--Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'êtes donc pas
gentilhomme?
--Monsieur, répondis-je, mon père est porte-bannière de la confrérie
des rôtisseurs parisiens.
--Il m'est donc impossible de vous tuer, me répondit-il. Veuillez m'en
excuser. Mais, l'abbé, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous
croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon
aumônier quand j'aurai une maison.
Cependant, M. l'abbé Coignard buvait à même la bouteille, et
Catherine, penchée à mon oreille, me disait:
--Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous.
Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetèrent dans
un trouble extrême. Catherine acheva de me griser en me faisant boire
dans son verre, ce qui ne fut pas remarqué dans la confusion d'un
souper qui avait beaucoup échauffé toutes les têtes.
M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous
versa de nouvelles rasades, et, à partir de ce moment, je ne me rendis
pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je
vis toutefois que Catherine ayant traîtreusement versé un verre de vin
dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M.
d'Anquetil riposta en répandant deux ou trois bouteilles sur la
demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espèce de
figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naïades. Elle
en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.
A ce même moment nous entendîmes des coups frappés avec le marteau de
la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurâmes soudain
immobiles et muets comme des convives enchantés.
Les coups redoublèrent bientôt de force et de fréquence. Et M.
d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut,
avec d'affreux jurements, quel pouvait bien être ce fâcheux. Mon bon
maître, à qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent
d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravité:
--Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif
vulgaire et peut-être ridicule! Ne cherchons pas à la connaître, et
tenons ces coups pour frappés à la porte de nos âmes endurcies et
corrompues. Disons-nous, à chaque coup qui retentît: Celui-ci est pour
nous avertir de nous amender et de songer à notre salut, que nous
négligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous méprisions
les biens de ce monde; celui-ci est pour songer à l'éternité. De la
sorte, nous aurons tiré tout profit possible d'un événement d'ailleurs
mince et frivole.
--Vous êtes plaisant, l'abbé, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont
ils cognent, ils vont défoncer la porte.
Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.
--Ce sont des brigands, s'écria la fille mouillée. Jésus! nous allons
être massacrés; c'est notre punition pour avoir renvoyé le petit
frère. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux
maisons dont on chasse un capucin.
--La bête! répliqua d'Anquetil. Ce damné frocard lui fait croire
toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou
tout au moins plus discrets. C'est plutôt le guet.
--Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine.
--Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons.
Mon bon maître mit une bouteille dans l'une de ses poches par
précaution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour
l'équilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les
coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut réveillait
les vertus militaires, s'écria:
--Je vais reconnaître l'ennemi.
Il courut en trébuchant à la fenêtre où il avait naguère souffleté
largement sa maîtresse, et puis revint dans la salle à manger en
éclatant de rire.
--Ah! ah! ah! s'écria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la
Guéritaude en perruque à marteau, avec deux grands laquais portant des
torches ardentes.
--Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couché
avec sa vieille femme.
--C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantôme très ressemblant. Encore
faut il croire que ce fantôme a pris la perruque du partisan. Un
spectre même ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.
--Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine.
Est-ce vraiment M. de la Guéritaude?
--C'est lui-même, Catherine, si j'en crois mes yeux.
--Je suis perdue, s'écria la pauvre fille. Les femmes sont bien
malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je
devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses
armoires?
--Cela se pourrait faire, dit M. l'abbé Coignard; mais comment y
renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart éventrées
ou tout au moins égueulées, les débris de la dame-jeanne que monsieur
m'a jetée à la tête, cette nappe, ce pâté, ces assiettes, ces
flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont
elle est trempée, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour
de sa beauté?
--Il est vrai que cet imbécile a mouillé ma chemise, dit Catherine, et
que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-être de cacher M. d'Anquetil
dans la chambre haute. Je ferai passer l'abbé pour mon oncle et
monsieur Jacques pour mon frère.
--Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-même prier M. de la
Guéritaude de venir souper avec nous.
Nous le pressâmes, mon bon maître, Catherine et moi, de n'en rien
faire, nous l'en suppliâmes, nous nous suspendîmes à son cou. Ce fut
en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrés. Nous le
suivîmes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Guéritaude s'y
trouvait, tel qu'il nous l'avait décrit, avec sa perruque, entre deux
laquais armés de torches. M. d'Anquetil le salua avec cérémonie et lui
dit:
--Faites-nous la faveur de monter céans, monsieur. Vous y trouverez
des personnes aimables et singulières: un Tournebroche à qui mam'selle
Catherine envoie des baisers par la fenêtre et un abbé qui croit en
Dieu.
Et il s'inclina profondément.
M. de la Guéritaude était une espèce de grand homme sec, peu enclin à
goûter la plaisanterie. Celle de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa
colère s'échauffa par la vue de mon bon maître, déboutonné, une
bouteille à la main et deux autres dans ses poches, et par l'aspect de
Catherine, en chemise humide et collante.
--Jeune homme, dit-il, avec une froide colère, à M. d'Anquetil, j'ai
l'honneur de connaître monsieur votre père, avec qui je
m'entretiendrai demain de la ville où le Roi vous enverra méditer la
honte de vos déportements et de votre impertinence. Ce digne
gentilhomme, à qui j'ai prêté de l'argent que je ne lui réclame pas,
n'a rien à me refuser. Et notre bien-aimé Prince, qui se trouve
précisément dans le même cas que monsieur votre père, a des bontés
pour moi. C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu merci! de
plus difficiles. Quant à cette fille, puisqu'on désespère de la
ramener au bien, j'en dirai, avant midi, deux mots à M. le lieutenant
de police, que je sais tout disposé à l'envoyer à l'hôpital. Je n'ai
pas autre chose à vous dire. Cette maison est à moi, je l'ai payée, et
je prétends y entrer.
Puis, se tournant vers ses laquais, et désignant du bout de sa canne
mon bon maître et moi:
--Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors.
M. Jérôme Coignard était communément d'une mansuétude exemplaire, et
il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes
de la vie, la fortune l'ayant traité à la façon des cailloux que la
mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il
supportait aisément les injures, tant par esprit chrétien que par
philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'était un grand mépris
des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il
perdit toute mesure et oublia toute prudence.
