M. d'Astarac nous quitta de façon soudaine.

--Je vais, dit l'abbé, monter une fois encore dans cette auguste

bibliothèque où je goûtai d'austères voluptés et que je ne reverrai

plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver à la tombée du

jour, au rond-point des Bergères.

Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma

chambre pour écrire à M. d'Astarac et à mes bons parents qu'ils

voulussent bien m'excuser si je ne prenais point congé d'eux, en

fuyant, après une aventure où j'étais plus malheureux que coupable.

Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre,

et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon

lit avec son épée à son chevet et des cartes à jouer répandues sur ma

couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre épée;

mais cette idée me quitta sitôt venue, et je le laissai dormir, riant

en moi-même, dans mon chagrin, à la pensée que Jahel, enfermée sous de

triples verrous, ne pourrait le rejoindre.

J'entrai, pour écrire mes lettres, dans la chambre de mon bon maître

où je dérangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit

son livre de Boèce. J'écrivis à M. d'Astarac et à ma mère, et je

composai pour Jahel l'épître la plus touchante. Je la relus et la

mouillai de mes larmes. Peut-être, me dis-je, l'infidèle y mêlera les

siennes.

Puis, accablé de fatigue et de mélancolie, je me jetai sur le matelas

de mon bon maître, et ne tardai pas à tomber dans un demi-sommeil,

troublé par des rêves à la fois érotiques et sombres. J'en fus tiré

par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat

d'argent une papillote à l'iris, où je lus quelques mots tracés au

crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire

pressante. Le billet était signé: Frère Ange, capucin indigne. Je

courus à la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frère

assis au bord du fossé dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la

force de se lever à ma venue, il tendit vers moi le regard de ses

grands yeux de chien, presque humains, et noyés de larmes. Ses soupirs

soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait

peine:

--Hélas! monsieur Jacques, l'heure de l'épreuve est venue en Babylone,

selon qu'il est dit dans les prophètes. Sur la plainte faite par M. de

la Guéritaude à M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a été

conduite à l'hôpital par les exempts, et elle sera envoyée à

l'Amérique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette

la vielleuse qui au moment où Catherine entrait en charrette à

l'hôpital, en sortait elle-même, après y avoir été retenue pour un mal

dont elle est guérie à st' heure par l'art des chirurgiens, du moins

Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux îles sans

rémission.

Et frère Ange, à cet endroit de son discours, se mit à pleurer

abondamment. Après avoir tenté d'arrêter ses pleurs par de bonnes

paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose à me dire.

--Hélas! monsieur Jacques, me répondit-il, je vous ai confié

l'essentiel, et le reste flotte dans ma tête comme l'esprit de Dieu

sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de

Catherine m'a ôté le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une

nouvelle de conséquence à vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au

seuil de cette maison maudite, où vous habitez avec toutes sortes de

diables, et c'est avec épouvante, après avoir récité l'oraison de

saint François, que j'ai osé heurter le marteau pour remettre à un

valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le

lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier

n'en était guère bon pour écrire, mais c'est l'honneur de notre saint

ordre de ne point donner dans les vanités du siècle. Ah! Catherine à

l'hôpital! Catherine à l'Amérique! N'est-ce pas à fendre le coeur le

plus dur? Jeannette elle-même en pleurait toutes les larmes de ses

yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en

jeunesse et en beauté sur elle que saint François passe en sainteté

tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine à

l'Amérique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hélas!

notre sainte religion est véritable, et le roi David a raison de dire

que nous sommes semblables à l'herbe des champs, puisque Catherine est

à l'hôpital. Ces pierres où je suis assis sont plus heureuses que moi,

bien que je sois revêtu des signes du chrétien et même du religieux.

Catherine à l'hôpital!

Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se fût

écoulé, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers

parents.

--Monsieur Jacques, me répondit-il, c'est eux précisément qui

m'envoient à vous, chargé d'une commission pressante. Je vous dirai

qu'ils ne sont guère heureux, par la faute de maître Léonard, votre

père, qui passe à boire et à jouer tous les jours que Dieu lui fait.

Et la fumée odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme

jadis, vers la reine Pédauque, dont l'image se balance tristement aux

vents humides qui la rongent. Où est le temps où la rôtisserie de

votre père parfumait la rue Saint-Jacques, du _Petit Bacchus_ aux

_Trois Pucelles_? Mais, depuis que ce sorcier y est entré, tout y

dépérit, bêtes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jeté. Et la

vengeance divine a commencé d'être manifeste en ce lieu, après que ce

gros abbé Coignard y a été reçu, tandis qu'au rebours j'en étais

chassé. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard

s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'élégance de ses

moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les péchés. Votre sainte

mère eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des

leçons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu

capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire,

et de porter la bannière de la confrérie, après la mort chrétienne de

votre père, et son service et obsèques, qui ne peuvent tarder

longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement.

Ces nouvelles me jetèrent dans une affliction qu'il est facile de

comprendre. Je mêlai mes larmes à celles du petit frère. Cependant, je

lui demandai des nouvelles de ma bonne mère.

--Dieu, me répondit-il, qui se plut à affliger Rachel dans Rama, a

envoyé à votre mère, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son

bien et à l'effet de châtier maître Léonard de son péché quand il

chassa méchamment en ma personne Jésus-Christ de la rôtisserie. Il a

transporté la plupart des acheteurs de volaille et de pâtés à la fille

de madame Quonian, qui tourne la broche à l'autre bout de la rue

Saint-Jacques. Madame votre mère voit avec douleur qu'il a béni cette

maison aux dépens de la sienne, qui est maintenant si désertée que la

mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans

ses épreuves premièrement par sa dévotion à saint François;

secondement par la considération de votre avancement dans le monde, où

vous portez l'épée comme un homme de condition.

"Mais cette seconde consolation a été beaucoup diminuée quand les

sergents sont venus ce matin vous chercher à la rôtisserie pour vous

conduire à Bicêtre y battre le plâtre pendant un an ou deux. C'est

Catherine qui vous avait dénoncé à M. de la Guéritaude; mais il ne

faut pas l'en blâmer: elle confessa la vérité, comme elle devait le

faire, étant chrétienne. Elle vous désigna, avec M. l'abbé Coignard,

comme les complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fidèle des

meurtres et des carnages de cette nuit épouvantable. Hélas! sa

franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite à l'hôpital!

C'est une chose horrible à penser!

A cet endroit de son récit, le petit frère se mit la tête dans ses

mains et pleura de nouveau.

La nuit était venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le

petit frère hors du fossé où il était abîmé, je le mis debout et le

priai de poursuivre son récit en m'accompagnant sur la route de

Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Bergères. Il m'obéit

volontiers, et marchant tristement à mon côté, il me pria de l'aider à

démêler le fil brouillé de ses idées. Je le replaçai au point où les

sergents me venaient prendre à la rôtisserie.

--Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre père à

votre place. Maître Léonard prétendait ne point savoir où vous étiez

caché. Madame votre mère disait de même, et elle en faisait de grands

serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se

parjurait évidemment. Les sergents commençaient à se fâcher. Votre

père leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se

quittèrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre mère m'alla quérir

aux _Trois Pucelles_, où je quêtais selon les saintes règles de mon

ordre. Elle me dépêcha vers vous pour vous avertir de fuir sans

retard, de peur que le lieutenant de police ne découvre bientôt la

maison où vous logez.

En écoutant ces tristes nouvelles, je hâtais le pas, et nous avions

déjà passé le pont de Neuilly.

Sur la côte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions déjà

les ormes, le petit frère continua de parler d'une voix expirante.

--Madame votre mère, dit-il, m'a expressément recommandé de vous

avertir du péril qui vous menace et elle m'a remis pour vous un petit

sac que j'ai caché sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-t-il

après s'être tâté dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que

je trouve rien après avoir perdu Catherine? Elle était dévote à saint

François, et très aumônière. Et pourtant ils l'ont traitée comme une

fille perdue, et ils vont lui raser la tête, et c'est une chose

affreuse à penser qu'elle deviendra semblable aux poupées des modistes

et qu'elle sera embarquée dans cet état pour l'Amérique, où elle

risquera de mourir de la fièvre et d'être mangée par les sauvages

anthropophages.

Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvînmes au

rond-point. A notre gauche, l'auberge du Cheval-Rouge élevait

au-dessus d'une double rangée d'ormeaux son toit d'ardoises et ses

lucarnes armées de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage la

porte charretière, grande ouverte.

Je ralentis le pas, et le petit frère se laissa choir au pied d'un

arbre.

--Frère Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne

mère vous avait prié de me remettre.

--Elle m'en pria, en effet, répondit le petit frère, et j'ai si bien

serré ce sac que je ne sais où je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur

Jacques, que je ne l'ai pu perdre que par excès de précautions.

Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le

retrouvait tout de suite, je l'aiderais moi-même à le chercher.

Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands

soupirs, de dessous son froc, un petit sac d'indienne qu'il me tendit

à regret. J'y trouvai un écu de six livres et une médaille de la

vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes

d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit frère faisait

sortir de toutes ses poches des paquets d'images coloriées et de

prières ornées de vignettes grossières. Il en choisit deux ou trois

qu'il m'offrit préférablement aux autres, comme les plus utiles, à son

avis, pour les pèlerins, et voyageurs, et pour toutes les personnes

errantes.

--Elles sont bénites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort

ou de maladie, tant par récitation orale que par attouchement et

application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour

l'amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumône. N'oubliez

pas que je mendie au nom du bon saint François. Il vous protégera sans

faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis

précisément.

Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clartés mourantes du

jour, une berline à quatre chevaux sortir par la porte charretière du

Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et

piaffements de chevaux sur la chaussée, tout près de l'arbre sous

lequel frère Ange était assis. J'observai alors que ce n'était pas

précisément une berline, mais une grande voiture à quatre places, avec

un coupé assez petit sur le devant. Je la considérais depuis une

minute ou deux, quand je vis, gravissant la côte, M. d'Anquetil

accompagné de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau,

et suivi de M. Coignard, chargé de cinq ou six bouquins enveloppés

dans une vieille thèse. A leur venue, les postillons abaissèrent les

deux marchepieds et ma belle maîtresse, ramassant ses jupes en ballon,

se hissa dans le coupé, poussée d'en bas par M. d'Anquetil.

