M. le curé était à sa vigne, où je courus.

--La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante que je

n'espérais; allons assister ce pauvre homme.

Je le ramenai auprès du lit de mon bon maître, et nous le laissâmes

seul avec le mourant.

Il sortit au bout d'une heure et nous dit:

--Je puis vous assurer que M. Jérôme Coignard meurt dans des

sentiments admirables de piété et d'humilité. Je vais à sa demande, et

en considération de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant

que je revêts l'aube et l'étole, veuillez, madame Coquebert, m'envoyer

dans la sacristie l'enfant qui sert chaque matin ma messe basse, et

préparer la chambre pour y recevoir le bon Dieu.

Madame Coquebert balaya la chambre, mit une couverture blanche au lit,

posa au chevet une petite table qu'elle couvrit d'une nappe; elle y

plaça deux chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une jatte

de faïence où trempait dans l'eau bénite une branche de buis.

Bientôt nous entendîmes la sonnette agitée dans le chemin par le

desservant, et nous vîmes entrer la croix aux mains d'un enfant, et le

prêtre vêtu de blanc et portant les saintes espèces. Jahel, M.

d'Anquetil, M. et madame Coquebert et moi, nous tombâmes à genoux.

--_Pax huic domui_, dit le prêtre.

--_Et omnibus habiantibus in ea_, répondit le desservant.

Puis M. le curé prit de l'eau bénite dont il aspergea le malade et le

lit.

Il se recueillit un moment et dit avec solennité:

--Mon fils, n'avez-vous point une déclaration à faire?

--Oui, monsieur, dit l'abbé Coignard, d'une voix assurée. Je pardonne

à mon assassin.

Alors, l'officiant, tirant l'hostie du ciboire:

--_Ecce agnus Dei, qui tollit peccata mundi._

Mon bon maître répondit en soupirant:

--Parlerai-je à mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que

cendre? Comment oserai-je venir à vous, moi qui ne sens en moi-même

aucun bien qui m'en puisse donner la hardiesse? Comment vous

introduirai-je chez moi, après avoir si souvent blessé vos yeux pleins

de bonté?

Et M. l'abbé Coignard reçut le saint viatique dans un profond silence,

déchiré par nos sanglots et par le grand bruit que madame Coquebert

faisait en se mouchant.

Après avoir été administré, mon bon maître me fit signe d'approcher de

son lit et me dit d'une voix faible, mais distincte:

--Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les

maximes que j'ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, hélas!

autant que ma vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse et

l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et d'esprit. Dieu

accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en

peuvent communiquer. C'est lui qui donne toute science. Mon fils,

n'écoute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur

le mal. Ne te laisse point toucher par la beauté et la finesse de

leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les

paroles, mais dans la vertu.

Il se tut, épuisé. Je saisis sa main qui reposait sur le drap, je la

couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu'il était notre maître,

notre ami, notre père, et que je ne saurais vivre sans lui.

Et je demeurai de longues heures abîmé de douleur au pied de son lit.

Il passa une nuit si paisible que j'en conçus comme un espoir

désespéré. Cet état se soutint encore dans la journée qui suivit. Mais

vers le soir il commença à s'agiter et à prononcer des paroles si

indistinctes qu'elles restent tout entières un secret entre Dieu et

lui.

A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait

plus que le bruit léger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne

nous reconnaissait plus.

Vers deux heures il commença de râler; le souffle rauque et précipité

qui sortait de sa poitrine était assez fort pour qu'on l'entendît au

loin, dans la rue du village, et j'en avais les oreilles si pleines

que je crus l'ouïr encore pendant les jours qui suivirent ce

malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe que nous ne

pûmes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son

visage prit, dans la mort, une majesté digne du génie qui l'avait

animé et dont la perte ne sera jamais réparée.

M. le curé de Vallars fit à M. Jérôme Coignard des obsèques

solennelles. Il chanta la messe funèbre et donna l'absoute.

Mon bon maître fut porté dans le cimetière attenant à l'église. Et M.

d'Anquetil donna à souper chez Gaulard à tous les gens qui avaient

assisté à la cérémonie. On y but du vin nouveau, et l'on y chanta des

chansons bourguignonnes.

Le lendemain j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le curé de ses

soins pieux.

