--Eh bien, monsieur l'abbé, demanda-t-il à mon maître, dans quelles
dispositions vous trouvez-vous? Quoi de nouveau?
--Dieu merci, répondit M. Coignard, il n'est rien de nouveau dans mon
âme. Car, ainsi qu'a dit saint Chrysostome, évitez les nouveautés. Ne
vous engagez point dans des voies qui n'aient point encore été
tentées; on s'égare sans fin, quand une fois on a commencé de
s'égarer. J'en ai fait la triste expérience. Et je me suis perdu pour
avoir suivi des chemins non frayés. J'ai écouté mes propres conseils
et ils m'ont conduit à l'abîme. Monsieur le curé, je suis un pauvre
pécheur; le nombre de mes iniquités m'opprime.
--Voilà de belles paroles, dit M. le curé. C'est Dieu lui-même qui
vous les dicte. J'y reconnais son style inimitable. Ne voulez-vous
point que nous avancions un peu le salut de votre âme?
--Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impuretés se lèvent contre moi.
J'en vois se dresser de grandes et de petites. J'en vois de rouges et
de noires. J'en vois d'infimes qui chevauchent des chiens et des
cochons, et j'en vois d'autres qui sont grasses et toutes nues, avec
des tétons comme des outres, des ventres qui retombent à grands plis
et des fesses énormes.
--Est-il possible, dit M. le curé, que vous en ayez une vue si
distincte? Mais, si vos fautes sont telles que vous dites, mon fils,
il vaut mieux ne les point décrire et vous borner à les détester
intérieurement.
--Voudriez-vous donc, monsieur le curé, reprit l'abbé, que mes péchés
fussent tous faits comme des Adonis? Mais laissons cela. Et vous,
barbier, donnez-moi à boire. Connaissez-vous M. de la Musardière?
--Non pas, que je sache, dit M. Coquebert.
--Apprenez donc, reprit mon bon maître, qu'il était très porté sur les
femmes.
--C'est par cet endroit, dit le curé, que le diable prend de grands
avantages sur l'homme. Mais où voulez-vous en venir, mon fils?
--Vous le verrez bientôt, dit mon bon maître. M. de la Musardière
donna rendez-vous à une pucelle dans une étable. Elle y alla, et il
l'en laissa sortir comme elle y était venue. Savez-vous pourquoi?
--Je l'ignore, dit le curé, mais laissons cela.
--Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu'il se garda de l'accointer,
de peur d'engendrer un cheval dont on lui eût fait un procès au
criminel.
--Ah! dit le barbier, il devait plutôt avoir peur d'engendrer un âne.
--Sans doute! dit le curé. Mais voilà qui ne nous avance point dans le
chemin du paradis. Il conviendrait de reprendre la bonne route. Vous
nous teniez tout à l'heure des propos si édifiants!
Au lieu de répondre, mon bon maître se mit à chanter d'une voix assez
forte:
Pour mettre en goût le roi Louison
On a pris quinze mirlitons
Landerinette,
Qui tous le balai ont rôti,
Landeriri.
--Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le curé, chantez plutôt
quelque beau noël bourguignon. Vous y réjouirez votre âme en la
sanctifiant.
--Volontiers, répondit mon bon maître. Il en est de Guy Barozai, que
je tiens, en leur apparente rusticité, pour plus fins que le diamant
et plus précieux que l'or. Celui-ci, par exemple:
Lor qu'au lai saison qu'ai jaule
Au monde Jésu-chri vin
L'âne et le beu l'échaufin
De le leu sofle dans l'étaule.
Que d'âne et de beu je sai,
Dans ce royaume de Gaule,
Que d'âne et de beu je sai
Qui n'en arein pas tan fai.
Le chirurgien, sa femme et le curé reprirent ensemble:
Que d'âne et de beu je sai
Dans ce royaume de Gaule
Que d'âne et de beu je sai
Qui n'en arein pas tan fai.
Et mon bon maître reprit d'une voix plus faible:
Mais le pu béo de l'histoire
Ce fut que l'âne et le beu
Ainsin passire tô deu
La nuit sans manger ni boire.
Que d'âne et de beu je sai,
Couver de pane et de moire,
Que d'âne et de beu je sai
Qui n'en arein pas tan fai!
Puis il laissa tomber sa tête sur l'oreiller et ne chanta plus.
--Il y a du bon en ce chrétien, nous dit M. le curé, beaucoup de bon,
et tantôt encore il m'édifiait moi-même par de belles sentences. Mais
il ne laisse point de m'inquiéter, car tout dépend de la fin, et l'on
ne sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa bonté, veut
qu'un seul moment nous sauve; encore faut-il que ce moment soit le
dernier, de sorte que tout dépend d'une seule minute, auprès de
laquelle le reste de la vie est comme rien. C'est ce qui me fait
frémir pour ce malade, que les anges et les diables se disputent
furieusement. Mais il ne faut point désespérer de la miséricorde
divine.
Deux jours se passèrent en de cruelles alternatives. Après quoi, mon
bon maître tomba dans une faiblesse extrême.
--Il n'y a plus d'espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa
tête creuse l'oreiller, et remarquez que son nez est aminci.
En effet, le nez de mon bon maître, naguère gros et rouge, n'était
plus qu'une lame recourbée, livide comme du plomb.
--Tournebroche, mon fils, me dit-il d'une voix encore pleine et forte,
mais dont je n'avais jamais entendu le son, je sens qu'il me reste peu
de temps à vivre. Allez me chercher ce bon prêtre, pour qu'il
m'entende en confession.