A ce spectacle, je m'élançai, je m'écriai:

--Arrêtez, Jahel! Arrêtez, monsieur!

Mais le séducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la

rondeur charmante disparut bientôt. Puis, s'apprêtant à la rejoindre,

un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise:

--Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes

maîtresses! Jahel après Catherine. C'est une gageure.

Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que

frère Ange, s'étant levé de dessous son orme, et s'allant planter

contre la portière, offrait à M. d'Anquetil des images de saint Roch,

l'oraison à réciter pendant qu'on ferre les chevaux, la prière contre

le mal des ardents, et demandait la charité d'une voix lamentable.

Je serais resté là toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon maître ne

m'eût tiré à lui, et poussé dans la grande caisse de la voiture, où il

entra après moi.

--Laissons-leur le coupé, me dit-il; et faisons route tous deux dans

cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherché,

et, à ne vous rien déguiser, nous partions sans vous, quand je vous

aperçus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder

davantage, car M. de la Guéritaude nous fait rechercher activement. Et

il a le bras long; il prête de l'argent au Roi.

La berline roulait déjà, et frère Ange, attaché à la portière, la main

tendue, nous poursuivait en mendiant.

Je m'abîmai dans les coussins.

--Hélas! monsieur, m'écriai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel

était enfermée sous une triple serrure.

--Mon fils, répondit mon bon maître, il ne fallait pas en avoir une

confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs

cadenas. Et, quand la porte est fermée, elles sautent par la fenêtre.

Vous n'avez pas l'idée, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des

femmes. Les anciens en ont rapporté des exemples admirables et vous en

trouverez plusieurs au livre d'Apulée, où ils sont semés comme du sel

dans le récit de la Métamorphose. Mais, où cette ruse se fait mieux

entendre, c'est dans un conte arabe que M. Galand a fait nouvellement

connaître en Europe et que je vais vous dire:

"Schariar, sultan de Tartarie, et son frère Schahzenan, se promenant

un jour au bord de la mer, virent s'élever soudain au-dessus des flots

une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Génie

de l'espèce la plus féroce, en forme de géant d'une hauteur

prodigieuse, et portant sur sa tête une caisse de verre, fermée à

quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d'une telle épouvante,

qu'ils s'allèrent cacher dans la fourche d'un arbre qui était proche.

Cependant le Génie mit pied sur le rivage avec la caisse qu'il alla

porter au pied de l'arbre où étaient les deux princes. Puis s'y étant

lui-même couché, il ne tarda pas à s'endormir. Ses jambes s'étendaient

jusqu'à la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis

qu'il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et

il en sortit une dame d'une taille majestueuse et d'une beauté

parfaite. Elle leva la tête...

A cet endroit, j'interrompis ce récit, que j'entendais à peine.

--Ah! monsieur, m'écriai-je, que pensez-vous que Jahel et M.

d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coupé?

--Je ne sais, répondit mon bon maître; c'est leur affaire et non la

nôtre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous

m'avez inconsidérément interrompu, Tournebroche, au moment où cette

dame, levant la tête, découvrit les deux princes dans l'arbre où ils

s'étaient cachés. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils

hésitaient, partagés entre l'envie de répondre à l'appel d'une si

belle personne et la peur d'approcher un géant si terrible, elle leur

dit d'un ton de voix bas, mais animé: "Descendez tout de suite, ou

j'éveille le Génie!" A son air impérieux et résolu, ils comprirent que

ce n'était point là une vaine menace, et que le plus sûr comme le plus

agréable, était encore de descendre. Ils le firent avec toutes les

précautions possibles pour ne pas éveiller le Génie. Lorsqu'ils furent

en bas, la dame les prit par la main et, s'étant un peu éloignée avec

eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle était

prête à se donner tout de suite à l'un et à l'autre. Ils se prêtèrent

de bonne grâce à cette fantaisie et, comme ils étaient hommes de

coeur, la crainte ne gâta pas trop leur plaisir. Après qu'elle eut

obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqué qu'ils avaient

chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au

coffre où elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle

montra aux princes.

"--Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfilées?

Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les mêmes bontés

que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptées, que je

garde en mémoire d'eux. Je vous ai demandé les vôtres pour la même

raison et afin d'avoir la centaine accomplie.

"Voilà donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'à ce

jour, malgré la vigilance et les soins de ce vilain Génie, qui ne me

quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me

tenir cachée au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me plaît.

"Cet ingénieux apologue, ajouta mon bon maître, vous montre les femmes

aussi rusées en Orient, où elles sont recluses, que parmi les

Européens, où elles sont libres. Si l'une d'elles a formé un projet,

il n'est mari, amant père, oncle, tuteur, qui en puissent empêcher

l'exécution. Vous ne devez donc pas être surpris, mon fils, que

tromper les soins de ce vieux Mardochée n'ait été qu'un jeu pour cette

Jahel qui mêle, en son génie pervers, l'adresse de nos guilledines à

la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au

plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et

d'Aolibah.

"Elle est d'une beauté acide et mordante, dont je sens moi-même

quelque peu l'atteinte, bien que l'âge, les méditations sublimes et

les misères d'une vie agitée aient beaucoup amorti en moi le sentiment

des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succès de son

aventure avec M. d'Anquetil, je démêle, mon fils, que vous ressentez

bien plus vivement que moi la dent acérée du désir, et que vous êtes

déchiré de jalousie. C'est pourquoi vous blâmez une action,

irrégulière à la vérité, et contraire aux vulgaires convenances, mais

indifférente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de considèrable au

mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part,

et vous croyez prendre l'intérêt des moeurs, quand vous ne suivez que

le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons

à nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre

origine. Confessez pourtant qu'il eût été dommage de laisser plus

longtemps une si belle fille à ce vieux lunatique. Concevez que M.

d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti à une si aimable

personne, et résignez-vous à ce que vous ne pouvez empêcher. Cette

sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait

pris votre maîtresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous

labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et

précises. Cette considération, mon fils, doit adoucir votre souffrance

présente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est

ce qui nous fait concevoir une juste espérance de la béatitude

éternelle.

Ainsi parlait mon bon maître, tandis que les ormes de la route royale

fuyaient à nos côtés. Je me gardai de lui répondre qu'il irritait mes

chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le

doigt sur la plaie.

Notre premier relais fut à Juvisy où nous arrivâmes le matin par la

pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin

de la cheminée, où cinq ou six poulets tournaient sur trois broches.

Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de

soie, qui étaient pour moi un grand sujet de trouble, par l'idée de la

jambe que je me représentais exactement avec le grain de la peau, le

duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil

était accoudé au dossier de la chaise où elle était assise, la joue

dans la main. Il l'appelait son âme et sa vie; il lui demandait si

elle n'avait pas faim; et, comme elle répondit que oui, il sortit pour

donner des ordres. Demeuré seul avec l'infidèle, je la regardai dans

les yeux, qui reflétaient la flamme du foyer.

--Ah! Jahel, m'écriai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi

et vous ne m'aimez plus.

--Qui vous dit que je ne vous aime plus? répondit-elle en tournant

vers moi un regard de velours et de flamme.

--Hélas! mademoiselle, il y paraît assez à votre conduite.

--Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de

Hollande et la vaisselle godronnée que ce gentilhomme me doit donner.

Je ne vous demande qu'un peu de discrétion jusqu'à l'effet de ses

promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'étais à la

Croix-des-Sablons.

--Hélas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos

faveurs.

--Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien

n'effacera le souvenir que vous m'avez laissé. Ne vous tourmentez pas

de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'idée que vous vous en

faites.

--Oh! m'écriai-je, l'idée que je m'en fais est affreuse, et je crains

de ne pouvoir survivre à votre trahison.

Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant:

--Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez,

Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne

laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets

de récompenser plus tard votre discrétion.

Cette espérance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'hôtesse vint

mettre sur la table la nappe parfumée de lavande, les assiettes

d'étain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M.

d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abbé, nous invita à manger

un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon maître.

Dans la peur d'être poursuivis, nous repartîmes après avoir expédié

trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce péril

pressant, de brûler les étapes jusqu'à Sens, où nous décidâmes de

passer la nuit.

Je me faisais de cette nuit une idée horrible pensant qu'elle devait

consommer la trahison de Jahel. Et cette appréhension trop légitime me

troublait au point que je ne prêtais qu'une oreille distraite aux

discours de mon bon maître, à qui les moindres incidents du voyage

inspiraient des réflexions admirables.

Mes craintes n'étaient point vaines. Descendus à Sens, dans la

méchante hôtellerie de l'_Homme-Armé_, à peine y avions-nous soupé,

que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait

voisine de la mienne, où je ne pus goûter un moment de repos. Je me

levai au petit jour et, fuyant cette chambre détestée, je m'allai

asseoir tristement sous la porte charretière, parmi les postillons qui

buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou

trois heures à méditer mes chagrins. Déjà la voiture était attelée,

quand Jahel parut sous la voûte, toute frileuse dans sa mante noire.

Ne pouvant soutenir sa vue, je détournai les yeux. Elle s'approcha de

moi, s'assit sur la borne où j'étais et me dit avec douceur de ne

point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre était en

réalité peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'étais

trop homme d'esprit pour vouloir une femme à moi tout seul, qu'en ce

cas on prenait une ménagère sans esprit et sans beauté, et qu'encore

c'était une grande chance à courir.

--Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M.

d'Anquetil dans l'escalier.

Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea

avec la volupté violente de la peur, car les bottes de son galant

faisaient, près de nous, craquer les montées de bois, et la joueuse y

risquait sa toile de Hollande et son pot à oille d'argent godronné.