--Tais-toi, vil publicain, s'écria-t-il, en agitant sa bouteille comme
une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la tête,
pour leur apprendre à respecter mon habit, qui témoigne assez de mon
sacré caractère.
A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de
la tête, l'habit ouvert et son gros ventre à demi hors de sa culotte,
mon bon maître semblait un compagnon dont on ne vient pas à bout
facilement. Les coquins hésitaient.
--Tirez, leur criait M. de la Guéritaude, tirez, tirez ce sac à vin!
Voyez-vous pas qu'il n'y a qu'à le pousser au ruisseau, où il restera
jusqu'à ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux
ordures? Je le tirerais moi-même, sans la crainte de souiller mes
habits.
Mon bon maître ressentit vivement ces injures.
--Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les
églises, infâme partisan, barbare maltotier, tu prétends que cette
maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est à
toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'Évangile: _Aceldama_, qui
veut dire: _Prix du sang_. Alors, nous inclinant, nous laisserons
entrer le maître en son logis. Larron, bandit, homicide, écris avec le
charbon que je te jetterai au nez, écris de ta sale main, sur ce
seuil, ton titre de propriété, écris: Prix du sang de la veuve et de
l'orphelin, prix du sang du juste, _Aceldama_. Sinon, reste dehors et
laisse-nous céans, homme de quantité.
M. de la Guéritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable,
pensa qu'il avait affaire à un fou, comme on pouvait le croire, et,
plutôt pour se défendre que pour attaquer, il leva sa grande canne.
Mon bon maître, hors de lui, lança sa bouteille à la tête de M. le
traitant, qui tomba de son long sur le pavé en criant: "Il m'a tué!"
Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence
qu'il fût assassiné. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le
meurtrier, et l'un d'eux, qui était robuste, croyait déjà le saisir,
quand M. l'abbé Coignard lui donna de la tête un si grand coup dans
l'estomac que le drôle alla rouler dans le ruisseau tout contre le
financier.
Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore
ardente, se jeta dans l'allée d'où lui venait son mal. Mon bon maître
n'y était plus: il avait enfilé la venelle. M. d'Anquetil y était
encore avec Catherine, et ce fut lui qui reçut la torche sur le front.
Cette offense lui parut insupportable; il tira son épée et l'enfonça
dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, à ses
dépens, qu'il ne faut pas s'en prendre à un gentilhomme. Cependant mon
bon maître n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second
laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit à courir après
lui en criant à la garde et en hurlant: "Arrêtez-le!" Il le gagna de
vitesse et nous vîmes qu'à l'angle de la rue Saint-Guillaume, il
étendait déjà le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon
maître, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant à côté
de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne où il se
fendit la tête. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil
et moi, au secours de M. l'abbé Coignard, qu'il convenait de ne point
abandonner en ce danger pressant.
--L'abbé, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous êtes un brave
homme.
--Je crois, en effet, dit mon bon maître, que j'ai été quelque peu
homicide. Mais je ne suis pas assez dénaturé pour en tirer gloire. Il
me suffit qu'on ne m'en fasse pas un trop véhément reproche. Ces
violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez,
monsieur, j'étais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la
chaire d'un collège, que pour me battre avec des laquais, au coin
d'une borne.
--Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire.
Mais je crois que vous avez assommé un fermier général.
--Est-il bien vrai? demanda l'abbé.
--Aussi vrai que j'ai poussé mon épée dans quelque tripe de cette
canaille.
--En ces conjonctures, dit l'abbé, il conviendrait premièrement de
demander pardon à Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang
répandu, secondement de hâter le pas jusqu'à la prochaine fontaine où
nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez.
--Vous avez raison, l'abbé, dit M. d'Anquetil, car le drôle qui
maintenant crève entr'ouvert dans le ruisseau m'a fendu le front.
Quelle impertinence!
--Pardonnez-lui, dit l'abbé, pour qu'il vous soit pardonné.
A l'endroit où la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvâmes à
propos, le long d'un mur d'hôpital, un petit Triton de bronze qui
lançait un jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arrêtâmes
pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge sèche.
--Qu'avons-nous fait, dit mon maître, et comment suis-je sorti de mon
naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger
les hommes sur leurs actes, qui dépendent des circonstances, mais
plutôt, à l'exemple de Dieu, notre père, sur leurs pensées secrètes et
profondes intentions.
--Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible
aventure?
--Je l'ai laissée, me répondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche
de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je
connais la Guéritaude. Il est sans pitié. Il l'enverra à l'hôpital et
peut-être à l'Amérique. J'en suis fâché pour elle. C'était une jolie
fille. Je ne l'aimais pas; mais elle était folle de moi. Et, chose
extraordinaire, me voilà sans maîtresse.
--Ne vous en inquiétez pas, dit mon bon maître. Vous en trouverez une
autre qui ne sera point différente de celle-là, ou du moins ne le sera
pas essentiellement. Et il me semble bien que ce que vous cherchez
dans une femme est commun à toutes.
--Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi
d'être mis à la Bastille, et vous, l'abbé, d'être pendu avec
Tournebroche, votre élève, qui pourtant n'a tué personne.
--Il n'est que trop vrai, répondit mon bon maître. Il faut songer à
notre sûreté. Peut-être sera-t-il nécessaire de quitter Paris où l'on
ne manquera pas de nous rechercher, et même de fuir en Hollande.
Hélas! je prévois que j'y écrirai des libelles pour les filles de
théâtre, de cette même main qui illustrait de notes très amples les
traités alchimiques de Zozime le Panopolitain.
--Écoutez-moi, l'abbé, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera
dans sa terre tout le temps qu'il faudra. Il habite, à quatre lieues
de Lyon, une campagne horrible et sauvage, où l'on ne voit que des
peupliers, de l'herbe et des bois. C'est là qu'il faut aller. Nous y
attendrons que l'orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au
plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline.
