_!

--Le saut de Tibère! dit Paul s'approchant d'eux, l'endroit d'où il

faisait précipiter ses victimes!» et des yeux il mesurait le gouffre.

«Suétone prétend, ajouta Julien, que des bateliers, postés en bas,

achevaient les malheureux suppliciés. Le récit me paraît de pure

invention, quand je vois cet abîme.

--Suétone a-t-il jamais visité Caprée?

--Il serait cependant curieux de contrôler ses anecdotes; et ce sentier

à pic, qui plonge dans la mer après avoir sillonné la falaise, a

peut-être si mal à propos servi de route à l'infortuné pêcheur dont il

raconte la cruelle aventure.

--Celui dont Tibère fit frotter la figure, d'abord avec un surmulet,

ensuite avec une langouste, pour le punir de s'être présenté trop

subitement devant lui?--Tu as peut-être raison.

--Et voici l'observatoire du tyran, la retraite où il étudiait les

étoiles et la science chaldéenne avec l'astrologue Thrasylle.

--Deux vers de Stace, dont je me souviens en ce moment, feraient plutôt

croire à un phare. Il dit en termes catégoriques:

_Teleboumque domus trepidis ubi dulcia nautis

Lumina noctivagæ tollit pharus æmula lunæ_!

«La demeure des Télébéens où le phare, émule de la lune, nocturne

voyageuse, dresse son lumineux foyer pour calmer les terreurs des

marins.» Tacite corrobore l'assertion de Stace en nous faisant savoir

que Capri, possédée par les Grecs, fut aussi habitée par les Télébéens.

--Mon cher, je t'accorde tout ce que tu voudras, n'étant pas assez

savant pour discuter avec toi; je crois au phare, bien que

l'observatoire et la magie m'aient d'abord plus vivement attiré; mais

laissons là les anciens pour jouir de la vue superbe que l'on découvre

d'ici.»

L'endroit était en effet merveilleux: à moins d'une lieue en face d'eux,

le cap Campanella, autrefois dédié à Minerve, s'avançait dans la mer,

entièrement revêtu d'arbres et de villas; à leurs pieds, les îlots et

les rochers semés dans le bleu intense de l'eau, le golfe de Naples, et

au loin Sorrente, Castellamare, toutes les villes du Vésuve. Puis, tout

au fond du golfe de Salerne, à une très-grande distance, apparaissait

une côte lointaine nettement découpée, et un groupe de monuments

brillait au soleil avec une forme imposante.

«_Pæstum_!» s'écria Julien; et son bras indiquait la silhouette qui se

dressait sur le rivage campanien.

Ils auraient voulu d'un élan traverser la mer qui les séparait de ces

ruines merveilleuses, le temple de Neptune, la Grèce transportée sur le

sol italien: Pæstum, la patrie des roses, qui y fleurissaient deux fois

l'an; Pæstum, la riche et luxueuse colonie, aujourd'hui la patrie de

fièvres épouvantables, le refuge des plus dangereux bandits!

«Mais qu'est-ce cela?» reprit le peintre, dont l'attention mobile

changeait constamment d'objet; il laissait de côté Pæstum et le paysage

pour désigner une forme humaine paraissant et disparaissant entre les

rochers de la côte, presque sous leurs pieds et dans le voisinage du

Saut de Tibère.

«Une femme, je crois, dit Paul, quittant à regret la vue poétique où il

planait un instant auparavant.

--Diable! elle ne craint pas le vertige.

--Une Capriote?

--C'est qu'il y va de la vie: une pierre peut rouler, le pied lui

manquer, et le gouffre est sous elle.

--Elle suit le fameux sentier dont nous causions à propos de Suétone et

de l'anecdote du pêcheur.

--Hé! Pagano, ne vois-tu pas cette femme?»

A peine le guide eut-il regardé dans la direction indiquée par les

voyageurs, qu'il se signa rapidement avec des marques d'effroi.

«Tu as peur!

--_Santa Madonna! la Maga_!

--Une magicienne! que veux-tu dire?

--_Signori! signori_! c'est une sirène.

--Cette fille si agile? dis plutôt une chèvre.

--Chut! ne parlons pas d'elle ici.

--Tu es fou, Pagano.

--Cela porte malheur!

--Explique-toi.

--Plus tard, chez moi, à la Petite Marine, quand vous aurez vu ses

sœurs.»