Le postillon baissa le marchepied du coupé, mais M. d'Anquetil demanda

à Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble

dans la grande caisse, et il ne m'échappa point que c'était le premier

effet de l'intimité qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein

contentement de tous ses désirs lui rendait la solitude avec elle

moins agréable. Mon bon maître avait pris soin d'emprunter à la cave

de l'_Homme-Armé_ cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il aménagea

sous les coussins et que nous bûmes pour tromper les ennuis de la

route.

Nous arrivâmes à midi à Joigny, qui est une assez jolie ville.

Prévoyant que je viendrais à bout de mes deniers avant la fin du

voyage et ne pouvant souffrir l'idée de laisser payer mon écot par M.

d'Anquetil sans y être réduit par la plus extrême nécessité, je

résolus de vendre une bague et un médaillon que je tenais de ma mère,

et je parcourus la ville à la recherche d'un orfèvre. J'en découvris

un sur la grand'place, vis-à-vis de l'église, qui tenait boutique de

chaînes et de croix, à l'enseigne de _La bonne Foi_. Quel ne fut pas

mon étonnement, d'y trouver mon bon maître qui, devant le comptoir,

tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je

reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montrés, demanda à

l'orfèvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres!

L'orfèvre les examina, puis observant l'abbé par-dessus ses besicles:

--Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles

étaient véritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de

la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre,

bonnes seulement pour donner à jouer aux enfants, à moins qu'on ne les

applique à la couronne d'une Notre-Dame de village, où elles feront un

bel effet.

Sur cette réponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos à

l'orfèvre. Dans ce mouvement il m'aperçut et sembla assez confus de la

rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon

bon maître au seuil de la porte, je lui représentai le tort qu'il

risquait de faire à ses compagnons et à lui-même en dérobant des

pierres qui, pour son malheur, eussent pu être véritables.

--Mon fils, me répondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu

qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que

j'eus tort de les dérober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une

page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques

feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculés qu'il

conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, à cet

endroit, de répréhensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre

quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire à

moi-même avec un illustre docteur: "Considérez votre grande fragilité,

dont vous ne faites que trop souvent l'épreuve dans les moindres

rencontres; et néanmoins c'est pour votre salut que ces choses ou

autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si

vous vous trouvez souvent affligé et tenté rudement, et si même vous

succombez à la tentation. Vous êtes homme et non pas Dieu; vous êtes

de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer

en un même état de vertu, puisque cette fidélité a manqué aux anges

dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voilà,

Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais

soliloques qui conviennent à l'état présent de mon âme. Mais ne

serait-il point temps, après cette malheureuse démarche, sur laquelle

je n'insiste pas, de retourner à notre auberge, pour y boire, en

compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile,

une ou deux bouteilles de vin du cru?

Je me rangeai à cet avis et nous regagnâmes l'hôtellerie de la poste

où nous trouvâmes M. d'Anquetil qui, revenant comme nous de la ville,

en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon maître et,

quand nous nous remîmes en route, ils continuèrent de jouer dans la

voiture. Cette fureur de jeu qui emportait mon rival, me rendit

quelque liberté auprès de Jahel, qui m'entretenait plus volontiers

depuis qu'elle était délaissée. Je trouvais à ces entretiens une amère

douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infidélité, je soulageais

mon chagrin par des plaintes, tantôt faibles, tantôt violentes.

--Hélas! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses,

qui faisaient naguère mes plus chères délices, me sont devenus un

cruel tourment, par l'idée que j'ai que vous êtes aujourd'hui avec un

autre ce que vous fûtes avec moi.

Elle répondait:

--Une femme n'est pas la même avec tout le monde.

Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les

reproches, elle disait:

--Je conçois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une

raison pour m'assassiner cent fois le jour de vos gémissements

inutiles.

M. d'Anquetil, quand il perdait, était d'une humeur fâcheuse. Il

molestait à tout propos Jahel qui, n'étant point patiente, le menaçait

d'écrire à son oncle Mosaïde qu'il vînt la reprendre. Ces querelles me

donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'espérance; mais après

qu'elles se furent plusieurs fois renouvelées, je les vis naître, au

contraire, avec inquiétude, ayant reconnu qu'elles étaient suivies de

réconciliations impétueuses, qui éclataient soudainement à mes

oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M.

d'Anquetil ne me souffrait qu'avec peine. Il avait, au contraire, une

vive tendresse pour mon bon maître, qui la méritait par son humeur

égale et riante et par l'incomparable élégance de son esprit. Ils

jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque

jour. Les genoux rapprochés pour soutenir la tablette sur laquelle ils

abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se faisaient des

agaceries, et, bien qu'il leur arrivât quelquefois de se jeter les

cartes à la tête, en échangeant des injures qui eussent fait rougir

les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M.

d'Anquetil jurât Dieu, la Vierge et les Saints, qu'il n'avait vu de sa

vie, même au bout d'une corde, plus vilain larron que l'abbé Coignard,

on sentait qu'il aimait chèrement mon bon maître, et c'était plaisir

de l'entendre un moment après s'écrier en riant:

--L'abbé, vous serez mon aumônier et vous ferez mon piquet. Il faudra

aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu'au fond du

Perche un cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera un

équipement de vénerie pareil à celui que j'ai vu à l'évêque d'Uzès. Il

est grand temps, au reste, de vous habiller à neuf: car, sans

reproche, l'abbé, votre culotte ne vous tient plus au derrière.

Jahel aussi cédait au penchant irrésistible qui inclinait les âmes

vers mon bon maître. Elle résolut de réparer, autant qu'il était

possible, le désordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en

pièces pour raccommoder l'habit et les chausses de notre vénérable

ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle pour en faire un

rabat. Mon bon maître recevait ces petits présents avec une dignité

pleine de grâce. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer: il se

montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur témoignait un

intérêt qui n'était jamais indiscret, les louait avec la science d'un

connaisseur, leur donnant les conseils d'une longue expérience,

répandait sur elles l'indulgence infinie d'un coeur prêt à pardonner

toutes les faiblesses, et ne négligeait cependant aucune occasion de

leur faire entendre de grandes et utiles vérités.

Parvenus le quatrième jour à Montbard, nous nous arrêtâmes sur une

hauteur d'où l'on découvrait toute la ville, dans un petit espace,

comme si elle était peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux

d'en marquer tous les détails.

--Voyez, nous dit mon bon maître, ces murailles, ces tours, ces

clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C'est une ville, et,

sans même chercher son histoire et son nom, il nous convient d'y

réfléchir, comme au plus digne sujet de méditation qui puisse nous

être offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu'elle

soit, donne matière aux spéculations de l'esprit. Les postillons nous

disent que voici Montbard. Ce lieu m'est inconnu. Néanmoins je ne

crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens qui vivent là, nos

semblables, sont égoïstes, lâches, perfides, gourmands, libidineux.

Autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient point

de cet Adam, à la fois misérable et vénérable, en qui tous nos

instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul

point sur lequel on pourrait hésiter est de savoir si ces gens-là sont

plus portés sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute

n'est-il point permis: un philosophe jugera sainement que la faim est,

pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l'amour. Dans ma

verte jeunesse, je croyais que l'animal humain était surtout enclin à

la conjonction des sexes. Mais c'était un leurre, et il est clair que

les hommes sont plus intéressés encore à conserver la vie qu'à la

donner. C'est la faim qui est l'axe de l'humanité; au reste, comme il

est inutile d'en disputer ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des

mortels a deux pôles, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut

ouvrir l'oreille et l'âme! Ces créatures hideuses, qui ne sont tendues

qu'à s'entre-dévorer ou à s'entr'embrasser furieusement, vivent

ensemble soumises à des lois qui leur interdisent précisément la

satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Ces

animaux ingénus, devenus citoyens, s'imposent volontiers des

privations de toutes sortes, respectent le bien d'autrui, ce qui est

prodigieux, en égard à leur nature avide; et ils observent la pudeur,

qui est une hypocrisie énorme, mais commune, consistant à ne dire que

rarement ce à quoi on pense sans cesse. Car enfin, de bonne foi,

messieurs, quand nous voyons une femme, ce n'est pas à la beauté de

son âme et aux agréments de son esprit que nous attachons notre

pensée; et dans notre entretien avec elle, nous avons en vue

principalement ses formes naturelles. Et l'aimable créature le savait

si bien, qu'habillée par la bonne faiseuse, elle a pris soin de ne

voiler ses appas qu'en les exagérant par divers artifices. Et

mademoiselle Jahel, qui n'est pourtant point une sauvage, serait

désolée que l'art ait gagné en elle sur la nature, à ce point qu'on ne

vît pas combien sa poitrine est pleine et sa croupe arrondie. Ainsi,

de quelque façon que nous considérions les hommes depuis la chute

d'Adam, nous les voyons affamés et incontinents. D'où vient donc que,

réunis dans les villes, ils s'imposent des privations de toutes sortes

et se soumettent à un régime contraire à leur nature corrompue? On a

dit qu'ils y trouvaient leur avantage, et qu'ils sentaient que leur

sécurité est au prix de cette contrainte. Mais c'est leur supposer

trop de raisonnement, et, de plus, un raisonnement faux, car il est

absurde de sauver sa vie aux dépens de ce qui en faisait la raison et

le prix. On a dit encore que la peur les retenait dans l'obéissance,

et il est vrai que la prison, la potence et la roue assurent

excellemment la soumission aux lois. Mais il est certain que le

préjugé conspire avec les lois, et on ne voit pas bien comment la

contrainte aurait pu s'établir si universellement. On définit les lois

les rapports nécessaires des choses; mais nous venons de voir que ces

rapports sont en contradiction avec la nature, loin d'en être des

nécessités. C'est pourquoi, messieurs, je chercherai la source et

l'origine des lois non dans l'homme, mais hors de l'homme, et je

croirai qu'étant étrangères à l'homme, elles viennent de Dieu, qui a

formé de ses mains mystérieuses non seulement la terre et l'eau, la

plante et l'animal, mais encore les peuples et les sociétés. Je

croirai que les lois viennent directement de lui, de son premier

décalogue, et qu'elles sont inhumaines parce qu'elles sont divines. Il

est bien entendu que je considère ici les codes dans leur principe et

dans leur essence, sans vouloir entrer dans leur diversité risible et

leur complication pitoyable. Les détails des coutumes et des

prescriptions, tant écrites qu'orales, sont la part de l'homme, et

cette part doit être méprisée. Mais, ne craignons point de le

reconnaître, la Cité est d'institution divine. D'où il résulte que

tout gouvernement doit être théocratique. Un prêtre fameux pour la

part qu'il prit dans la déclaration de 1682, M. Bossuet, n'avait point

tort de vouloir tracer les règles de la politique d'après les maximes

de l'Écriture, et, s'il y a échoué misérablement, il n'en faut accuser

que la faiblesse de son génie, qui s'attacha platement à des exemples

tirés des _Juges_ et des _Rois_, sans voir que Dieu, quand il

travaille en ce monde, se proportionne au temps et à l'espace et sait

faire la différence des Français et des Israélites. La cité, rétablie

sous son autorité véritable et seule légitime, ne sera pas la cité de

Josué, de Saül et de David, ce sera plutôt la cité de l'_Évangile_, la

cité du pauvre, où l'artisan et la prostituée ne seront plus humiliés

par le pharisien. Oh! messieurs! qu'il conviendrait de tirer de

l'Écriture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en

fut extraite péniblement par ce rocailleux et stérile M. Bossuet!