--Pour cela, monsieur, dit l'abbé, j'ai votre affaire. L'hôtel du
Cheval-Rouge, au rond-point des Bergères, vous fournira de bons
chevaux et toutes sortes de voitures. J'en ai connu l'hôte au temps où
j'étais secrétaire de madame de Saint-Ernest. Il était enclin à
obliger les gens de qualité; je crois bien qu'il est mort, mais il
doit avoir un fils tout semblable à lui. Avez-vous de l'argent?
--J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d'Anquetil. C'est ce
dont je me réjouis; car je ne puis songer à rentrer chez moi, où les
exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Châtelet.
J'ai oublié mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce
qu'ils y sont devenus; mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne
les payais pas, et pourtant, je ne suis pas sûr de leur fidélité. A
quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Bergères.
--Monsieur, dit l'abbé, je vais vous faire une proposition, souhaitant
qu'elle vous soit agréable. Nous logeons, Tournebroche et moi, à la
Croix-des-Sablons, dans un alchimique et délabré château, où il vous
sera facile de passer une douzaine d'heures sans être vu. Nous allons
vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit prête. Il
y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des
Bergères.
M. d'Anquetil ne trouva rien à contredire à ces arrangements et nous
résolûmes, devant le petit Triton, qui soufflait de l'eau dans ses
grosses joues, d'aller d'abord à la Croix-des-Sablons et de prendre
ensuite, à l'hôtel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire à
Lyon.
--Je vous confierai, messieurs, dit mon bon maître, que des trois
bouteilles que je pris soin d'emporter, l'une se brisa malheureusement
sur la tête de M. de la Guéritaude, l'autre se cassa dans ma poche
pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisième
fut préservée contre toute espérance; la voici!
Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la
fontaine.
--Voilà qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des dés
et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer.
--Il est vrai, dit mon bon maître, que c'est un grand divertissement.
Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'espèce qu'on
nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage
singulier qu'on le fait en même temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas
besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour
le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens
régulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouillé les pages. Il est
d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes
mathématiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant
de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement à la vérité,
qu'on y découvrait les secrets des coeurs, le mystère des destinées et
les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot
des Bohémiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'étendre
au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens
et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun
texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine
chaldéenne. Mais, sous sa forme présente, le jeu de piquet ne remonte
pas au delà du roi Charles septième, s'il est vrai, comme il est dit
dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue à Séez,
que la dame de coeur représente de façon emblématique la belle Agnès
Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que
celle Jeanne Dulys, aussi nommée Jeanne Darc, qui rétablit par sa
vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie à Rouen
par les Anglais, dans une chaudière qu'on montre pour deux liards et
que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens
prétendent toutefois que cette pucelle fut brûlée vive sur un beau
bûcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte
Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu,
assurément, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu
docte et d'une piété solide qui ne sache que cette Marguerite et cette
Catherine furent inventées par ces moines byzantins dont les
imaginations abondantes et barbares ont tout barbouillé le
martyrologe. Il y a une ridicule impiété à prétendre que Dieu fit
paraître à cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais existé.
Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner à
entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore à cette pucelle
Yseult la blonde, Mélusine, Berthe au Grand-pied et toutes les
héroïnes des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus
fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite?
M. de Valois, au siècle dernier, s'élevait avec raison contre ces
fables grossières qui sont aussi opposées à la religion que l'erreur
est contraire à la vérité. Il serait à souhaiter qu'un religieux
instruit dans l'histoire fît la distinction des saints véritables,
qu'il convient de vénérer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou
Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et même saint Georges, sur qui
j'ai des doutes.
"Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, ornée d'une
riche bibliothèque, je consacrerai à cette tâche les restes d'une vie
à demi épuisée dans d'effroyables tempêtes et de fréquents naufrages.
J'aspire au port et j'ai le désir et le goût du chaste repos qui
convient à mon âge et à mon état.
Pendant que M. l'abbé Coignard tenait ces propos mémorables, M.
d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait
les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour
faire une partie de piquet.
--Vous avez raison, monsieur, dit mon bon maître; on n'y voit pas bien
clair, et j'en éprouve quelque déplaisir, moins par la considération
des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de
lire quelques pages des _Consolations_ de Boèce, dont je porte
toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit,
afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment où je
tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une
disgrâce cruelle, monsieur, pour un homme de mon état, que d'être
homicide et menacé d'être mis dans les prisons ecclésiastiques. Je
sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui
s'abîme à la seule idée de l'official.
En prononçant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la
vasque et si profondément, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau
milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait
point même s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boèce, qui y était
réellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un
verre, lequel était fendu en trois endroits, il se mit à chercher dans
le petit livre la page la mieux appropriée à sa situation. Il l'eût
trouvée sans doute, et il y eût puisé des forces nouvelles, si le
mauvais état de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et
la faible clarté qui tombait du ciel lui eussent permis de la
chercher. Mais il dut bientôt confesser qu'il n'y voyait goutte, et il
s'en prit à la lune qui lui montrait sa corne aiguë au bord d'un
nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives:
--Astre obscène, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais
las d'éclairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta
lumière à qui cherche des maximes vertueuses!
--Aussi bien, l'abbé, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune
nous donne assez de clarté pour nous conduire par les rues, et non pas
pour faire un piquet, allons tout de suite à ce château que vous
m'avez dit et où il faut que j'entre sans être vu.
Le conseil était bon et, après avoir bu à même le goulot tout le vin
de la bouteille, nous prîmes tous trois le chemin de la
Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon
maître, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait
pleurant, gémissant et dégouttant.
Le petit jour piquait déjà nos yeux fatigués, quand nous arrivâmes à
la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point nécessaire de
soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le maître du logis nous
avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon
maître s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'allée
et que je resterais un peu en arrière pour observer, s'il en était
besoin, le fidèle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient
voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable,
me devait coûter de longs ennuis. Car, au moment où les deux
compagnons avaient déjà monté l'escalier et gagné, sans être vus, ma
propre chambre, dans laquelle nous avions décidé de cacher M.
d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais à peine le
second étage, où je rencontrai précisément M. d'Astarac en robe de
damas rouge et tenant à la main un flambeau d'argent. Il me mit, à son
habitude, la main sur l'épaule.
