M. d'Astarac l'arrêta par un geste doux et lui dit:

--Pardon! monsieur l'abbé; croyez-vous aux démons?

--Je vous répondrai sans difficulté, dit mon bon maître, que je crois

des démons tout ce qui est rapporté d'eux dans les livres saints, et

que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortilèges,

amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que quand l'Écriture

nous exhorte à résister aux démons, elle entend que nous devons

résister à nos passions et à nos appétits déréglés. Rien n'est plus

détestable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les

bonnes femmes.

--Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en

honnête homme. Vous haïssez les superstitions grossières des moines

autant que je les déteste moi-même. Mais enfin, vous croyez aux

démons, et je n'ai pas eu de peine à vous en tirer l'aveu. Sachez donc

qu'ils ne sont autres que les Sylphes et les Salamandres. L'ignorance

et la peur les ont défigurés dans les imaginations timides. Mais, en

réalité, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les

chemins des Salamandres, n'étant pas assez assuré de la pureté de vos

moeurs; mais rien n'empêche que je vous induise, monsieur l'abbé, à la

fréquentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l'air et qui

s'approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si

affectueux, qu'on a pu les nommer des Génies assistants. Loin de nous

pousser à notre perte, comme le croient les théologiens qui en font

des diables, ils protègent et gardent de tout péril leurs amis

terrestres. Je pourrais vous faire connaître des exemples infinis de

l'aide qu'ils leur donnent. Mais comme il faut se borner, je

m'autoriserai seulement d'un récit que je tiens de madame la maréchale

de Grancey elle-même. Elle était sur l'âge et veuve déjà depuis

plusieurs années, quand elle reçut, une nuit, dans son lit, la visite

d'un Sylphe qui lui dit: "Madame, faites fouiller dans la garde-robe

de feu votre époux. Il se trouve dans la poche d'un de ses

hauts-de-chausses une lettre qui, si elle était connue, perdrait M.

des Roches, mon bon ami et le vôtre. Faites-vous la remettre et ayez

soin de la brûler."

"La maréchale promit de ne point négliger cet avis et elle demanda des

nouvelles du défunt maréchal au Sylphe, qui disparut sans lui

répondre. A son réveil, elle appela ses femmes et les envoya voir s'il

ne restait pas quelques habits du maréchal dans sa garderobe. Elles

répondirent qu'il n'en restait aucun et que les laquais les avaient

tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu'elles

cherchassent s'il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses.

"Ayant fouillé dans tous les coins, elles découvrirent enfin une

vieille culotte de taffetas noir à oeillets, de mode ancienne,

qu'elles apportèrent à la maréchale. Celle-ci mit la main dans une des

poches et en tira une lettre qu'elle ouvrit et où elle trouva plus

qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches dans une prison

d'État. Elle n'eut rien de si pressé que de jeter cette lettre au feu.

Ainsi, ce gentilhomme fut sauvé par ses bons amis, le Sylphe et la

maréchale.

"Sont-ce là, je vous prie, monsieur l'abbé, des moeurs de démons? Mais

je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et

qui, j'en suis sûr, ira au coeur d'un savant homme tel que vous. Vous

n'ignorez point que l'Académie de Dijon est fertile en beaux esprits.

L'un d'eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au siècle

dernier, préparait, en de doctes veilles, une édition de Pindare. Une

nuit qu'il avait pâli sur cinq vers dont il ne pouvait démêler le sens

parce que le texte en était très corrompu, il s'endormit désespéré, au

chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait, le

transporta en esprit à Stockholm, l'introduisit dans le palais de la

reine Christine, le conduisit dans la bibliothèque et tira d'une des

tablettes un manuscrit de Pindare, qu'il lui ouvrit à l'endroit

difficile. Les cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes

leçons qui les rendaient tout à fait intelligibles.

"Dans la violence de son contentement, notre savant se réveilla,

battit le briquet et nota tout aussitôt au crayon les vers tels qu'il

les avait retenus. Après quoi il se rendormit profondément. Le

lendemain, réfléchissant sur son aventure nocturne, il résolut d'en

être éclairci. M. Descartes était alors en Suède, auprès de la reine,

qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait;

mais il était en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de

Suède en France, M. Chanut. C'est à lui qu'il s'adressa pour faire

tenir à M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire

s'il se trouvait réellement dans la bibliothèque de la Reine, à

Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui

désignait. M. Descartes, qui était d'une extrême civilité, répondit à

l'académicien de Dijon que Sa Majesté possédait en effet ce manuscrit

et qu'il y avait lu, lui-même, les vers avec la variante contenue dans

la lettre.

M. d'Astarac, ayant conté cette histoire en pelant une pomme, regarda

l'abbé Coignard pour jouir du succès de son discours.

Mon bon maître souriait.

--Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout à l'heure

d'une vaine espérance, et qu'on ne vous fera point renoncer à vos

chimères. Je confesse de bonne grâce que vous nous avez fait paraître

là un Sylphe ingénieux et que je voudrais avoir un aussi gentil

secrétaire. Son secours me serait particulièrement utile en deux ou

trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs.

Ne pourriez-vous me donner le moyen d'évoquer au besoin quelque Sylphe

de bibliothèque, aussi habile que celui de Dijon?

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 14 / 19 题