Il fut impossible d'obtenir autre chose du pêcheur.

Cependant la jeune fille se rapprochait; bientôt ils purent voir

distinctement ses traits. De son côté, elle s'arrêta, fixant sans aucune

frayeur ses yeux noirs sur les étrangers.

«Par Vénus! mon cher Julien, c'est une statue grecque! Quelle tête

superbe! quelle fierté d'allure!

--Admirable!

--Le temple d'Erechthée a-t-il laissé fuir une de ses cariatides?

--Elle revient des mystères d'Éleusis, des Anthestéries ou des

Thesmophories!

--C'est peut-être une canéphore; parlons-lui.»

Et, malgré les gestes terrifiés et les supplications de Pagano, Julien

et Paul s'avancèrent lentement vers la belle Capriote. Grande, hardie,

ses cheveux noirs relevés en couronne sur la tête et traversés par une

flèche d'argent, ses vêtements retombant avec une grâce sévère autour

d'elle, la jeune fille les regardait venir sans bouger. Sa silhouette,

purement dessinée sur le fond clair du ciel, avait une étrange majesté,

quelque chose d'imposant et d'enivrant à la fois par l'attraction

bizarre de sa physionomie; les yeux, très-allongés, d'une douceur

africaine, semblaient lancer de lumineux rayons à travers la soie des

cils épais; la rougeur vivante des lèvres, charnues et bien coupées,

contrastait avec le ton de la peau, pâle malgré la couleur dorée que lui

avait donnée le soleil. Le vent, soufflant avec une certaine violence,

faisait voltiger quelques mèches de ses cheveux et accentuait la courbe

onduleuse de sa hanche gauche, avec une ligne serpentine de la cuisse à

l'épaule.

Paul la regardait avec une curiosité émue, se sentant invinciblement

attiré par cette étrange et superbe créature: il lui semblait retrouver

quelque création de son cerveau, un rêve tout à coup évoqué par une

puissance supérieure.

«Quel pouvoir dans ces yeux, se disait-il, quel enivrement dans les

voluptueux contours de ce corps! Pourquoi Pagano n'aurait-il pas raison?

C'est une sirène!

--Une pareille figure, s'écria Julien avec admiration, serait un succès

pour le peintre qui pourrait la rendre. Quel magnifique modèle!»

Les jeunes gens s'étaient arrêtés à quelques pas, n'osant approcher

davantage de peur de la faire fuir. Avançant un peu la tête par un

mouvement gracieux et naturel, la jeune fille les regarda attentivement;

puis, s'adressant particulièrement à Paul Maresmes, elle découvrit dans

un charmant sourire l'émail de ses dents, et, appuyant les deux mains

sur ses lèvres, lui envoya un baiser.

Moitié charmé, moitié étonné, Paul resta cloué à sa place, tandis que le

peintre riait aux éclats. Elle en profita pour s'élancer comme une folle

dans le sentier horriblement escarpé qui conduisait à la mer et

disparaître en quelques secondes.

«La malheureuse va se tuer! cria Paul voulant la suivre.

--Elle t'a ensorcelé avec son baiser! dit Julien, en retenant fortement

son ami qui allait perdre l'équilibre et rouler dans le précipice.

--Ne craignez rien! ajouta Pagano qui s'était rapproché, la Giovanna ne

se tuera pas.» Il montra du doigt la jeune fille déjà parvenue au bord

de la mer et se perdant derrière les rochers.

«La singulière fille! reprit le poëte qui cherchait vainement à

l'apercevoir encore.

--Prends garde à la Sirène, Paul, elle te veut du bien.

--Ne crains rien, je saurai résister à son charme.

--Défends ton cœur contre son amour et ne sois pas aussi sensible à ses

baisers.

--Bah! tu veux rire, Julien; je n'y pense même plus.

--Alors, en route; nous avons encore du chemin à faire avant d'arriver à

la Petite Marine.»

De la tour du Phare on suivait la côte baignée par le golfe de Salerne.