--Eh bien! mon fils, me dit-il, n'êtes-vous pas bien heureux d'avoir
rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, échappé à tous
les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas à craindre,
parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces
scènes injurieuses et violentes, qui éclatent communément chez les
créatures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fées,
vous goûtez une paix délicieuse.
Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientôt, à son air,
qu'il n'y songeait point.
--Je vous rencontre à propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai
reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier.
Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune
la porte de cette maudite chambre d'où j'avais vu, naguère, sortir des
lueurs infernales. Et quand nous fûmes entrés l'un et l'autre dans le
laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai
quelques morceaux de bois dans le fourneau, où cuisait je ne sais
quoi, qui répandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant
coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un
banc où je m'étais laissé choir, et je fermais malgré moi les yeux. Il
me força à les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiffé
d'un chapiteau de verre, qu'il tenait à la main.
--Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil
sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de
regarder avec attention, car je vous révèle que cette liqueur n'est
autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive
garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps,
elle deviendra blanche et, dans cet état, elle changera les métaux en
argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et
acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute
avantageux pour vous qu'enfermé dans cet atelier, vous n'en bougiez
point avant que ces sublimes opérations ne soient de point en point
accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce
serait peut-être imposer une trop pénible contrainte à votre jeunesse.
Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les préludes de l'oeuvre,
en mettant, s'il vous plaît, force bois dans le fourneau.
Ayant ainsi parlé, il s'abîma de nouveau dans ses fioles et dans ses
cornues. Cependant je songeais à la triste position où m'avaient mis
ma mauvaise fortune et mon imprudence.
--Hélas! me disais-je en jetant des bûches au four, à ce moment même,
les sergents nous recherchent, mon bon maître et moi; il nous faudra
peut-être aller en prison et sûrement quitter ce château, où j'avais,
à défaut d'argent, la table et un état honorable. Je n'oserai jamais
plus reparaître devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai passé la nuit
dans les silencieuses voluptés de la magie, comme il eût mieux valu
que je fisse. Hélas! je ne reverrai plus la nièce de Mosaïde,
mademoiselle Jahel, qui me réveillait si agréablement la nuit dans ma
chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-être,
un autre à qui elle fera les mêmes caresses qu'à moi. La seule idée de
cette infidélité m'est intolérable. Mais, du train dont va le monde,
je vois qu'il faut s'attendre à tout.
--Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de
nourriture à l'athanor. Je vois que vous n'êtes pas encore
suffisamment pénétré de l'excellence du feu, dont la vertu est capable
de mûrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera
bientôt donné de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est
l'élément supérieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire
paraître un exemple. Par un jour très froid de l'hiver dernier, étant
allé visiter Mosaïde en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds
sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu
qui s'échappaient du réchaud étaient assez puissantes pour gonfler et
soulever la houppelande de ce sage; d'où je conclus que, si ce feu
avait été plus ardent, Mosaïde se serait élevé sans faute dans les
airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il était
possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantité de
ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les
nuées aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les
Salamandres dans leurs demeures éthérées. C'est à quoi je songerai
plus tard à loisir. Et je ne désespère point de fabriquer un de ces
vaisseaux de feu. Mais revenons à l'oeuvre et mettez du bois dans le
fourneau.
Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrasée, d'où je
songeais à m'échapper au plus vite pour tâcher de rejoindre Jahel, à
qui j'avais hâte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de
l'atelier et je pensai être libre. Mais il trompa encore cette
espérance.
--Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu
couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade
dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le
Panopolitain, qui vous fera grand honneur, à vous et à votre maître,
si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commencée?
Je le suivis à regret dans le parc où il me parla en ces termes:
--Je ne suis pas fâché, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour
vous prémunir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand
danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche même de
n'avoir pas songé à vous en avertir plus tôt, car ce que j'ai à vous
communiquer est d'une extrême conséquence.
En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande allée qui
descend aux marais de la Seine et d'où l'on voit Rueil et le
Mont-Valérien avec son calvaire. C'était son chemin coutumier. Aussi
bien cette allée était-elle praticable, malgré quelques troncs
d'arbres couchés en travers.
--Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre à quoi vous vous
exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point
sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai été assez
heureux pour vous faire connaître. Vous éprouvez vous-même, autant
qu'il m'a paru, une certaine répugnance à en disserter. Et, peut-être,
êtes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la
discrétion de leurs amants les mêmes idées que les femmes de la cour
et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles
amours est d'être ineffables et que c'est profaner un grand sentiment
que de le répandre au dehors.
"Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si
j'en avais l'indiscrète curiosité) ne vous a peut-être point renseigné
sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce
caractère est commun à toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils:
les Salamandres ne se laissent pas trahir impunément. Elles tirent du
parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un
exemple qui suffira sans doute à vous inspirer une crainte salutaire.
C'est pourquoi je veux vous le faire connaître.
"Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe
spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut
assez dépravé pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie à
la vérité, mais non plus belle qu'une femme peut l'être. Un soir,
comme il soupait avec sa nouvelle maîtresse et quelques amis, les
convives virent briller au-dessus de leur tête une cuisse d'une forme
merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sentît bien qu'elle
ne méritait pas le tort que lui faisait son amant. Après quoi la
céleste indignée frappa l'infidèle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est
fait pour être abusé, crut cette mort naturelle; mais les initiés
surent de quelle main le coup était parti. Je vous devais, mon fils,
cet avis et cet exemple.
Ils m'étaient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les
entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon
visage trahissait mon inquiétude, car le grand cabbaliste, ayant
tourné sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un
engagement, gardé sous des peines si sévères, ne fût importun à ma
jeunesse.
--Je puis vous rassurer à cet égard, ajouta-t-il. La jalousie des
Salamandres n'est excitée que si on les met en rivalité avec des
femmes, et c'est, à vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du
dégoût, plus que de la jalousie véritable. Les Salamandres ont l'âme
trop noble et l'intelligence trop subtile pour être envieuses l'une de
l'autre et céder à un sentiment qui tient de la barbarie où l'humanité
est encore à demi plongée. Au contraire, elles se font une joie de
partager avec leurs compagnes les délices qu'elles goûtent au côté
d'un sage, et se plaisent à amener à leur amant leurs soeurs les plus
belles. Vous éprouverez bientôt qu'effectivement elles poussent la
politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni même
six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six
filles du jour, qui délieront devant vous à l'envi leurs ceintures
étincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de répondre à leurs caresses.
Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en
offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez
pas mal à propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour
visiter un autre philosophe. Considérez que cette fière jalousie, que
les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage,
fondé sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'idée qu'on a
une femme à soi quand elle s'est donnée, ce qui est un pur jeu de
mots.
En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'était engagé dans le sentier
des Mandragores où déjà nous apercevions entre les feuilles le
pavillon de Mosaïde, quand une voix épouvantable nous déchira les
oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques
accompagnés de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant,
que ces sons étaient modulés et que chaque phrase se terminait par une
sorte de mélopée très faible, qu'on ne pouvait ouïr sans frissonner.
Après avoir fait quelques pas, nous pûmes, en tendant l'oreille,
saisir le sens de ces paroles étranges. La voix disait:
--Entends la malédiction dont Élisée maudit les enfants insolents et
joyeux. Écoute l'anathème dont Barack frappa Méros.
"Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nommé le seigneur
des batailles, et qui tient l'épée lumineuse. Je te voue à ta perte,
au nom de Sardaliphon, qui présente à son maître les fleurs agréables
et les guirlandes méritoires, offertes par les enfants d'Israël.
"Sois maudit, chien! et sois anathème, pourceau!
En regardant d'où venait la voix, nous vîmes Mosaïde au seuil de sa
maison, debout, les bras levés, les mains en forme de griffes avec des
ongles crochus que la lumière du soleil faisait paraître tout
enflammés. Coiffé de sa tiare sordide, enveloppé de sa robe éclatante
qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arquées dans une
culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, éternel et
très vieux. Ses yeux luisaient. Il disait:
--Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois
maudit, au nom des Bêtes mystérieuses qu'Ezéchiel a vues.
Et il étendit devant lui ses longs bras armés de griffes en répétant:
--Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Bêtes mystérieuses,
descends parmi ceux qui ne sont plus.
Nous fîmes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel
Mosaïde étendait ses bras et sa colère, et ma surprise fut grande de
découvrir M. Jérôme Coignard, accroché par un pan de son habit à un
buisson d'épine. Le désordre de la nuit paraissait sur toute sa
personne; son collet et ses chausses déchirés, ses bas souillés de
boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes
mésaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gâtait cet air
noble et riant qui jamais ne quittait son visage.
Je courus à lui et le tirai si heureusement des épines, qu'il n'y
laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosaïde, n'ayant plus rien à
maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'était chaussé que de
savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plantée au milieu du
pied en sorte que le talon était presque aussi saillant par derrière
que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait très
disgracieuse sa démarche, qui eût été noble sans cela.
--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en soupirant,
il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphémer
ainsi dans toutes les langues. Il m'a voué à une mort prochaine et
violente avec une grande abondance d'images et il m'a appelé cochon
dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compté. Je le croirais
l'Antéchrist, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet
ennemi de Dieu se doit reconnaître. Dans tous les cas, c'est un vilain
juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit
d'un si enragé mécréant. Pour sa part, il mérite non point seulement
la roue qu'on attachait jadis à la casaque des juifs, mais celle où
l'on attache les scélérats.
Et mon bon maître, fort irrité à son tour, montrait le poing à Mosaïde
disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de dévorer la chair
des nouveau-nés.
M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis
qu'il portait au doigt.
--Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connaître les propriétés
des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientôt
M. l'abbé Coignard rentrer dans sa douceur naturelle.
Mon bon maître souriait déjà, moins par la vertu de la pierre, que par
l'effet d'une philosophie qui élevait cet homme admirable au-dessus
des passions humaines. Car, je dois le dire au moment même où mon
récit s'obscurcit et s'attriste, M. Jérôme Coignard m'a donné des
exemples de sagesse dans les circonstances où il est le plus rare d'en
rencontrer.
Nous lui demandâmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au
vague de ses réponses embarrassées qu'il n'avait pas envie de
satisfaire notre curiosité. Je soupçonnai tout d'abord que Jahel y
était mêlée de quelque manière, sur cet indice que nous entendions le
grincement de la voix de Mosaïde mêlé à celui des serrures et tous les
éclats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la nièce.
M'étant efforcé une fois encore de tirer de mon bon maître quelque
éclaircissement:
--La haine des chrétiens, nous dit-il, est enracinée au coeur des
juifs, et ce Mosaïde en est un exécrable exemple. J'ai cru discerner
dans ces glapissements horribles quelques parties des imprécations que
la synagogue vomit au siècle dernier sur un petit juif de Hollande
nommé Baruch ou Bénédict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour
avoir formé une philosophie qui a été parfaitement réfutée, presque à
sa naissance, par d'excellents théologiens. Mais ce vieux Mardochée y
a ajouté, ce me semble, beaucoup d'imprécations plus horribles encore,
et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je méditais
d'échapper par la fuite à ce torrent d'injures quand, pour mon
malheur, je m'embarrassai dans ces épines et y fus si bien pris par
divers endroits de mon vêtement et de ma peau, que je pensai y laisser
l'un et l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs, si
Tournebroche, mon élève, ne m'en avait tiré.
--Les épines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur
l'abbé, que vous n'ayez marché sur la mandragore.
--Pour cela, dit l'abbé, c'est bien le moindre de mes
soucis.
--Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacité. Il suffit de
poser le pied sur une mandragore pour être enveloppé dans un crime
d'amour et y périr misérablement.
--Ah! monsieur, dit mon bon maître, voilà bien des périls, et je vois
qu'il fallait vivre étroitement enfermé dans les murailles éloquentes
de l'Astaracienne, qui est la reine des bibliothèques. Pour l'avoir
quittée un moment, j'ai reçu à la tête les Bêtes d'Ézéchiel, sans
compter le reste.
--Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain?
demanda M. d'Astarac.
--Il va, répondit mon bon maître, il va son train, encore qu'un peu
languissant pour l'heure!
--Songez, monsieur l'abbé, dit le cabbaliste, que la possession des
plus grands secrets est attachée à la connaissance de ces textes
anciens.
--J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abbé.
Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune
qui jouait de la flûte sans souci de sa tête tombée dans l'herbe,
s'élança sous les arbres à l'appel des Salamandres.
Mon bon maître me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut
parler librement:
--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer
qu'une rencontre assez étrange eut lieu ce matin dans les combles du
château, tandis que vous étiez retenu au premier étage par cet enragé
souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il vous pria d'assister un moment
à sa cuisine, qui est moins bien odorante et chrétienne que celle de
maître Léonard, votre père. Hélas! quand reverrai-je la rôtisserie de
la reine Pédauque et la librairie de M. Blaizot, à l'Image
Sainte-Catherine, où j'avais tant de plaisir à feuilleter les livres
nouvellement arrivés d'Amsterdam et de La Haye!
--Hélas! m'écriai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je
moi-même? Quand reverrai-je la rue Saint-Jacques, où je suis né, et
mes chers parents, à qui la nouvelle de nos malheurs causera de
cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon maître, sur
cette rencontre assez étrange, que vous dites qui eut lieu ce matin,
et sur les événements de la présente journée.
M. Jérôme Coignard consentit à me donner tous les éclaircissements que
je souhaitais. Il le fit en ces termes:
--Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut
étage du château avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que
rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni
profondes curiosités. Mais la vivacité de la jeunesse brille
agréablement en lui et l'ardeur de son sang se répand en amusantes
saillies. Il connaît le monde comme il connaît les femmes, parce qu'il
est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ingénuité à
lui de se dire athée. Son impiété est sans malice, et vous verrez
qu'elle disparaîtra d'elle-même quand tombera l'ardeur de ses sens.
Dieu n'a dans cette âme d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et
les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par
exemple, la vérité rencontre des adversaires plus redoutables et plus
malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou
caractère, et que c'est un simple récit que vous attendez de moi.
"Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut étage du
château avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans
votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fîmes,
vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre
comme si elle était sienne. Il le fit volontiers, se déshabilla et, ne
gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les
rideaux pour n'être pas importuné par la pointe aigre du jour, et ne
tarda pas à s'y endormir.
"Pour moi, mon fils, rentré dans ma chambre, bien qu'accablé de
fatigue, je ne voulus goûter aucun repos avant d'avoir cherché dans le
livre de Boèce un endroit approprié à mon état. Je n'en trouvai aucun
qui s'y ajustât parfaitement. Et ce grand Boèce, en effet, n'eut pas
lieu de méditer sur la disgrâce d'avoir cassé la tête d'un fermier
général avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis çà et
là, dans son admirable traité, des maximes qui ne laissaient pas de
s'appliquer aux conjonctures présentes. En suite de quoi, enfonçant
mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon âme à Dieu, je m'endormis
assez tranquillement. Après un temps qui me sembla bref, sans que
j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la
seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous
dans le sommeil, je me sentis tiré par le bras et j'entendis une voix
qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abbé, eh! l'abbé, réveillez-vous
donc!" Je crus que c'était l'exempt qui venait me prendre pour me
conduire à l'official et je délibérai en moi-même s'il était expédient
de lui casser la tête avec mon chandelier. Il est malheureusement trop
vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'équité où
le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de
soutenir la violence par la violence et la cruauté par la cruauté, en
sorte que la conséquence d'une première faute est d'en produire de
nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir présent à l'esprit pour entendre
la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapportée avec
exactitude. Ces princes n'étaient pas nés plus mauvais que les autres
hommes. Caïus, surnommé Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni
de jugement, et il était capable d'amitié. Néron avait un goût inné
pour la vertu, et son tempérament le portait vers tout ce qui est
grand et sublime. Une première faute les jeta l'un et l'autre dans la
voie scélérate qu'ils ont suivie jusqu'à leur fin misérable. C'est ce
qui apparaît dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme
alors qu'il enseignait les belles-lettres au collège de Beauvais,
comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas été
traversée par mille obstacles et si la facilité naturelle de mon âme
ne m'avait pas induit en diverses embûches où je tombai. M. Crevier,
mon fils, était de moeurs pures; il professait une morale sévère, et
je l'ouïs dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est
capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je
vous rapporte cette maxime pour vous donner l'idée de la sainte
austérité de ce prêtre. Mais je vois que je m'égare et j'ai hâte de
reprendre mon récit au point où je l'ai laissé. Je croyais donc que
l'exempt levait la main sur moi et je me voyais déjà dans les prisons
de l'archevêque, quand je reconnus le visage et la voix de M.
d'Anquetil. "L'abbé, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de
m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulière.
Une femme est entrée dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est
coulée dans mon lit et m'a réveillé sous une pluie de caresses, de
noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'écartai les
rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle était
brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitôt
elle poussa un grand cri et s'enfuit, irritée, non pas toutefois si
vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor où
je la tins étroitement embrassée. Elle commença par se débattre et par
me griffer le visage; quand je fus griffé suffisamment pour la
satisfaction de son honneur, nous commençâmes à nous expliquer. Elle
apprit avec plaisir que j'étais gentilhomme et non des plus pauvres.
Je cessai bientôt de lui être odieux, et elle commençait de me vouloir
du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans
retour.
"Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille
venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompée de porte, et sa
surprise a causé son effroi. Mais je l'ai bien rassurée et, sans ce
marmiton, je la gagnais tout à fait à mon amitié.--Je le confirmai
dans cette supposition. Nous cherchâmes pour qui cette belle personne
pouvait bien venir et nous tombâmes d'accord que c'était, comme je
vous l'ai déjà dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui
l'accointe dans une chambre voisine de la vôtre et, peut-être, à votre
insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?
--Rien n'est plus probable, répondis-je.
--Il n'en faut point douter, reprit mon bon maître. Ce sorcier se
moque de nous avec ses Salamandres. Et la vérité est qu'il caresse
cette jolie fille. C'est un imposteur.