Quelle cité, plus harmonieuse que celle qu'Orphée éleva aux accords de

sa lyre, se construira sur les maximes de Jésus-Christ, le jour où ses

prêtres, n'étant plus vendus à l'empereur et aux rois, se

manifesteront comme les vrais princes du peuple!

Tandis que, debout autour de mon bon maître, nous l'écoutions

discourir de la sorte, nous fûmes insensiblement entourés d'une troupe

de mendiants qui, boitant, grelottant, bavant, agitant des moignons,

secouant des goitres, étalant des plaies d'où s'écoulait une humeur

infecte, nous obsédaient de bénédictions importunes. Ils se jetèrent

avidement sur quelques pièces de monnaie que leur jeta M. d'Anquetil

et roulèrent ensemble dans la poussière.

--Ces malheureux font mal à voir, soupira Jahel.

--Cette pitié, dit M. Coignard, vous sied comme une parure,

mademoiselle; ces soupirs ornent votre poitrine en la gonflant d'un

souffle que chacun de nous voudrait respirer sur vos lèvres. Mais

souffrez que je vous dise que cette tendresse, qui n'en est pas moins

touchante pour être intéressée, trouble vos entrailles par la

comparaison de ces misérables avec vous-même, et par l'idée

instinctive que votre jeune corps touche, pour ainsi dire, à ces

chairs hideusement ulcérées et mutilées, comme il est vrai qu'en effet

il y est lié et attaché, en tant que membre de Notre-Seigneur

Jésus-Christ. D'où il suit que vous ne pouvez envisager cette

corruption sur la chair de ces malheureux sans la voir, dans le même

temps, en présage sur votre propre chair. Et ces misérables se sont

levés vers vous comme des prophètes, annonçant que la part de la

famille d'Adam est, en ce monde, la maladie et la mort. C'est pourquoi

vous avez soupiré, mademoiselle.

"Dans le fait, il n'y a aucune raison d'estimer que ces mendiants,

rongés d'ulcères et de vermine, sont plus malheureux que les rois et

que les reines. Il ne faut même pas dire qu'ils sont plus pauvres, si,

comme il paraît, le liard que cette goitreuse a ramassé dans la

poussière et qu'elle serre sur son coeur en bavant de joie, lui semble

plus précieux que n'est un collier de perles à la maîtresse d'un

prince-évêque de Cologne ou de Salzbourg. A bien entendre nos

spirituels et véritables intérêts, il nous faudrait envier l'existence

de ce cul-de-jatte qui rampe vers vous sur les mains, préférablement à

celle du roi de France ou de l'empereur. Leur égal devant Dieu, il a

peut-être la paix du coeur qu'ils n'ont point et les trésors

inestimables de l'innocence. Mais serrez vos jupes, mademoiselle, de

peur qu'il n'y introduise la vermine dont je le vois couvert.

Ainsi parlait mon bon maître, et nous ne nous lassions point de

l'écouter.

A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cassé et les

postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de

la route est éloigné de toute habitation, nous demeurâmes en détresse.

Mon bon maître et M. d'Anquetil tuèrent l'ennui de ce repos forcé en

jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s'étaient

fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur s'étonnait que son

partenaire retournât le roi plus souvent que ne le veut le calcul des

probabilités, Jahel, assez émue, me tira à part, et me demanda si je

ne voyais pas une voiture arrêtée derrière nous à un lacet de la

route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait, j'aperçus en

effet une espèce de calèche gothique, d'une forme ridicule et bizarre.

--Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arrêtée en même temps que nous.

C'est donc qu'elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les

visages qui voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inquiétude.

N'est-elle point coiffée d'une capote étroite et haute? Elle ressemble

à la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite, à Paris,

après avoir tué le Portugais. Elle était restée, autant que je crois,

dans une remise du château des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout à

fait, et c'est un horrible souvenir, car j'y vis mon oncle écumant de

rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques, à quel point il est violent.

J'ai moi-même éprouvé sa fureur le jour de mon départ. Il m'enferma

dans ma chambre en vomissant contre M. l'abbé Coignard des injures

épouvantables. Je frémis en pensant à l'état où il dut être quand il

trouva ma chambre vide et mes draps encore attachés à la fenêtre par

où je m'échappai pour vous joindre et fuir avec vous.

--Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil.

--Que vous êtes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais

cette calèche me donne de l'inquiétude, tant elle ressemble à celle de

mon oncle.

--Soyez assurée, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon

Bourguignon qui va à ses affaires sans songer à nous.

--Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur.

--Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle,

dans l'état de décrépitude où il est réduit, coure les routes à votre

poursuite. Il n'est occupé que de cabbale et rêveries hébraïques.

--Vous ne le connaissez pas, me répondit-elle en soupirant. Il n'est

occupé que de moi. Il m'aime autant qu'il exècre le reste de

l'univers. Il m'aime d'une manière...

--D'une manière?

--De toutes les manières... Enfin il m'aime.

--Jahel, je frémis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosaïde vous

aimerait sans ce désintéressement qui est si beau chez un vieillard et

si convenable à un oncle. Dites tout, Jahel!

--Oh! vous le dites mieux que moi, Jacques.

--J'en demeure stupide. A son âge, cela se peut-il?

--Mon ami, vous avez la peau blanche et l'âme à l'avenant. Tout vous

étonne. C'est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour

peu qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que Mosaïde est âgé

de cent trente ans, quand il n'en a pas beaucoup plus de soixante,

qu'il a vécu dans la grande pyramide, tandis qu'en réalité il faisait

la banque à Lisbonne. Et il ne tenait qu'à moi de passer à vos yeux

pour une Salamandre.

--Quoi, Jahel, dites-vous la vérité? Votre oncle...

--Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abbé Coignard

est son rival. Il le détesta d'instinct, à première vue. Mais c'est

bien autre chose depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien

que ce bon abbé eut avec moi dans les épines, il le peut haïr comme la

cause de ma fuite et de mon enlèvement. Car, enfin, j'ai été enlevée,

mon ami, et cela doit me donner quelque prix à vos yeux. Oh! j'ai été

bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus

endurer l'esclavage où il me retenait. Et puis j'avais une ardente

envie de devenir riche, et il est bien naturel, n'est-ce pas? de

désirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n'avons

qu'une vie, et elle est courte. On ne m'a pas appris, à moi, de beaux

mensonges sur l'immortalité de l'âme.

--Hélas! Jahel, m'écriai-je dans une ardeur d'amour que me donnait sa

dureté même, hélas! il ne me manquait rien près de vous au château des

Sablons. Que vous y manquait-il, à vous, pour être heureuse?

Elle me fit signe que M. d'Anquetil nous observait. Le trait était

raccommodé et la berline roulait entre les coteaux de vignes.

Nous nous arrêtâmes à Nuits pour le souper et la couchée. Mon bon

maître but une demi-douzaine de bouteilles de vin du cru, qui échauffa

merveilleusement son éloquence. M. d'Anquetil lui rendit raison, le

verre à la main; mais, quant à lui tenir tête dans la conversation,

c'est ce dont ce gentilhomme était bien incapable.

La chère avait été bonne; le gîte fut mauvais. M. l'abbé Coignard

coucha dans la chambre basse, sous l'escalier, en un lit de plume

qu'il partagea avec l'aubergiste et sa femme, et où ils pensèrent tous

trois étouffer. M. d'Anquetil prit avec Jahel la chambre haute où le

lard et les oignons pendaient aux solives. Je montai par une échelle

au grenier, et je m'étendis sur la paille. Ayant passé le fort de mon

sommeil, la lune, dont la lumière traversait les fentes du toit,

glissa un rayon entre mes cils et les écarta à propos pour que je

visse Jahel, en bonnet de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que

je poussai, elle mit un doigt sur sa bouche.

--Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un

marquis. Il dort ci-dessous du sommeil de Noé.

--Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux.

--C'est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit?

--Personne. Mais je ne savais pas qu'il s'appelât Maurice.

--Il n'y a pas longtemps que je le sais moi-même. Mais il n'importe.

--Vous avez raison, Jahel, cela n'importe pas.

Elle était en chemise et cette clarté de la lune s'égouttait comme du

lait sur ses épaules nues. Elle se coula à mon côté, m'appela des noms

les plus tendres et des noms les plus effroyablement grossiers qui

glissaient sur ses lèvres en suaves murmures. Puis elle se tut et

commença à me donner ces baisers qu'elle savait et auprès desquels

tous les embrassements des autres femmes semblent insipides.