Après avoir gravi la petite colline du _Tuoro piccolo_, ils se

trouvèrent dans une sorte de vallée se dirigeant au sud vers la mer et

conduisant à la caverne que l'on appelle la grotte de Mithra. C'est dans

les ruines éparses en cet endroit que fut trouvé le bas-relief

mithriaque exposé maintenant au musée de Naples: la table de marbre, de

quatre pieds de long sur trois de large, représente Mithra, le génie du

soleil, en habits persans, accomplissant le sacrifice mystique du

taureau. Mais ils ne s'arrêtèrent que peu de temps en cet endroit, à

près de cinq cents pieds au-dessus d'une petite baie semée d'écueils et

de rochers.

De la vallée, Pagano leur fit gagner une seconde colline, dominée par le

télégraphe et formant l'opposé du _Tuoro piccolo_, c'est le _Tuoro

grande_. De cette hauteur on voyait l'ancien petit port de Tragara, la

pointe de Tragara, l'écueil du Moine et trois rochers en pleine mer: la

vue était superbe. Sur la colline même on remarquait quelques restes

antiques, des traces d'aqueduc et de route: peut-être s'y élevait

autrefois une des villas de Tibère. Paul partageait également l'avis de

ceux qui pensent que la petite île du Moine, sorte d'écueil de trois

cents pas de périmètre, est la fameuse ville des Oisifs (Απραγόπολις)

d'Auguste, et que les ruines éparses ça et là sont celles du tombeau de

son favori Masgabas, mort pendant sa tournée à Caprée.

Un sentier rocailleux les conduisit, non sans peine ni sans difficultés,

à cinq cents mètres au-dessus de la mer, à la pointe de Tragara. Ils

dominaient tout le golfe de Salerne et cette partie de la Méditerranée

qui baigne la Sicile et va se perdre sur les côtes d'Afrique. Dans le

bleu de la mer se détachaient trois blocs noirs, trois écueils. Pagano

les désigna aux jeunes gens.

«Les Sirènes! dit-il à voix basse, par crainte de voir ses paroles

emportées vers elles par le vent.

--Ah! oui, les sœurs de la jeune fille du Saut de Tibère!» Et Julien

lança dans l'air un joyeux rire.

«Ne riez pas, _signor_! Si elles vous entendaient!» Le pêcheur se signa

dévotement, et montra à Paul et à Julien le chemin qu'il fallait prendre

pour redescendre vers la Petite Marine. C'était un passage taillé dans

le roc, avec des marches en moins: des trous et des saillies, plus de

route. Le pied glissait sur les roches polies, s'écorchait contre des

pointes, et parfois des pierres s'éboulaient tout à coup, entraînant

dans leur chute celles qu'elles rencontraient. Le souffle humide de la

mer arrivait en plein visage, envoyant ses bouffées salines, et de temps

à autre comme une rosée enlevée par le vent à la crête des vagues; puis

retentissait un bruit solennel, continu, sans interruption: le flot

roulant les galets et battant la falaise. Ils descendaient toujours.

Enfin une éclaircie se fit devant eux; une baie s'ouvrait dans le

rocher, montrant le bleu de l'eau joint à l'azur plus clair du ciel, et

au bas du sentier une petite plage de galets où la mer venait déferler

en petites lames courtes, garnies d'une frange d'écume: c'était la

Petite Marine, une sorte de refuge pour les barques de pêche. Dans la

falaise s'enclavaient quelques maisonnettes, et deux canots étaient

tirés à sec. Parfois le vent d'Afrique, le _Sirocco_, arrive terrible et

souffle en plein dans la Petite Marine; alors les pointes de rochers

abritent les pêcheurs et les défendent de la mer. Là, entre deux

immenses rochers pointant leurs têtes dans les nuages, se trouvait la

cabane de Pagano, adossée à un bloc énorme.

Le guide s'empressa de conduire les voyageurs sur cette espèce d'avancée

et de leur montrer encore les rochers immobiles au milieu des vagues:

«Les voyez-vous?

--Parfaitement, répondit Julien. Et maintenant, ami Pagano, ton

histoire? Nous sommes aussi désireux de l'entendre que toi de la

raconter.»

La nuit tombait, la course avait été longue et fatigante au milieu de

ces montées, de ces descentes continuelles; les deux amis s'assirent

gaiement à la table du pêcheur et partagèrent le repas de sa famille.

Quand ils eurent terminé, la femme de Pagano alluma un feu de bois sec

dans la cheminée, et les deux amis, la cigarette à la bouche, les pieds

à la chaleur, prêtèrent l'oreille au récit du guide.