Je priai mon bon maître de poursuivre son récit. Il le fit volontiers.
--J'abrège, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil.
Il est d'un esprit vulgaire et bas de réciter amplement les petites
circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les
renfermer en peu de mots, tendre à la concision et garder pour les
instructions et exhortations morales l'abondance entraînante des
paroles, qu'il convient alors de précipiter comme la neige qui descend
des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de
M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver à cette
jeune fille une beauté, un charme, un agrément extraordinaires. Il
termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle
était. Au portrait que vous m'en faites, répondis-je, je la reconnais
pour la nièce du rabbin Mosaïde, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva
d'embrasser une nuit dans ce même escalier, avec cette différence que
c'était entre le deuxième étage et le premier. "J'espère, répliqua M.
d'Anquetil, qu'il y a d'autres différences, car, pour ma part, je la
serrai de près. Je suis fâché aussi de ce que vous me dites qu'elle
est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment
qui la préférerait chrétienne. Mais connaît-on jamais sa naissance?
Qui sait si ce n'est pas un enfant volé? Les juifs et les bohémiens en
dérobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte
Vierge était juive. Juive ou non, elle me plaît, je la veux et je
l'aurai." Ainsi parla ce jeune insensé. Mais souffrez, mon fils, que
je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes
combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes.
Il s'assit et tira de sa poche sa tabatière vide, qu'il contempla
tristement.
Je m'assis près de lui, dans un état où il y avait de l'agitation et
de l'abattement. Ce récit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le
sort qui avait mis un brutal à ma place, dans le moment même où ma
chère maîtresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus
ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bûches
dans le poêle de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me
déchirait le coeur, et j'eusse souhaité que du moins mon bon maître
eût observé plus de discrétion devant mon rival. J'osai lui reprocher
respectueusement d'avoir livré le nom de Jahel.
--Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence à fournir
de tels indices à un seigneur si luxurieux et si violent?
Mon bon maître ne parut point m'entendre.
--Ma tabatière, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit,
pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, mêlé au
vin dans ma poche, qu'une pâte dégoûtante. Je n'ose demander à Criton
de m'en râper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et
juge paraît sévère et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir
priser, que le nez me démange vivement à la suite du choc que j'y
reçus cette nuit, et vous me voyez tout importuné par cet indiscret
solliciteur à qui je n'ai rien à donner. Il faut supporter cette
petite disgrâce d'une âme égale, en attendant que M. d'Anquetil me
donne quelques grains de sa boîte. Et, pour revenir, mon fils, à ce
jeune gentilhomme, il me dit expressément: "J'aime cette fille.
Sachez, l'abbé, que je l'emmène en poste avec nous. Dussé-je rester
ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans
elle." Je lui représentai les dangers que le moindre retard apportait.
Mais il me répondit que ces dangers le touchaient d'autant moins
qu'ils étaient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abbé, me
dit-il, vous êtes dans le cas d'être pendu avec le Tournebroche; quant
à moi, je risque seulement d'aller à la Bastille, où j'aurai des
cartes et des filles, et d'où ma famille me tirera bientôt, car mon
père intéressera à mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et,
bien que ma mère soit devenue dévote, elle saura se rappeler, en ma
faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une
chose assurée: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous
êtes libre, l'abbé, de louer une chaise de poste avec le
Tournebroche."
"Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens.
J'essayai de le faire revenir sur sa détermination. Je fus pressant,
onctueux et même parénétique. Ce fut en pure perte, et j'y dépensai
vainement une éloquence qui, dans la chaire d'une bonne église
paroissiale, m'eût valu de l'honneur et de l'argent. Hélas! il est
dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux
sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclésiaste a écrit: _Quid
habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole?_
Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune
seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils,
qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succès de
ses désirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la
résoudre à un enlèvement par la promesse d'un trousseau en toile de
Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente.
--Oh! monsieur, m'écriai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare
insolence. Que croyez-vous que Jahel réponde à ces propositions, quand
elle les connaîtra?
--Mon fils, me répondit-il, elle les connaît à cette heure, et je
crois qu'elle les agréera.
--Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosaïde.
--Mosaïde, répondit mon bon maître, n'est que trop averti. Vous avez
entendu tantôt, proche le pavillon, les derniers éclats de sa colère.
--Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilité, vous avez averti ce juif du
déshonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien à vous!
Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosaïde,
dont nous fûmes témoins, menaçait M. d'Anquetil, et non pas vous?
--Mon fils, reprit l'abbé avec un air de noblesse et d'honnêteté, une
naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante
douceur, l'imprudente bonté d'un coeur trop facile, portent souvent
les hommes à des démarches inconsidérées et les exposent à la sévérité
des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche,
que, cédant aux instantes prières de ce jeune gentilhomme, je promis
obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien négliger
pour la disposer à un enlèvement.
--Hélas! m'écriai-je, et vous accomplîtes, monsieur, cette fâcheuse
promesse. Je ne puis vous dire à quel point cette action me blesse et
m'afflige.
--Tournebroche, me répondit sévèrement mon bon maître, vous parlez
comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu'austère a dit:
"Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions
d'autrui. En jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se
trompe, et on pèche facilement, au lieu qu'en s'examinant et se
jugeant soi-même, on s'occupe toujours avec fruit." Il est écrit:
"Vous ne craindrez point le jugement des hommes", et l'apôtre saint
Paul a dit: "Je ne me soucie point d'être jugé au tribunal des
hommes." Et, si je confère ainsi les plus beaux textes de morale,
c'est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener à l'humble et
douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent,
quand la multitude de mes iniquités me pèse et m'accable. Il est
difficile de ne point glisser dans le péché et convenable de ne point
tomber dans le désespoir à chaque pas qu'on fait sur cette terre où
tout participe en même temps de la malédiction originelle et de la
rédemption opérée par le sang du fils de Dieu. Je ne veux point
colorer mes fautes et je vous avoue que l'ambassade à laquelle je
m'employai sur la prière de M. d'Anquetil procède de la chute d'Eve et
qu'elle en est, pour ainsi dire, une des innombrables conséquences, au
rebours du sentiment humble et douloureux que j'en conçois à présent,
qui est puisé dans le désir et l'espoir de mon salut éternel. Car il
faut vous représenter les hommes balancés entre la damnation et la
rédemption, et vous dire que je me tiens précisément à cette heure au
bon bout de l'escarpolette, après m'être trouvé ce matin au mauvais.