--Ah! dit le saint homme, ce prêtre nous a donné une grande

consolation par sa fin édifiante. J'ai vu peu de chrétiens mourir dans

de si admirables sentiments, et il conviendrait d'en fixer le souvenir

sur sa tombe en une belle inscription. Vous êtes tous deux, messieurs,

assez instruits pour y réussir, et je m'engage à faire graver sur une

grande pierre blanche l'épitaphe de ce défunt, dans la manière et dans

l'ordre que vous l'aurez composée. Mais souvenez-vous, en faisant

parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu.

Je le priai de croire que j'y mettrais tout mon zèle, et M. d'Anquetil

promit, pour sa part, de donner à la chose un tour galant et gracieux.

--J'y veux, dit-il, m'essayer au vers français, en me guidant sur ceux

de M. Chapelle.

--A la bonne heure! dit M. le curé. Mais n'êtes-vous pas curieux de

voir mon pressoir? Le vin sera bon cette année, et j'en ai récolté en

suffisante quantité pour mon usage et pour celui de ma servante.

Hélas! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage.

Après souper, M. d'Anquetil demanda l'écritoire et commença de

composer des vers français. Puis, impatienté, il jeta en l'air la

plume, l'encre et le papier.

--Tournebroche, me dit-il, je n'ai fait que deux vers, et encore ne

suis-je pas assuré qu'ils sont bons: les voici tels que je les ai

trouvés.

Ci-dessous gît monsieur Coignard.

Il faut bien mourir tôt ou tard.

Je lui répondis qu'ils avaient cela de bon de n'en point vouloir un

troisième.

Et je passai la nuit à tourner une épitaphe latine en la manière que

voici:

D. O. M.

HIC JACET

IN SPE BEATÆ ÆTERNITATIS

DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD

PRESBYTER

QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO

ELOQUENTIÆ MAGISTER ELOQUENTISSIMUS

SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS

ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS

TRANSLATOR

OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO

PERIIT ENIM CUM LUGDUNUM PETERET

JUDEA MANU NEFANDISSIMA

ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM

IN VIA TRUCIDATUS

ANNO ÆT LII°

COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVITU

INGENIO SUBLIMI

FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS

DONORUM DEI LAUDATOR

FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES

CONSTANTER MUNITUS

HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS

SALUTI SUÆ MAGIS INTENTUS

QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO

SIC HONORIBUS MUNDANIS

NUNQUAM QUÆSITIS

SIBI GLORIAM SEMPITERNAM

MERUIT

Ce qui revient à dire en français:

_ICI REPOSE,

dans l'espoir de la bienheureuse éternité,

MESSIRE JÉRÔME COIGNARD,

prêtre,

autrefois très éloquent professeur d'éloquence

au Collège de Beauvais,

très zélé bibliothécaire de l'évêque

de Séez,

auteur d'une belle traduction de Zozime

le Panopolitain,

qu'il laissa malheureusement inachevée

quand survint sa mort prématurée.

Il fut frappé sur la route de Lyon,

dans la 52e année de son âge,

par la main très scélérate d'un juif,

et périt ainsi victime d'un neveu des bourreaux

de Jésus-Christ.

Il était d'un commerce agréable,

d'un docte entretien,

d'un génie élevé,

abondait en riants propos et en belles maximes,

et louait Dieu dans ses oeuvres.

Il garda à travers les orages de la vie

une foi inébranlable.

Dans son humilité vraiment chrétienne,

Plus attentif au salut de son âme

qu'à la vaine et trompeuse opinion des hommes,

c'est en vivant sans honneurs

en ce monde,

qu'il s'achemina vers la gloire éternelle._

Trois jours après que mon bon maître eut rendu l'âme, M. d'Anquetil

décida de se remettre en route. La voiture était réparée. Il donna

l'ordre aux postillons d'être prêts pour le lendemain matin. Sa

compagnie ne m'avait jamais été agréable. Dans l'état de tristesse où

j'étais, elle me devenait odieuse. Je ne pouvais supporter l'idée de

le suivre avec Jahel. Je résolus de chercher un emploi à Tournus ou à

Mâcon et d'y vivre caché jusqu'à ce que, l'orage étant apaisé, il me

fût possible de retourner à Paris, où je savais que mes parents me

recevraient les bras ouverts. Je fis part de ce dessein à M.

d'Anquetil, et m'excusai de ne le point accompagner plus avant. Il

s'efforça d'abord de me retenir, avec une bonne grâce à laquelle il ne

m'avait guère préparé, puis il m'accorda volontiers mon congé. Jahel y

eut plus de peine; mais, étant naturellement raisonnable, elle entra

dans les raisons que j'avais de la quitter.