«Il y a vingt ans environ, un matin, nous trouvions sur la plage de la

Petite Marine un homme étendu: le corps, à moitié dans l'eau, roulait un

peu à chaque vague nouvelle avec un mouvement régulier et lent, mais il

était raide, glacé; autour de lui pas un débris n'expliquait sa présence

en cet endroit, et nous n'avions entendu parler d'aucun naufrage aux

environs. A force de soins, au bout de quelques heures, le malheureux

reprit peu a peu connaissance et put nous remercier de l'avoir sauvé et

recueilli. Il était Napolitain, du moins nous l'affirma-t-il, car

personne ici ne le connaissait, et il ne retourna jamais à Naples.

Embarqué très-jeune, Giovanni Massa avait beaucoup voyagé, faisant

plusieurs fois le tour du monde et passant une partie de sa vie dans les

îles de l'océan Indien. Puis, un immense désir l'avait pris de revoir

l'Italie, et il résolut de quitter à l'insu de ses camarades le navire

sur lequel il se trouvait. Une nuit, l'occasion se présenta, il s'enfuit

sur une petite barque; mais le gros temps lui fit perdre sa route et un

courant le jeta sur des rochers voisins de Capri. A partir de ce moment

jusqu'à son retour à la vie au milieu de nous, il disait ne se souvenir

de rien. Sa barque avait échoué sur les Sirènes.

--Par reconnaissance, il voulut rester quelque temps ici et nous aider

dans notre travail, dans nos pêches. Les jours passèrent, il ne parlait

pas de retourner à Naples. Enfin, après un séjour de deux mois, il

déclara vouloir se fixer tout à fait à la Petite Marine. Avec l'argent

de ses économies, qu'il avait eu la précaution de serrer dans une

ceinture avant de quitter son navire, il s'acheta une barque et tout un

attirail de pêche; puis, par une bizarrerie que chacun trouva dangereuse

et imprudente, il se construisit une petite cabane sur la plage qui

regarde les Sirènes, au pied d'un rocher que la mer baigne parfois

pendant les tempêtes. Comme il ne faisait que du bien, causant, pêchant,

amusant les enfants par ses contes et les hommes par ses récits de

voyages, on s'occupa peu de ses fantaisies excentriques: il plaisait à

tous.

«Un soir il partit tout seul, selon son habitude, et mit sa barque à la

mer, malgré les menaces du temps; on chercha vainement à le dissuader de

se mettre en route, il n'écouta personne et piqua droit sur la haute

mer. La tempête fut affreuse, on le considéra comme perdu. Cependant le

matin, quand la tourmente fut apaisée, nous le trouvâmes tranquillement

assis devant sa porte, tenant dans ses bras une ravissante petite fille

de quelques mois à peine: il l'embrassait et la regardait dormir avec un

sourire de père. Nous restâmes stupéfaits; mais à toutes nos demandes il

refusa de répondre, disant seulement que c'était sa fille, sa Giovanna

chérie; et même, quelques-uns ayant mis de l'insistance à l'interroger,

il leur conseilla, pour en savoir davantage, de s'adresser aux Sirènes,

et du doigt il montrait moqueusement les trois rochers.

«C'était une impiété, un sacrilège: il en fut puni. Un matin, son corps

fut retrouvé sur la grève, tout déchiqueté par les roches et le crâne

brisé; il était mort, et des pêcheurs virent des fragments de sa barque

sur les Sirènes: elles s'étaient vengées. Dans la cabane dormait la

petite fille, qui ne parut pas comprendre la perte qu'elle venait de

faire. Elle pleura d'abord beaucoup, puis les jours succédèrent aux

jours, séchant les larmes sur ses joues roses. Sauvage et craintive,

Giovanna ne put jamais se familiariser avec nos enfants; elle passait

des journées entières accroupie en face de la mer, surtout à l'endroit

où son père avait habité autrefois, et il fallait l'arracher à ces

engourdissements, à cette espèce d'extase pour la faire manger. Elle

grandit, et sa beauté tout à fait extraordinaire attira l'attention des

jeunes gens de l'île; mais son sourire, son charme, étaient mortels.

Malheur à ceux qui s'y laissent prendre, on ne peut lui résister: elle

fascine, c'est une sirène, comme ses sœurs de la pleine mer, et le vieux

Giovanni Massa a peut-être dit vrai!