La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes

nerfs. La surprise, la joie d'une revanche et, peut-être, une jalousie

perverse, attisaient mes désirs. L'élastique fermeté de sa chair et la

souple violence des mouvements dont elle m'enveloppait, demandaient,

promettaient et méritaient les plus ardentes caresses. Nous connûmes,

cette nuit-là, les voluptés dont l'abîme confine à la douleur.

En descendant, le matin, dans la cour de l'hôtellerie, j'y trouvai M.

d'Anquetil qui me parut moins odieux, maintenant que je le trompais.

De son côté, il semblait plus attiré vers moi qu'il ne l'avait été

depuis le commencement du voyage. Il me parla avec familiarité,

sympathie, confiance, me reprochant seulement de montrer à Jahel peu

d'égards et d'empressement, et de ne pas lui rendre ces soins qu'un

honnête homme doit avoir pour toute femme.

--Elle se plaint, dit-il, de votre incivilité. Prenez-y garde, cher

Tournebroche; je serais fâché qu'il y eût des difficultés entre elle

et vous. C'est une jolie fille, et qui m'aime excessivement.

La berline roulait depuis une heure quand Jahel, ayant mis la tête à

la portière, me dit:

--La calèche a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux

hommes qui y sont. Mais je n'y puis parvenir.

Je lui répondis que, si loin, et dans la brume du matin, l'on ne

pouvait rien voir.

Elle me répondit que sa vue était si perçante, qu'elle les

distinguerait bien, malgré le brouillard et l'espace, si c'était

vraiment des visages.

--Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages.

--Que voulez-vous donc que ce soit? lui demandai-je, en éclatant de

rire.

Elle me demanda à son tour quelle idée saugrenue m'était venue à

l'esprit pour rire si sottement, et dit:

--Ce n'est pas des visages, c'est des masques. Ces deux hommes nous

poursuivent, et ils sont masqués.

J'avertis M. d'Anquetil qu'il semblait qu'on nous suivît dans une

vilaine calèche. Mais il me pria de le laisser tranquille.

--Quand les cent mille diables seraient à nos trousses, s'écria-t-il,

je ne m'en inquiéterais pas, ayant assez à faire à surveiller ce gros

pendard d'abbé, qui fait sauter la carte de façon subtile et me vole

tout mon argent. Même je ne serais pas surpris qu'en me jetant cette

vilaine calèche au travers de mon jeu, Tournebroche, vous ne fussiez

d'intelligence avec ce vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer

sur la route sans vous donner d'émoi?

Jahel me dit tout bas:

--Je vous prédis, Jacques, que de cette calèche il nous arrivera

malheur. J'en ai le pressentiment et mes pressentiments ne m'ont

jamais trompée.

--Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de

prophétie?

Elle me répondit gravement:

--Je l'ai.

--Quoi, vous êtes prophétesse! m'écriai-je en souriant. Voilà qui est

étrange!

--Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n'avez

jamais vu une prophétesse de si près. Comment vouliez-vous qu'elles

fussent faites?

--Je croyais qu'il fallait qu'elles fussent vierges.

--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec assurance.

La calèche ennemie avait disparu au tournant de la route. Mais

l'inquiétude de Jahel avait, sans qu'il l'avouât, gagné M. d'Anquetil

qui donna l'ordre aux postillons d'allonger le galop, promettant de

leur payer de bonnes guides.

Par un excès de soin, il fit passer à chacun d'eux une des bouteilles

que l'abbé avait mises en réserve au fond de la voiture.

Les postillons communiquèrent aux chevaux l'ardeur que ce vin leur

donnait.

--Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons,

cette antique calèche, traînée par les chevaux de l'Apocalypse, ne

nous rattrapera pas.

--Nous allons comme chats sur braise, dit l'abbé.

--Pourvu que cela dure! dit Jahel.

Nous voyions à notre droite fuir les vignes en joualles sur les

coteaux. A gauche, la Saône coulait mollement. Nous passâmes, comme un

ouragan, devant le pont de Tournus. La ville s'élevait de l'autre côté

du fleuve, sur une colline couronnée par les murs d'une abbaye fière

comme une forteresse.

--C'est, dit l'abbé, une de ces innombrables abbayes bénédictines qui

sont semées comme des joyaux sur la robe de la Gaule ecclésiastique.

S'il avait plu à Dieu que ma destinée fût conforme à mon caractère,

j'aurais coulé une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces

maisons. Il n'est point d'ordre que j'estime, pour la doctrine et pour

les moeurs, à l'égal des Bénédictins. Ils ont des bibliothèques

admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte règle!

Soit par l'incommodité que j'éprouve présentement d'être rudement

secoué par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bientôt dans

une des ornières dont cette route est profondément creusée, soit

plutôt par l'effet de mon âge, qui est celui de la retraite et des

graves pensées, je désire plus ardemment que jamais m'asseoir devant

une table, dans quelque vénérable galerie, où des livres nombreux et

choisis fussent assemblés en silence. Je préfère leur entretien à

celui des hommes, et mon voeu le plus cher est d'attendre, dans le

travail de l'esprit, l'heure où Dieu me retirera de cette terre.

J'écrirais des histoires, et préférablement celle des Romains, au

déclin de la République. Car elle est pleine de grandes actions et

d'enseignements. Je partagerais mon zèle entre Cicéron, saint

Jean-Chrysostome et Boèce, et ma vie modeste et fructueuse

ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente.

"J'ai éprouvé diverses manières de vivre et j'estime que la meilleure

est, s'adonnant à l'étude, d'assister en paix aux vicissitudes des

hommes, et de prolonger, par le spectacle des siècles et des empires,

la brièveté de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la

continuité. C'est ce qui m'a le plus manqué dans mon existence. Si,

comme je l'espère, je parviens à me tirer du mauvais pas où je suis,

je m'efforcerai de trouver un asile honorable et sûr dans quelque

docte abbaye, où les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je

m'y vois déjà, goûtant la paix illustre de la science. Si je pouvais

recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou

d'Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom

cabalistique d'AGLA...

Au moment où mon bon maître prononçait ce mot, un choc soudain nous

abîma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion

que je me sentis tout à coup aveuglé et suffoqué sous les jupes de

Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une voix étouffée l'épée de

M. d'Anquetil de lui avoir rompu le reste de ses dents et que, sur ma

tête, Jahel poussait des cris à déchirer tout l'air des vallées

bourguignonnes. Cependant M. d'Anquetil promettait, en style de corps

de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins à me

dégager, il avait déjà sauté à travers une glace brisée. Nous le

suivîmes, mon bon maître et moi, par la même voie, puis tous trois,

nous tirâmes Jahel de la caisse renversée. Elle n'avait point de mal

et son premier soin fut de rajuster sa coiffure.

--Grâce au ciel! dit mon bon maître, j'en suis quitte pour une dent,

encore n'était-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en l'offensant,

en avait préparé la perte.

M. d'Anquetil, les jambes écartées et les poings sur la hanche,

examinait la berline culbutée.

--Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel état. Si l'on relève les

chevaux, elle tombe en cannelle. L'abbé, elle n'est plus bonne qu'à

jouer aux jonchets.

Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre-frappaient de

leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crinières, de cuisses

et de ventres fumants, un des postillons était enseveli, les bottes en

l'air. L'autre crachait le sang dans le fossé où il avait été jeté. Et

M. d'Anquetil leur criait:

--Drôles! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon épée à

travers le corps!

--Monsieur, dit l'abbé, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce

pauvre homme du milieu de ces chevaux où il est enseveli?

Nous nous mîmes tous à la besogne et, quand les chevaux furent dételés

et relevés, nous reconnûmes l'étendue du dommage. Il se trouva un

ressort rompu, une roue cassée et un cheval boiteux.

--Faites venir un charron, dit M. d'Anquetil aux postillons, et que

tout soit prêt dans une heure!

--Il n'y a pas de charron ici, répondirent les postillons.

--Un maréchal.

--Il n'y a pas de maréchal.

--Un sellier.

--Il n'y a pas de sellier.

Nous regardâmes autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes

jetaient jusqu'à l'horizon leurs longs plis paisibles. Sur la hauteur,

un toit fumait près d'un clocher. De l'autre côté, la Saône, voilée de

brumes légères, effaçait lentement le sillage du coche d'eau qui

venait de passer. Les ombres des peupliers s'allongeaient sur la

berge. Un cri aigu d'oiseau perçait le vaste silence.

--Où sommes nous? demanda M. d'Anquetil.

--A deux bonnes lieues de Tournus, répondit, en crachant le sang, le

postillon qui était tombé dans le fossé et, pour le moins, à quatre de

Maçon.

Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau:

--Là-haut, ce village doit être Vallars. Il est de peu de ressource.

--Le tonnerre de Dieu vous crève! dit M. d'Anquetil.

Tandis que les chevaux groupés se mordillaient le cou, nous nous

rapprochâmes de la voiture, tristement couchée sur le flanc.

Le petit postillon qui avait été retiré des entrailles des chevaux

dit:

--Pour ce qui est du ressort, on y pourra remédier par une forte pièce

de bois appliquée à la soupente. La voiture en sera seulement un peu

plus rude. Mais il y a la roue cassée! Et le pis est que mon chapeau

est là-dessous.

--Je me fous de ton chapeau, dit M. d'Anquetil.

--Votre Seigneurie ne sait peut-être pas qu'il était tout neuf, dit le

petit postillon.

--Et les glaces qui sont brisées! soupira Jahel, assise sur son

porte-manteau, au bord de la route.

--Si ce n'était que des glaces, dit mon bon maître, on y saurait

suppléer en baissant les stores, mais les bouteilles doivent être

précisément dans le même état que les glaces. C'est ce dont il faut

que je m'assure dès que la berline sera debout. Je suis mêmement en

peine de mon Boèce, que j'ai laissé sous les coussins avec quelques

autres bons ouvrages.

--Il n'importe! dit M. d'Anquetil. J'ai les cartes dans la poche de ma

veste. Mais ne souperons-nous pas?