La nuit qui précéda mon départ, tandis que M. d'Anquetil buvait et

jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier, nous allâmes sur la

place, Jahel et moi, pour respirer l'air. Il était embaumé d'herbes et

plein du chant des grillons.

--La belle nuit! dis-je à Jahel. L'année n'en aura plus guère de

semblables; et peut-être, de ma vie, n'en reverrai-je point de si

douce.

Le cimetière fleuri du village étendait devant nous ses immobiles

vagues de gazon, et le clair de la lune blanchissait les tombes

éparses sur l'herbe noire. La pensée nous vint, à tous deux en même

temps d'aller dire adieu à notre ami. La place où il reposait était

marquée par une croix semée de larmes, dont le pied plongeait dans la

terre molle. La pierre qui devait recevoir l'épitaphe n'y avait point

encore été posée. Nous nous assîmes tout auprès, dans l'herbe, et là,

par un insensible et naturel penchant, nous tombâmes dans les bras

l'un de l'autre, sans craindre d'offenser par nos baisers la mémoire

d'un ami que sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses

humaines.

Tout à coup Jahel me dit dans l'oreille, où elle avait précisément sa

bouche:

--Je vois M. d'Anquetil, qui, sur le mur du cimetière, regarde

attentivement de notre côté.

--Nous peut-il voir dans cette ombre? demandai-je.

--Il voit sûrement mes jupons blancs, répondit-elle. C'est assez, je

pense, pour lui donner envie d'en voir davantage.

Je songeais déjà à tirer l'épée et j'étais fort décidé à défendre deux

existences qui, dans ce moment, étaient encore, peu s'en faut,

confondues. Le calme de Jahel m'étonnait; rien, dans ses mouvements ni

dans sa voix, ne trahissait la peur.

--Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C'est une

surprise que j'ai plutôt désirée. Il commençait à se lasser, et ceci

est excellent pour ranimer son goût et assaisonner son amour. Allez et

laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est d'un caractère

violent. Il me battra, mais je ne lui en serai ensuite que plus chère.

Adieu!

--Hélas! m'écriai-je, ne me prîtes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser

les désirs d'un rival?

--J'admire que vous veuillez me quereller, vous aussi! Allez, vous

dis-je!

--Eh quoi! vous quitter de la sorte?

--Il le faut, adieu! Qu'il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui

donner de la jalousie, mais avec délicatesse. Adieu, adieu!

A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que

M. d'Anquetil, s'étant approché d'assez près pour reconnaître sa

maîtresse, fit des cris et des jurements à réveiller tous ces morts de

village. J'étais impatient d'arracher Jahel à sa rage. Je pensais

qu'il l'allait tuer. Déjà je me glissais à son secours dans l'ombre

des pierres. Mais, après quelques minutes, pendant lesquelles je les

observai très attentivement, je vis M. d'Anquetil la pousser hors du

cimetière et la ramener à l'auberge de Gaulard avec un reste de fureur

qu'elle était bien capable d'apaiser seule et sans secours.

Je rentrai dans ma chambre lorsqu'ils eurent regagné la leur. Je ne

dormis point de la nuit, et, les guettant à l'aube, par la fente des

rideaux, je les vis traverser la cour de l'auberge dans une grande

apparence d'amitié.

Le départ de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'étendis à plat ventre

au beau milieu de ma chambre et, le visage dans les mains, je pleurai

jusqu'au soir.

A cet endroit, ma vie perd l'intérêt qu'elle empruntait des

circonstances, et ma destinée, redevenant conforme à mon caractère,

n'offre plus rien que de commun. Si j'en prolongeais les mémoires, mon

récit paraîtrait bientôt insipide. Je l'achèverai en peu de mots. M.

le curé de Vallars me donna une lettre de recommandation pour un

marchand de vin de Mâcon, chez qui je fus employé pendant deux mois,

au bout desquels mon père m'écrivit qu'il avait arrangé mes affaires

et que je pouvais sans danger revenir à Paris.

Aussitôt je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon coeur

battit à se rompre quand je revis la rue Saint-Jacques, l'horloge de

Saint-Benoit-le-Bétourné, l'enseigne des _Trois Pucelles_ et la

_Sainte Catherine_ de M. Blaizot.