--Tu plaisantes, Pagano, dit Paul, qui écoutait de l'air le plus sérieux

et le plus attentif le récit du guide, tandis que Julien conservait son

air railleur et sa mine incrédule.

--Rien n'est plus sérieux, _signor Francese_, et quelques-uns ont osé

aimer la Sirène.

--Eh bien?

--Ils sont morts.

--Bah! Ta Giovanna aurait donc la _jettatura_? dit Julien en riant.

--Non, non; elle n'est pas _jettatore_, reprit vivement le pêcheur; elle

charme par sa voix, par ses manières, et entraîne peu à peu dans la mer

l'imprudent qui l'a écoutée et suivie.»

Derrière eux, la femme de Pagano, épouvantée d'une semblable

conversation et du sujet terrible choisi par son mari, s'était mise en

prières devant une petite madone incrustée dans la muraille et éclairée

par une veilleuse.

«La pauvre fille, ajouta Julien, est sans doute bien innocente de

pareils malheurs, et vous lui imposez une lourde parenté en l'unissant à

ces trois vilains rochers.

--Vous riez, _signor_: je ne vous conseillerais pas, fussé-je votre

mortel ennemi, d'aller lui rendre visite ou même de la rencontrer sur la

plage par un jour de tempête!

--Un jour de tempête? interrogea Paul que le récit semblait intéresser

vivement.

--_Ma! povero signor_! Gardez-vous-en bien, _per la Madonna_!

--Pourquoi?

_Perchè_?» Et le pêcheur avant de répondre fit un grand double signe de

croix, ce qui rassura un peu sa femme. «Parce que, lorsque la mer est en

fureur et que les vagues sautent en hurlant dans les roches, les trois

Sirènes reprennent leurs corps humains; les rochers immobiles se

changent en femmes, bondissent et glissent sur les flots, s'avançant

jusqu'au rivage. Là, elles se reposent, causent, jouent et chantent avec

leur sœur Giovanna. Alors, malheur au téméraire qui les écoute, malheur

à celui qui les voit, il est perdu: elles l'attirent peu à peu par leurs

chants, par leur voix à laquelle on ne peut résister; puis l'une d'elles

s'avance vers le malheureux, son enivrant sourire sur les lèvres, les

yeux humides des plus ravissantes promesses. S'il cède, c'est fini:

elles l'emmènent, le grisent de leurs caresses et l'emportent au fond de

la mer dans leurs terribles enlacements. Peut-être le lendemain le flot

roulera-t-il sur les galets un corps tout meurtri de leurs baisers

mortels, pour qu'une sépulture chrétienne puisse être donnée à cette

dépouille inerte!

--C'est épouvantable! s'exclama comiquement le jeune peintre. Sais-tu,

Pagano, que ta description m'a fait froid dans le dos? Et cependant elle

m'a donné une envie extraordinaire de m'assurer du fait par moi-même.

--Comment! vous soupçonnez cette enfant? ajouta Paul avec indignation.

--Tout le monde l'accuse à Capri.

--Pauvre fille! personne ne prend-il sa défense?

--Oh! _signor_, personne n'oserait la toucher, ni même l'insulter: son

seul charme fait sa meilleure défense.

--Allons, Paul, es-tu de mon avis? Veux-tu voir aussi les Sirènes?

--Quand ce ne serait que pour réhabiliter Giovanna, je le ferai

certainement.

--Poëte! poëte! je crois que la Sirène a trouvé un vaillant chevalier.

--Mon cher, cela ne te révolte-t-il pas?

--Y pouvons-nous quelque chose?

--Si vous vous croyez assez forts pour résister à l'enchantement des

Sirènes, reprit le pêcheur, je vous conduirai, un jour de tempête,

derrière un gros rocher qui fait face aux charmeuses: cachés là, vous

pourrez tout voir et tout entendre. Mais, je vous en préviens, il y va

de la vie, il y va de l'âme peut-être, et je vous laisserai seuls, car

rien que d'en parler porte malheur!

--Accepté, digne Pagano! répondit Paul.

--Maintenant, mon cher hôte, montre-nous le tas de varechs qui doit nous

servir de lit: je tombe de sommeil et nous réclamons ton hospitalité

jusqu'à demain.» Le peintre bâillait d'une terrible façon pour prouver

son assertion et appuyer sa fatigue d'un argument expressif à la manière

napolitaine.