--J'y songeais, dit l'abbé. Ce n'est pas en vain que Dieu a donné à

l'homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et

l'eau. Je suis très excellent pêcheur à la ligne, le soin d'épier les

poissons convient particulièrement à mon esprit méditatif, et l'Orne

m'a vu tenant la ligne insidieuse et méditant les vérités éternelles.

N'ayez point d'inquiétude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut

bien me donner une des épingles qui soutiennent ses ajustements, j'en

aurai bientôt fait un hameçon, pour pêcher dans la rivière, et je me

flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que

nous ferons griller sur un feu de broussailles.

--Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes réduits à l'état sauvage.

Mais je ne vous puis donner une épingle, l'abbé, sans que vous me

donniez quelque chose en échange; autrement notre amitié risquerait

d'être rompue. Et c'est ce que je ne veux pas.

--Je ferai donc, dit mon bon maître, un marché avantageux. Je vous

payerai votre épingle d'un baiser, mademoiselle.

Et, aussitôt, prenant l'épingle, il posa ses lèvres sur les joues de

Jahel, avec une politesse, une grâce et une décence inconcevables.

Après avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus

raisonnable. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le

sang, à Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que

son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait

frais et le vent s'élevait.

Nous avisâmes sur la route, à cent pas en avant du lieu de notre

chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied était creusé en

plusieurs endroits. C'est dans un de ces creux que nous résolûmes

d'attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoyé en

courrier à Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui

nous restaient, dont un boiteux, au tronc d'un arbre, près de notre

caverne. L'abbé, qui avait réussi à faire une ligne avec des branches

de saule, une ficelle, un bouchon et une épingle, s'en alla pêcher,

autant par inclination philosophique et méditative que dans le dessein

de nous rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant avec Jahel et

moi dans la grotte, nous proposa une partie d'hombre, qui se joue à

trois, et qui, disait-il, étant espagnol, convenait à d'aussi

aventureux personnages que nous étions pour lors. Et il est vrai que,

dans cette carrière, à la nuit tombante, sur une route déserte, notre

petite troupe n'eût pas paru indigne de figurer dans quelqu'une de ces

rencontres de don Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les

servantes. Nous jouâmes donc à l'hombre. C'est un jeu qui veut de la

gravité. J'y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire

commençait à se fâcher, quand le visage noble et riant de mon bon

maître nous apparut à la clarté du feu. Dénouant son mouchoir, M.

l'abbé Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu'il ouvrit

avec son couteau orné de l'image du feu roi, en empereur romain, sur

une colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que s'il

n'avait jamais vécu que parmi les poissardes de la halle, tant il

excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus

considérables. En arrangeant ce fretin sur la cendre:

--Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivière en aval, à

la recherche d'une berge favorable à la pêche, j'ai aperçu la calèche

apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arrêtée à

quelque distance en arrière de notre berline. Vous l'avez dû voir

passer ici, tandis que je pêchais dans la rivière, et l'âme de

mademoiselle en dut être bien soulagée.

--Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel.

--Il faut donc, reprit l'abbé, qu'elle se soit remise en route quand

la nuit était déjà noire. Et du moins vous l'avez entendue.

--Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel.

--C'est donc, fit l'abbé, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il

n'est pas croyable que cette calèche, dont point une roue n'était

rompue ni un cheval boiteux, soit restée sur la route. Qu'y

ferait-elle?

--Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel.

--Ce souper, dit mon bon maître, rappelle en sa simplicité ces repas

de la Bible où le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec

un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et

de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y

sont renfermées et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y

serait point conservée intacte. Car il est telle occasion où le verre

ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon

fils, donnez-moi, s'il vous plaît, votre briquet; et vous,

mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je

reviendrai tout de suite.

Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu à peu sur la terre de la

route, et bientôt nous n'entendîmes plus rien.

--Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui précéda la

bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars

et fait la guerre de succession. J'étais parmi les éclaireurs. Nous ne

voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie

pour reconnaître l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien

reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, après la bataille, et

c'est là que triomphent les tacticiens. Donc, à neuf heures du soir,

je fus envoyé en éclaireur avec douze maistres...

Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son

récit dura bien un quart d'heure, après quoi il s'écria:

--Ce pendard d'abbé ne revient pas. Je gage qu'il boit là-bas tout le

vin qui restait dans la soupente.

Songeant alors que mon bon maître pouvait être embarrassé, je me levai

pour aller à son aide. La nuit était sans lune, et, tandis que le ciel

resplendissait d'étoiles, la terre restait dans une obscurité que mes

yeux, éblouis par l'éclat de la flamme, ne pouvaient percer.

Ayant fait sur la route, à la fois ténébreuse et pâle, cinquante pas

au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas

sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris déjà

entendus, qui me glaça d'horreur. Je courus dans la direction d'où

venait cette clameur de mortelle détresse. Mais la peur et l'ombre

amollissaient mes pas. Parvenu enfin à l'endroit où la voiture gisait

informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon maître assis au

bord du fossé, plié en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je

lui demandai en tremblant:

--Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous crié?

--Oui, pourquoi ai-je crié? dit-il d'une voix altérée, d'une voix

nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse crié. Tournebroche, n'avez-vous

pas vu un homme? Il m'a heurté dans l'ombre assez rudement. Il m'a

donné un coup de poing.

--Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon maître.

S'étant soulevé, il retomba lourdement à terre.

Je m'efforçai de le relever, et mes mains se mouillèrent en touchant

sa poitrine.

--Vous saignez?

--Je saigne? Je suis un homme mort. Il m'a assassiné. J'ai cru d'abord

que ce n'était qu'un coup fort rude. Mais c'est une blessure dont je

sens que je ne reviendrai pas.

--Qui vous a frappé, mon bon maître?

--C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui.

Comment puis-je savoir que c'est lui, puisque je ne l'ai pas vu? Oui,

comment cela? Que de choses étranges! C'est incroyable, n'est-ce pas,

Tournebroche? J'ai dans la bouche le goût de la mort, qui ne se peut

définir... Il le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plutôt que là?

Voilà le mystère! _Adjutorium nostrum in nomine Domini... Domine,

exaudi orationem meam..._

Il pria quelque temps à voix basse, puis:

--Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que

j'ai tirées de la soupente et mises ci-contre. Je n'en puis plus.

Tournebroche, où croyez-vous que soit la blessure? C'est dans le dos

que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long

des mollets. Mes esprits s'en vont.

En murmurant ces mots, il s'évanouit doucement dans mes bras.

J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'étendre sur

la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle était à la

poitrine, petite et saignant peu. Je déchirai mes manchettes et en

appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai à l'aide.

Bientôt je crus entendre qu'on venait à mon secours du côté de

Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que fût cette

rencontre, je n'en eus pas même de surprise, abîmé que j'étais par la

douleur de tenir le meilleur des maîtres expirant dans mes bras.

--Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste.

--Venez à mon secours, monsieur, lui répondis-je. L'abbé Coignard se

meurt. Mosaïde l'a assassiné.

--Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosaïde est venu ici dans une

vieille calèche à la poursuite de sa nièce, et que je l'ai accompagné

pour vous exhorter, mon fils, à reprendre votre emploi dans ma maison.

Depuis hier nous serrions d'assez près votre berline, que nous avons

vue tout à l'heure s'abîmer dans une ornière. A ce moment, Mosaïde est

descendu de la calèche, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade,

soit plutôt qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le

pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit déjà

montré à sa nièce pour la maudire; car tel était son dessein. Mais il

n'a pas assassiné l'abbé Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui

ont tué votre maître, pour le punir d'avoir révélé leurs secrets. Rien

n'est plus certain.

--Ah! monsieur, m'écriai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les

Elfes; il faut le secourir.

--Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, répliqua M. d'Astarac.

Car, s'il avait été frappé d'une main humaine, il me serait facile de

le guérir par opération magique, tandis que, s'étant attiré l'inimitié

des Elfes, il ne saurait échapper à leur vengeance infaillible.

Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirés par mes

cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne.

--Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal?

Et, s'étant agenouillée près de mon bon maître, elle lui souleva la

tête et lui fit respirer des sels.

--Mademoiselle, lui dis-je, vous avez causé sa perte. Sa mort est la

vengeance de votre enlèvement. C'est Mosaïde qui l'a tué.

Elle leva de dessus mon bon maître son visage pâle d'horreur et

brillant de larmes.

--Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d'être jolie

fille sans causer de malheurs?

--Hélas! répondis-je, ce que vous dites là n'est que trop vrai. Mais

nous avons perdu le meilleur des hommes.

A ce moment, M. l'abbé Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des

yeux blancs, demanda son livre de Boèce et retomba en défaillance.

Le postillon fut d'avis de porter le blessé au village de Vallars,

situé à une demi-lieue sur la côte.

--Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous

restent. Nous y attacherons solidement ce pauvre homme, et nous le

mènerons au petit pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine

d'un courrier qui fut assassiné à la Saint-Michel, sur cette route, à

quatre postes d'ici, proche Senecy, où j'ai ma promise. Ce pauvre

diable battait de la paupière et faisait l'oeil blanc, comme une

gueuse, sauf votre respect, messieurs. Et votre abbé a fait de même,

quand mademoiselle lui a chatouillé le nez avec son flacon. C'est

mauvais signe pour un blessé; quant aux filles, elles n'en meurent pas

pour tourner de l'oeil de cette façon. Vos Seigneuries le savent bien.

Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite mort à la grande.

Mais c'est le même tour d'oeil... Demeurez, messieurs, je vais quérir

le cheval.

--Le rustre est plaisant, dit M. d'Anquetil, avec son oeil tourné et

sa gueuse pâmée. J'ai vu en Italie des soldats qui mouraient le regard

fixe et les yeux hors de la tête. Il n'y a pas de règles pour mourir

d'une blessure, même dans l'état militaire, où l'exactitude est

poussée à ses dernières limites. Mais veuillez, Tournebroche, à défaut

d'une personne mieux qualifiée, me présenter à ce gentilhomme noir qui

porte des boutons de diamant à son habit et que je devine être M.

d'Astarac.

--Ah! monsieur, répondis-je, tenez la présentation pour faite. Je n'ai

de sentiment que pour assister mon bon maître.