Ma mère pleura à ma vue; je pleurai, nous nous embrassâmes et nous

pleurâmes encore. Mon père, accouru en grande hâte du _Petit Bacchus_,

me dit avec une dignité attendrie:

--Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courroucé

contre toi quand je vis les sergents entrer à la _Reine Pédauque_ pour

te prendre, ou, à ton défaut, m'emmener en ta place. Ils ne voulaient

rien entendre, alléguant qu'il me serait loisible de m'expliquer en

prison. Ils te recherchaient sur une plainte de M. de la Guéritaude.

Je m'en formai une horrible idée de tes désordres. Mais, ayant appris,

par tes lettres, que ce n'était que peccadilles, je ne pensai plus

qu'à te revoir. J'ai maintes fois consulté le cabaretier du _Petit

Bacchus_ sur les moyens d'étouffer ton affaire. Il me répondit

toujours: "Maître Léonard, allez trouver le juge avec un gros sac

d'écus, et il vous rendra votre gars blanc comme neige." Mais les écus

sont rares ici, et il n'est poule, oie, ni cane dans ma maison qui

ponde des oeufs d'or. C'est tout au plus si la volaille, à l'heure

d'aujourd'hui, me paye le feu de ma cheminée. Par bonheur, ta sainte

et digne mère eut l'idée d'aller trouver la mère de M. d'Anquetil, que

nous savions occupée en faveur de son fils, recherché en même temps

que toi, pour la même affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que tu

as fait le polisson en compagnie d'un gentilhomme, et j'ai le coeur

trop bien situé pour ne pas sentir l'honneur qui en rejaillit sur

toute la famille. Ta mère demanda donc audience à madame d'Anquetil,

en son hôtel du faubourg Saint-Antoine. Elle s'était proprement

habillée, comme pour aller à la messe; et madame d'Anquetil la reçut

avec bonté. Ta mère est une sainte femme, Jacquot, mais elle n'a pas

beaucoup d'usage, et elle parla d'abord sans à-propos ni convenance.

Elle dit: "Madame, à nos âges, il ne nous reste après Dieu, que nos

enfants." Ce n'était pas ce qu'il fallait dire à cette grande dame qui

a encore des galants.

--Taisez-vous, Léonard, s'écria ma mère. La conduite de madame

d'Anquetil ne vous est point connue et il faut que j'aie assez bien

parlé à cette dame, puisqu'elle m'a répondu: "Soyez tranquille, madame

Ménétrier; je m'emploierai pour votre fils, comme pour le mien;

comptez sur mon zèle." Et vous savez, Léonard, que nous reçûmes, avant

qu'il fût deux mois, l'assurance que notre Jacquot pouvait rentrer à

Paris sans être inquiété.

Nous soupâmes de bon appétit. Mon père me demanda si je comptais

rester au service de M. d'Astarac. Je répondis qu'après la mort à

jamais déplorable de mon bon maître, je ne souhaitais point de me

retrouver, avec le cruel Mosaïde, chez un gentilhomme qui ne payait

ses domestiques qu'en beaux discours. Mon père m'invita obligeamment à

tourner sa broche comme devant.

--Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j'avais donné cet

emploi à frère Ange; mais il s'en acquittait moins bien que Miraut, et

même que toi. Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur

l'escabeau, au coin de la cheminée?

Ma mère, qui, toute simple qu'elle était, ne manquait point de

jugement, haussa les épaules et me dit:

--M. Blaizot, qui est libraire à l'_Image sainte Catherine_, a besoin

d'un commis. Cet emploi, mon Jacquot, t'ira comme un gant. Tu es de

moeurs douces et tu as de bonnes manières. C'est ce qui convient pour

vendre des Bibles.

J'allai tout aussitôt m'offrir à M. Blaizot, qui me prit à son

service.

Mes malheurs m'avaient rendu sage. Je ne fus pas rebuté par l'humilité

de ma tâche et je la remplis avec exactitude, maniant le plumeau et le

balai au contentement de mon patron.

Mon devoir était de faire une visite à M. d'Astarac. Je me rendis chez

ce grand alchimiste le dernier dimanche de novembre, après le dîner du

midi. La distance est longue de la rue Saint-Jacques à la

Croix-des-Sablons et l'almanach ne ment point, quand il annonce que

les jours sont courts en novembre. Quand j'arrivai au Roule, il

faisait nuit, et une brume noire couvrait la route déserte. Je

songeais tristement, dans les ténèbres.