Après leur avoir indiqué leur couchette, Pagano, avant de dormir à son

tour, alla joindre ses oraisons aux prières de sa femme, toujours

agenouillée devant la madone.

«_Santa Madonna_! protège-les!» dit le brave homme en terminant, et il

jeta un regard sympathique vers le coin où reposaient paisiblement les

deux jeunes gens.

III

Ne reculant devant aucune fatigue pour satisfaire leur besoin de voir et

de toucher eux-mêmes ce qui éveillait leur intérêt, les deux amis

passèrent cinq jours à parcourir l'île. Ils escaladèrent comme de

véritables Anacapriotes les cinq cent cinquante-deux marches taillées en

plein roc qui conduisent sur le plateau du mont Solaro, et trouvèrent là

une culture inconnue du versant oriental, beaucoup plus sauvage et du

reste toujours exposé au vent brûlant d'Afrique; puis ils visitèrent les

différents endroits semés de ruines où les archéologues reconstruisent

les villas de Tibère, sans pourtant parvenir à s'accorder dans leurs

affirmations, et crurent naïvement avoir vu les _Cubicula_ de Suétone,

les immondes retraits du vieux César. Enfin Pagano, les prenant dans sa

barque, leur fit visiter d'une manière moins fatigante le tour de l'île.

Partant de la Petite Marine, ils doublèrent les pointes _Ventroso, del

Tuoro, di Carena, di Campetiello_ et _di Vitareto_, qui accidentent le

côté occidental de Capri, pour se rendre à la célèbre grotte d'azur.

Leur première curiosité satisfaite, Paul et Julien convinrent de rester

encore une quinzaine de jours à Capri: le jeune poëte s'y sentait retenu

par quelque chose d'intime, dont il ne pouvait faire part à son ami;

quant à Julien, il avait découvert de superbes points de vue, des

rochers magnifiques, et il ne voulait partir que muni d'esquisses

pouvant plus tard se transformer en tableaux et lui rappeler son voyage.

Un endroit entre tous l'avait frappé d'admiration, c'étaient les ruines

de ce que l'on suppose avoir été les bains de Tibère, ces fameuses

piscines dont parle l'anecdotier latin des _Douze Césars_, et portant

actuellement le nom de _Palazzo di Mare_.

Figurez-vous, au bord de la mer, à l'ouest de la Grande Marine, une

série de constructions en briques, à moitié encastrées dans la roche et

baignant dans l'eau. On y voit des restes de chambres, des couloirs, des

conduites brisées, une salle demi-circulaire, et enfin, dans les débris

de toutes sortes, au milieu de rochers noirs et de tronçons de colonnes

en marbre cipolin grisâtre, une chambre, sorte de piscine carrée qui

s'étend dans la mer. Ces bouts de piliers dans l'eau ont un étrange

effet avec leurs tons roux et gris, et la couleur blanchâtre des roches

de la falaise s'harmonise avec le bleu lapis-lazuli de la mer. Les flots

ont de curieux remuements au milieu de ces ruines, où parfois la bavure

d'une vague s'écrase sur la surface polie du marbre. Un chemin perdu

dans les ronces conduit à ces bains. Julien commença en cet endroit une

suite d'études pour un tableau dont l'idée lui était venue.

Paul accompagna d'abord son ami, paraissant s'intéresser à ses travaux;

il errait sur les rochers, songeant et rêvant devant ce magnifique

spectacle. En face, dans le lointain perdu de l'horizon, une tache

blanchâtre indiquait Naples sur le ton foncé de la côte, et une ligne

découpait nettement les contours du rivage, projetant sur l'eau la masse

du Vésuve. Ses yeux allaient de l'exubérante verdure de Sorrente, des

paysages touffus de Massa di Somma, à l'escarpement du Pausilippe et au

promontoire de Misène plongé dans la poussière d'or et de feu du soleil.

Peu à peu il se fatigua de cette inaction, vint moins souvent, resta

moins longtemps près de son ami, puis l'abandonna tout à fait. Cette

conduite intrigua vivement le peintre, qui chercha en vain à savoir ce

que faisait Paul, et ne put, malgré l'adresse de ses questions, lui

arracher son secret.

La sirène: Souvenir de Capri · 第 1 / 3 段