--Soit! dit M. d'Anquetil.

Et, s'approchant de M. d'Astarac:

--Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre maîtresse; je suis prêt à

vous en rendre raison.

--Monsieur, répondit M. d'Astarac, je n'ai, grâce au ciel, de liaison

avec aucune femme, et je ne sais ce que vous voulez dire.

A ce moment, le postillon revint avec un cheval. Mon bon maître avait

un peu repris ses sens. Nous le soulevâmes tous quatre et nous

parvînmes à grand'peine à le placer sur le cheval où nous

l'attachâmes. Puis nous nous mîmes en marche. Je le soutenais d'un

côté; M. d'Anquetil le soutenait de l'autre. Le postillon tirait la

bride et portait la lanterne. Jahel suivait en pleurant. M. d'Astarac

avait regagné sa calèche. Nous avancions doucement. Tout alla bien

tant que nous fûmes sur la route. Mais quand il nous fallut gravir

l'étroit sentier des vignes, mon bon maître, glissant à tous les

mouvements de la bête, perdit le peu de forces qui lui restaient et

s'évanouit de nouveau. Nous jugeâmes expédient de le descendre de sa

monture et de le porter à bras. Le postillon l'avait empoigné par les

aisselles et je tenais les jambes. La montée fut rude et je pensai

m'abattre plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les pierres

du chemin. Enfin la pente s'adoucit. Nous nous enfilâmes sur une

petite route bordée de haies, qui cheminait sur le coteau, et bientôt

nous découvrîmes sur notre gauche les premiers toits de Vallars. A

cette vue, nous déposâmes à terre notre malheureux fardeau et nous

nous arrêtâmes un moment pour souffler. Puis, reprenant notre faix,

nous poussâmes jusqu'au village.

Une lueur rose s'élevait à l'orient au-dessus de l'horizon. L'étoile

du matin, dans le ciel pâli, luisait aussi blanche et tranquille que

la lune, dont la corne légère pâlissait à l'occident. Les oiseaux se

mirent à chanter; mon bon maître poussa un soupir.

Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en quête d'un lit et

d'un chirurgien. Chargés de hottes et de paniers, des vignerons s'en

allaient aux vendanges. L'un d'eux dit à Jahel que Gaulard, sur la

place, logeait à pied et à cheval.

--Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez là-bas,

sous le plat à barbe qui lui sert d'enseigne. Il sort de sa maison

pour aller à sa vigne.

C'était un petit homme, très poli. Il nous dit qu'ayant depuis peu

marié sa fille, il avait un lit dans sa maison pour y mettre le

blessé.

Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiffée d'un bonnet blanc

surmonté d'un chapeau de feutre, mit des draps au lit, dans la chambre

basse. Elle nous aida à déshabiller M. l'abbé Coignard et à le

coucher. Puis elle s'en alla chercher le curé.

Cependant, M. Coquebert examinait la blessure.

--Vous voyez, lui dis-je, qu'elle est petite et qu'elle saigne peu.

--Cela n'est guère bon, répondit-il, et ne me plaît point, mon jeune

monsieur. J'aime une blessure large et qui saigne.

--Je vois, lui dit M. d'Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur

de village, vous n'avez pas le goût mauvais. Rien n'est pis que ces

petites plaies profondes qui n'ont l'air de rien. Parlez-moi d'une

belle entaille au visage. Cela fait plaisir à voir et se guérit tout

de suite. Mais sachez, bonhomme, que ce blessé est mon chapelain et

qu'il fait mon piquet. Êtes-vous homme à me le remettre sur pied, en

dépit de votre mine qui est plutôt celle d'un donneur de clystères?

--A votre service, répondit en s'inclinant le chirurgien-barbier. Mais

je reboute aussi les membres rompus et je panse les plaies. Je vais

examiner celle-ci.

--Faites vite, monsieur, lui dis-je.

--Patience! fit-il. Il faut d'abord la laver, et j'attends que l'eau

chauffe dans la bouilloire.

Mon bon maître, qui s'était un peu ranimé, dit lentement, d'une voix

assez forte:

--La lampe à la main, il visitera les recoins de Jérusalem, et ce qui

était caché dans les ténèbres sera mis au jour.

--Que dites-vous, mon bon maître?

--Laissez, mon fils, répondit-il, je m'entretiens des sentiments

propres à mon état.

--L'eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin près du lit. Je

vais laver la plaie.

Tandis qu'il passait sur la poitrine de mon bon maître une éponge

imbibée d'eau tiède, le curé entra dans la chambre avec madame

Coquebert. Il tenait à la main un panier et des ciseaux.

--Voilà donc ce pauvre homme, dit-il. J'allais à mes vignes, mais il

faut soigner avant tout celles de Jésus-Christ. Mon fils, ajouta-t-il

en s'approchant de lui, offrez votre mal à Notre-Seigneur. Peut-être

n'est-il pas si grand qu'on croit. Au demeurant, il faut faire la

volonté de Dieu.

Puis, se tournant vers le barbier:

--Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse-t-il beaucoup, et

puis-je aller à mon clos? Le blanc peut attendre, il n'est pas mauvais

qu'il vienne à pourrir, et même un peu de pluie ne ferait que rendre

le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le rouge soit

cueilli tout de suite.

--Vous dites vrai, monsieur le curé, répondit Coquebert; j'ai dans ma

vigne des grappes qui se couvrent de moisissure et qui n'ont échappé

au soleil que pour périr à la pluie.

--Hélas! dit le curé, l'humide et le sec sont les deux ennemis du

vigneron.

--Rien n'est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la

blessure.

Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie.

--Ah! bourreau! s'écria le patient.

--Souvenez-vous, dit le curé, que le Seigneur a pardonné à ses

bourreaux.

--Ils n'étaient point barbiers, dit l'abbé.

--Voilà un méchant mot, dit le curé.

--Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon

bon maître. Mais je souffre cruellement: cet homme m'a assassiné, et

je meurs deux fois. La première fois, c'était de la main d'un juif.

--Que veut-il dire? demanda le curé.

--Le mieux, monsieur le curé, dit le barbier, est de ne point s'en

inquiéter. Il ne faut jamais vouloir entendre les propos des malades.

Ce ne sont que rêveries.

--Coquebert, dit le curé, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre

les malades en confession, et tel chrétien, qui n'avait rien dit de

bon dans sa vie, prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le

paradis.

--Je ne parlais qu'au temporel, dit le barbier.

--Monsieur le curé, dis-je à mon tour, M. l'abbé Coignard, mon bon

maître, ne déraisonne point, et il n'est que trop vrai qu'il a été

assassiné par un juif, nommé Mosaïde.

--En ce cas, répondit le curé, il y doit voir une faveur spéciale de

Dieu, qui voulut qu'il pérît par la main d'un neveu de ceux qui

crucifièrent son fils. La conduite de la Providence dans le monde est

toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je aller à mon clos?

--Vous y pouvez aller, monsieur le curé, répondit le barbier. La plaie

n'est pas bonne; mais elle n'est pas non plus telle qu'on en meure

tout de suite. C'est, monsieur le curé, une de ces blessures qui

jouent avec le malade comme le chat avec les souris, et à ce jeu-là on

peut gagner du temps.

--Voilà qui est bien, dit M. le curé. Remercions Dieu, mon fils, de ce

qu'il vous laisse la vie; mais elle est précaire et transitoire. Il

faut être toujours prêt à la quitter.

Mon bon maître répondit gravement:

--Être sur la terre comme n'y étant pas; posséder comme ne possédant

pas, car la figure de ce monde passe.

Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le curé dit:

--Mieux encore qu'à votre habit et à vos chausses, que je vois étendus

sur cet escabeau, à vos propos, mon fils, je connais que vous êtes

d'église et menant une sainte vie. Reçûtes-vous les ordres sacrés?

--Il est prêtre, dis-je, docteur en théologie et professeur

d'éloquence.

--Et de quel diocèse? demanda le curé.

--De Séez, en Normandie, suffragant de Rouen.

--Insigne province ecclésiastique, dit M. le curé, mais qui le cède de

beaucoup en antiquité et illustration au diocèse de Reims, dont je

suis prêtre.

Et il sortit. M. Jérôme Coignard passa paisiblement la journée. Jahel

voulut rester la nuit auprès du malade. Je quittai, vers onze heures

de la soirée, la maison de M. Coquebert et j'allai chercher un gîte à

l'auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d'Astarac sur la place, dont

son ombre, au clair de lune, barrait presque toute la surface. Il me

mit la main sur l'épaule comme il en avait l'habitude et me dit avec

sa gravité coutumière:

--Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagné

Mosaïde que pour cela. Je vous vois cruellement tourmenté par les

Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abusé par

toutes sortes de fantasmagories, séduit par mille mensonges, et

finalement poussé à fuir ma maison.

--Hélas! monsieur, répondis-je, il est vrai que j'ai quitté votre toit

avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais

j'étais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon

maître est assassiné. Ce n'est pas une fantasmagorie.

--N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abbé a été

frappé mortellement par les Sylphes dont il avait révélé les secrets.

Il a dérobé dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage de

ces Sylphes et que ceux-ci avaient laissées imparfaites, et bien

différentes encore du diamant, quant à l'éclat et à la pureté.

"C'est cette avidité et le nom d'_Agla_ indiscrètement prononcé qui

les a le plus fâchés. Or sachez, mon fils, qu'il est impossible aux

philosophes d'arrêter la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris

par une voie surnaturelle et aussi par le rapport de Criton, le larcin

sacrilège de M. Coignard qui se flattait insolemment de surprendre

l'art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gnômes mûrissent

la rosée matinale et la changent insensiblement en cristal et en

diamant.

--Hélas! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que

c'est cet horrible Mosaïde qui l'a frappé d'un coup de stylet sur la

route.

Ces propos déplurent extrêmement à M. d'Astarac qui m'invita d'une

façon pressante à n'en plus tenir de semblables.