--Hélas! me disais-je, il y aura bientôt un an que pour la première

fois je fis cette même route, dans la neige, en compagnie de mon bon

maître, qui repose maintenant dans un village de Bourgogne, sur un

coteau de vigne. Il s'endormit dans l'espérance de la vie éternelle.

Et c'est là une espérance qu'il convient de partager avec un homme si

docte et si sage. Dieu me garde de douter jamais de l'immortalité de

l'âme! Mais il faut bien se l'avouer à soi-même, tout ce qui tient à

une existence future et à un autre monde est de ces vérités

insensibles auxquelles on croit sans en être touché et qui n'ont ni

goût, ni saveur aucune, en sorte qu'on les avale sans s'en apercevoir.

Pour ma part, je ne suis pas consolé par la pensée de revoir un jour

M. l'abbé Coignard dans le paradis. Sûrement il n'y sera plus

reconnaissable et ses discours n'auront pas l'agrément qu'ils

empruntaient des circonstances.

En faisant ces réflexions, je vis devant moi une grande lueur qui

s'étendait à la moitié du ciel; le brouillard en était roussi jusque

sur ma tête, et cette lumière palpitait à son centre. Une lourde fumée

se mêlait aux vapeurs de l'air. Je craignis tout de suite que ce ne

fût l'incendie du château d'Astarac. Je hâtai le pas, et je reconnus

bientôt que mes craintes n'étaient que trop fondées. Je découvris le

calvaire des Sablons d'un noir opaque, sur une poudre de flamme, et je

vis presque aussitôt le château, dont toutes les fenêtres flambaient

comme en une fête sinistre. La petite porte verte était défoncée. Des

ombres s'agitaient dans le parc et murmuraient d'horreur. C'étaient

des habitants du bourg de Neuilly, accourus en curieux et pour porter

secours. Quelques-uns lançaient par une pompe des jets d'eau qui

tombaient dans le foyer ardent en pluie étincelante. Une épaisse

colonne de fumée s'élevait au-dessus du château. Une pluie de

flammèches et de cendres tombait autour de moi et je m'aperçus bientôt

que mes habits et mes mains en étaient noircis. Je songeai avec

désespoir que cette poussière qui remplissait l'air était le reste de

tant de beaux livres et de manuscrits précieux, qui avaient fait la

joie de mon bon maître, le reste, peut-être, de Zozime le

Panopolitain, auquel nous avions travaillé ensemble dans les plus

nobles heures de ma vie.

J'avais vu mourir M. l'abbé Jérôme Coignard. Cette fois, c'est son âme

même, son âme étincelante et douce, que je croyais voir réduite en

poudre avec la reine des bibliothèques. Je sentais qu'une part de

moi-même était détruite en même temps. Le vent qui s'élevait attisait

l'incendie, et les flammes faisaient un bruit de gueules voraces.

Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n'ayant

que sa veste, je lui demandai si l'on avait sauvé M. d'Astarac et ses

gens.

--Personne, me dit-il, n'est sorti du château, hors un vieux juif

qu'on vit s'enfuir avec des paquets, du côté des marécages. Il

habitait le pavillon du garde, sur la rivière, et était haï pour son

origine et pour les crimes dont on le soupçonnait. Des enfants le

poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine. On l'a repêché

mort, pressant sur son coeur un grimoire et six tasses d'or. Vous

pourrez le voir sur la berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les

yeux ouverts.

--Ah! répondis-je, cette fin était due à ses crimes. Mais sa mort ne

me rend pas le meilleur des maîtres qu'il a assassiné! Dites-moi

encore: n'a-t-on pas vu M. d'Astarac?

Au moment où je faisais cette question, j'entendis près de moi une des

ombres agitées pousser un cri d'angoisse:

--Le toit va s'effondrer!

Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d'Astarac

qui courait dans les gouttières. L'alchimiste cria d'une voix

éclatante:

--Je m'élève sur les ailes de la flamme, dans le séjour de la vie

divine.

Il dit; soudain le toit s'abîma avec un fracas horrible, et des

flammes hautes comme des montagnes enveloppèrent l'ami des

Salamandres.

Il n'est pas d'amour qui résiste à l'absence. Le souvenir de Jahel,

d'abord cuisant, s'adoucit peu à peu et il ne m'en resta qu'une

irritation vague, dont elle n'était plus même l'unique objet.

M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira à Montrouge, dans sa

maisonnette des champs, et me vendit son fonds, moyennant une rente

viagère. Devenu, en son lieu, libraire juré, à l'_Image sainte

Catherine_, j'y fis retirer mon père et ma mère, dont la rôtisserie ne

flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis du goût pour mon

humble boutique, et je pris soin de l'orner. Je clouai aux portes de

vieilles cartes vénitiennes et des thèses ornées de gravures

allégoriques qui y font un ornement ancien et baroque, sans doute,

mais plaisant aux amis de bonnes études. Mon savoir, à la condition de

le cacher avec soin, ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il

m'eût été plus contraire, si j'eusse été libraire-éditeur, comme

Marc-Michel Rey, et obligé, comme lui, de gagner ma vie aux dépens de

la sottise publique.

Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c'est une denrée

qui a cours dans cette docte rue Saint-Jacques dont il me plairait

d'écrire un jour les antiquités et illustrations. Le premier imprimeur

parisien y établit ses presses vénérables. Les Cramoisy, que Guy Patin

nomme les rois de la rue Saint-Jacques, y ont édité le corps de nos

historiens. Avant que s'élevât le Collège de France, les lecteurs du

roi, Pierre Danès, François Votable, Ramus, y donnèrent leurs leçons

dans un hangar où retentissaient les querelles des crocheteurs et des

lavandières. Et comment oublier Jean de Meung qui, dans une

maisonnette de cette rue, composa le Roman de la Rose?*

* Jacques Tournebroche ignorait que François Villon habita dans la

rue Saint-Jacques, au Cloître-Saint-Benoît, la maison dite de la

_Porte verte_. L'élève de M. Jérôme Coignard aurait pris sans

doute plaisir à rappeler le souvenir de ce vieux poète qui, comme

lui, connut diverses espèces de gens.

J'ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le

moins du temps des Goths, comme il y paraît aux poutres de bois qui se

croisent sur l'étroite façade, aux deux étages en encorbellement et à

la toiture penchante, chargée de tuiles moussues. Elle n'a qu'une

fenêtre par étage. Celle du premier est fleurie en toute saison et

garnie de ficelles où grimpent au printemps les liserons et les

capucines. Ma bonne mère les sème et les arrose.

C'est la fenêtre de sa chambre. On l'y voit de la rue, lisant ses

prières dans un livre imprimé en grosses lettres, au-dessus de l'image

de sainte Catherine. L'âge, la dévotion et l'orgueil maternel lui ont

donné grand air, et, à voir son visage de cire sous la haute coiffe

blanche, on jurerait une riche bourgeoise.

Mon père, en vieillissant, a pris aussi quelque majesté. Comme il aime

l'air et le mouvement, je l'occupe à porter des livres en ville. J'y

avais d'abord employé frère Ange, mais il demandait l'aumône à mes

clients, leur faisait baiser des reliques, leur volait leur vin,

caressait leur servante, et laissait la moitié de mes livres dans tous

les ruisseaux du quartier. Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais

ma bonne mère, à qui il fait croire qu'il a des secrets pour gagner le

ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce n'est pas un méchant homme, et

il a fini par m'inspirer une espèce d'attachement.

Plusieurs savants et quelques beaux esprits fréquentent dans ma

boutique. Et c'est un grand avantage de mon état que d'y être en

commerce quotidien avec des gens de mérite. Parmi ceux qui viennent le

plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux et converser

familièrement entre eux, il est des historiens aussi doctes que

Tillemont, des orateurs sacrés qui égalent en éloquence Bossuet et

même Bourdaloue, des poètes comiques et tragiques, des théologiens en

qui la pureté des moeurs s'unit à la solidité de la doctrine, des

auteurs estimés de nouvelles espagnoles, des géomètres et des

philosophes, capables, comme M. Descartes, de mesurer et de peser les

univers. Je les admire, je goûte leurs moindres paroles. Mais aucun, à

mon sens, n'égale en génie le bon maître que j'eus le malheur de

perdre sur la route de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable

élégance de pensée, cette douce sublimité, cette étonnante richesse

d'une âme toujours épanchée et ruisselante, comme l'urne de ces

fleuves qu'on voit représentés en marbre dans les jardins; aucun ne me

rend cette source inépuisable de science et de morale, où j'eus le

bonheur d'abreuver ma jeunesse; aucun ne me donne seulement l'ombre de

cette grâce, de cette sagesse, de cette force de pensée qui brillaient

en M. Jérôme Coignard. Je le tiens, celui-là, pour le plus gentil

esprit qui ait jamais fleuri sur la terre.

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 18 / 19 题