--Mosaïde, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses

ennemis sans se donner la peine de courir après eux. Sachez, mon fils,

que, s'il avait voulu tuer M. Coignard, il l'eût fait aisément de sa

chambre, par opération magique. Je vois que vous ignorez encore les

premiers éléments de la science. La vérité est que ce savant homme,

instruit par le fidèle Criton de la fuite de sa nièce, prit la poste

pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu'il eût

fait sans faute, pour peu qu'il eût discerné dans l'âme de cette

malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant

toute corrompue par la débauche, il préféra l'excommunier et la

maudire par les Globes, les Roues et les Bêtes d'Élisée. C'est

précisément ce qu'il vient de faire à mes yeux, dans la calèche où il

vit retiré, pour ne point partager le lit et la table des chrétiens.

Je me taisais, étonné par de telles rêveries; mais cet homme

extraordinaire me parla avec une éloquence qui ne laissa point de me

troubler.

--Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas éclairer des avis d'un

philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous à la mienne?

Considérez que la vôtre est moindre en quantité, sans différer en

essence. A vous ainsi qu'à moi la nature apparaît comme une infinité

de figures, qu'il faut reconnaître et ordonner, et qui forment une

suite d'hiéroglyphes. Vous distinguez aisément plusieurs de ces signes

auxquels vous attachez un sens; mais vous êtes trop enclin à vous

contenter du vulgaire et littéral, et vous ne cherchez pas assez

l'idéal et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme

symbole, et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une écriture

imagée, que le vulgaire des hommes épelle sans la comprendre.

Craignez, mon fils, d'ânonner et de braire cette langue universelle, à

la manière des savants qui remplissent les Académies. Mais plutôt

recevez de moi la clef de toute science.

Il s'arrêta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier.

--Vous êtes poursuivi, mon cher fils, par des ennemis moins terribles

que les Sylphes. Et votre Salamandre n'aura pas de peine à vous

débarrasser des Lutins, sitôt que vous lui demanderez de s'y employer.

Je vous répète que je ne suis venu ici, avec Mosaïde, que pour vous

donner ces bons avis et vous presser de revenir chez moi continuer nos

travaux. Je conçois que vous veuilliez assister jusqu'au bout votre

malheureux maître. Je vous en donne toute licence. Mais ne manquez pas

de revenir ensuite dans ma maison. Adieu! Je retourne cette nuit même

à Paris, avec ce grand Mosaïde, que vous avez si injustement

soupçonné.

Je lui promis tout ce qu'il voulut et me traînai jusqu'à mon méchant

lit d'auberge, où je tombai, appesanti par la fatigue et la douleur.

Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirurgien et j'y

retrouvai Jahel au chevet de mon bon maître, droite sur sa chaise de

paille, la tête enveloppée dans sa mante noire, attentive, grave et

docile comme une fille de charité. M. Coignard, très rouge,

sommeillait.

--La nuit, me dit-elle à voix basse, n'a pas été bonne. Il a discouru,

il a chanté, il m'a appelée soeur Germaine et il m'a fait des

propositions. Je n'en suis pas offensée, mais cela prouve son trouble.

--Hélas! m'écriai-je, si vous ne m'aviez pas trahi, Jahel, pour courir

les routes avec ce gentilhomme, mon bon maître ne serait pas dans ce

lit, la poitrine transpercée.

--C'est bien le malheur de notre ami, répondit-elle, qui cause mes

regrets cuisants. Car pour ce qui est du reste, ce n'est pas la peine

d'y penser, et je ne conçois pas, Jacques, que vous y songiez dans un

pareil moment.

--J'y songe toujours, lui répondis-je.

--Moi, dit-elle, je n'y pense guère. Vous faites à vous seul, plus

qu'aux trois quarts, les frais de votre malheur.

--Qu'entendez-vous par là, Jahel?

--J'entends, mon ami, que si j'y fournis l'étoffe, vous y mettez la

broderie et que votre imagination enrichit beaucoup trop la simple

réalité. Je vous jure qu'à l'heure qu'il est, je ne me rappelle pas

moi-même le quart de ce qui vous chagrine; et vous méditez si

obstinément sur ce sujet que votre rival vous est plus présent qu'à

moi-même. N'y pensez plus et laissez-moi donner de la tisane à l'abbé

qui se réveille.

A ce moment, M. Coquebert s'approcha du lit avec sa trousse, fit un

nouveau pansement, dit tout haut que la blessure était en bonne voie

de guérison. Puis, me tirant à part:

--Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abbé ne mourra

pas du coup qu'il a reçu. Mais, à vrai dire, je crains qu'il ne

réchappe pas d'une pleurésie assez forte, causée par sa blessure. Il

est présentement travaillé d'une grosse fièvre. Mais voici venir M. le

curé.

Mon bon maître le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment

il se portait.

--Mieux que la vigne, répondit le curé. Car elle est toute gâtée de

fleurebers et de vermines contre lesquels le clergé de Dijon fit

pourtant, cette année, une belle procession avec croix et bannières.

Mais il en faudra faire une plus belle, l'année qui vient, et brûler

plus de cire. Il sera nécessaire aussi que l'official excommunie à

nouveau les mouches qui détruisent les raisins.

--Monsieur le curé, dit mon bon maître, on dit que vous lutinez les

filles dans vos vignes. Fi! ce n'est plus de votre âge. En ma

jeunesse, j'étais, comme vous, porté sur la créature. Mais le temps

m'a beaucoup amendé, et j'ai tantôt laissé passer une nonnain sans lui

rien dire. Vous en usez autrement avec les donzelles et les

bouteilles, monsieur le curé. Mais vous faites plus mal encore de ne

point dire les messes qu'on vous a payées et de trafiquer des biens de

l'Église. Vous êtes bigame et simoniaque.

En entendant ces propos, M. le curé ressentait une surprise

douloureuse; sa bouche demeurait ouverte et ses joues tombaient

tristement des deux côtés de son large visage:

--Quelles indignes offenses au caractère dont je suis revêtu!

soupira-t-il enfin, les yeux au plancher. Quels propos il tient, si

près du tribunal de Dieu! Oh! monsieur l'abbé, est-ce à vous de parler

de la sorte, vous qui menâtes une sainte vie et étudiâtes dans tant de

livres?

Mon bon maître se souleva sur son coude. La fièvre lui rendait

tristement et à contresens cet air jovial que nous aimions à lui voir

naguère.

--Il est vrai, dit-il, que j'ai étudié les anciens auteurs. Mais il

s'en faut que j'aie autant de lecture que le deuxième vicaire de M.

l'évêque de Séez. Bien qu'il eût le dehors et le dedans d'un âne, il

fut plus grand liseur que moi. Car il était bigle et, guignant de

l'oeil, il lisait deux pages à la fois. Qu'en dis-tu, vilain fripon de

curé, vieux galant qui cours la guilledine au clair de lune? Curé, ta

bonne amie est faite comme une sorcière. Elle a de la barbe au menton:

c'est la femme du chirurgien-barbier. Il est amplement cocu, et c'est

bien fait pour cet homunculus dont toute la science médicale se hausse

à donner un clystère.

--Seigneur Dieu! que dit-il? s'écria madame Coquebert. Il faut qu'il

ait le diable au corps.

--J'ai entendu beaucoup de malades parler dans le délire, dit M.

Coquebert, mais aucun ne tenait d'aussi méchants propos.

--Je découvre, dit le curé, que nous aurons plus de peine que je

n'avais cru à conduire ce malade vers une bonne fin. Il y a dans sa

nature une âcre humeur et des impuretés que je n'y avais pas d'abord

remarquées. Il tient des discours malséants à un ecclésiastique et à

un malade.

--C'est l'effet de la fièvre, dit le chirurgien-barbier.

--Mais, reprit le curé, cette fièvre, si elle ne s'arrête, le pourrait

conduire en enfer. Il vient de manquer gravement à ce qu'on doit à un

prêtre. Je reviendrai toutefois l'exhorter demain, car je lui dois, à

l'exemple de Notre-Seigneur, une miséricorde infinie. Mais de ce côté,

je conçois de vives inquiétudes. Le malheur veut qu'il y ait une fente

à mon pressoir, et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert, ne

manquez point de dire un mot au charpentier, et de m'appeler auprès de

ce malade, si son état s'aggrave soudainement. Ce sont bien des

soucis, Coquebert!

Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous en conçûmes

l'espoir de le conserver. Il prit un consommé et se souleva sur son

lit. Il parlait à chacun de nous avec sa grâce et sa douceur

coutumières. M. d'Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le vint voir et

lui demanda assez indiscrètement de lui faire son piquet. Mon bon

maître promit en souriant de le faire la semaine prochaine. Mais la

fièvre le reprit à la tombée du jour. Pâle, les yeux nageant dans une

terreur indicible, frissonnant et claquant des dents:

--Le voilà, cria-t-il, ce vieux youtre! C'est le fils que Judas

Iscariote fit à une diablesse en forme de chèvre. Mais il sera pendu

au figuier paternel, et ses entrailles se répandront à terre.

Arrêtez-le... Il me tue! J'ai froid!

Un moment après, rejetant ses couvertures, il se plaignit d'avoir trop

chaud.

--J'ai grand'soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu'il soit frais.

Madame Coquebert, hâtez-vous de l'aller mettre rafraîchir dans la

fontaine, car la journée promet d'être brûlante.

Nous étions à la nuit, et il brouillait les heures dans sa tête.

--Faites vite, dit-il encore à madame Coquebert; mais ne soyez pas

aussi simple que le sonneur de la cathédrale de Séez, qui, étant allé

tirer du puits les bouteilles qu'il y avait mises, aperçut son ombre

dans l'eau et se mit à crier: "Holà! messieurs, venez vite m'aider.

Car il y a là-bas des antipodes qui boiront notre vin, si nous n'y

mettons bon ordre."

--Il est jovial, dit madame Coquebert. Mais tantôt il a tenu sur moi

des propos bien indécents. Si j'eusse trompé Coquebert, ce n'aurait

point été avec M. le curé, en égard à son état et à son âge.

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 16 / 19 题