Je vous confesse donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores,
d'où l'on découvre le pavillon de Mosaïde, je m'y tins caché derrière
un buisson d'épines, attendant que Jahel parût à sa fenêtre. Elle s'y
montra bientôt, mon fils. Je me découvris alors et lui fis signe de
descendre. Elle vint me joindre derrière le buisson dans le moment où
elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. Là, je
l'instruisis à voix basse des aventures de la nuit, qu'elle ignorait
encore; je lui fis part des desseins formés sur elle par l'impétueux
gentilhomme, je lui représentai qu'il importait à son intérêt autant
qu'à mon propre salut et au vôtre, Tournebroche, qu'elle assurât notre
fuite par son départ. Je fis briller à ses yeux les promesses de M.
d'Anquetil. "Si vous consentez à le suivre ce soir, lui dis-je, vous
aurez une bonne rente sur l'Hôtel de Ville, un trousseau plus riche
que celui d'une fille d'Opéra ou d'une abbesse de Panthémont et une
belle vaisselle d'argent.--Il me prend pour une créature, dit-elle,
et c'est un insolent.--Il vous aime, répondis-je. Voudriez-vous donc
être vénérée?--Il me faut, reprit-elle, le pot à oille, et qu'il soit
bien lourd. Vous a-t-il parlé du pot à oille? Allez, monsieur l'abbé,
et dites-lui... --Que lui dirai-je?--Que je suis une honnête
fille.--Et quoi encore?--Qu'il est bien audacieux!--Est-ce là tout?
Jahel, songez à nous sauver!--Dites-lui encore que je ne consens à
partir que moyennant un billet en bonne forme qu'il me signera ce soir
au départ.--Il vous le signera. Tenez cela pour fait.--Non, l'abbé,
rien n'est fait s'il ne s'engage à me donner des leçons de M.
Couperin. Je veux apprendre la musique."
"Nous en étions à cet article de notre conférence, quand, par malheur,
le vieillard Mosaïde nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en
devina l'esprit. Car il commença de m'appeler suborneur et de ma
charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je
demeurai seul exposé aux fureurs de ce déicide, dans l'état où vous me
vîtes, et d'où vous me tirâtes, mon fils. A la vérité, l'affaire
était, autant dire, conclue, l'enlèvement consenti, notre fuite
assurée. Les Roues et les Bêtes d'Ezéchiel ne prévaudront pas contre
le pot à oille. Je crains seulement que ce vieux Mardochée n'ait
enfermé sa nièce à triple serrure.
--En effet, répondis-je sans pouvoir déguiser ma satisfaction,
j'entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment où je
vous tirai du milieu des épines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait
si vite agréé des propositions qui n'étaient pas bien honnêtes et
qu'il dût vous coûter de lui transmettre? J'en suis confondu.
Dites-moi encore, mon bon maître, ne vous a-t-elle pas parlé de moi,
n'a-t-elle pas prononcé mon nom dans un soupir, ou autrement?
--Non, mon fils, répondit M. l'abbé Coignard, elle ne l'a pas
prononcé, du moins d'une façon perceptible. Je n'ai pas ouï non plus
qu'elle ait murmuré celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait
avoir plus présent que le vôtre. Mais ne soyez pas surpris qu'elle
oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de posséder une femme pour
imprimer dans son âme une marque profonde et durable. Les âmes sont
presque impénétrables les unes aux autres, et c'est ce qui vous montre
le néant cruel de l'amour. Le sage doit se dire: Je ne suis rien dans
ce rien qui est la créature. Espérer qu'on laissera un souvenir au
coeur d'une femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau sur la
face d'une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous établir
dans ce qui passe, et attachons-nous à ce qui ne meurt pas.
--Enfin, répondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on
peut se fier à la vigilance de son gardien.
--Mon fils, reprit mon bon maître, c'est ce soir qu'elle doit nous
rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre est propice aux évasions, rapts,
démarches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer
sur la ruse de cette fille. Quant à vous, ayez soin de vous trouver
sur le rond-point des Bergères, entre chien et loup. Vous savez que M.
d'Anquetil n'est pas patient et qu'il serait homme à partir sans vous.
Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le déjeuner.
--N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil; mes vêtements
sont déchirés en plusieurs endroits et je voudrais, avant de paraître
à table, les rétablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne
décence. Ma culotte surtout me donne de l'inquiétude. Elle est à ce
point ruinée que, si je n'y porte un prompt secours, je sens que c'en
est fait d'elle.
Je pris donc, à la table du cabbaliste, ma place accoutumée, avec
cette idée affligeante, que je m'y asseyais pour la dernière fois.
J'avais l'âme noire de la trahison de Jahel. Hélas! me disais-je, mon
voeu le plus ardent était de fuir avec elle. Il n'y avait point
d'apparence qu'il fût exaucé. Il l'est pourtant, et de la plus cruelle
manière. Et j'admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aimé
maître qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succès de
quelque affaire, me répondit par cette parole de la _Bible_: _Et
tribuit eis petitionem eorum_. Mes chagrins et mes inquiétudes
m'ôtaient tout appétit, et je ne touchais aux mets que du bout des
lèvres. Cependant, mon bon maître avait gardé la grâce inaltérable de
son âme. Il abondait en aimables discours, et l'on eût dit un de ces
sages que le _Télémaque_ nous montre conversant sous les ombrages des
Champs-Elysées, plutôt qu'un homme poursuivi comme meurtrier et réduit
à une vie errante et misérable. M. d'Astarac, s'imaginant que j'avais
passé la nuit à la rôtisserie, me demanda avec obligeance des
nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s'abstraire un
moment de ses visions, il ajouta:
--Quand je vous parle de ce rôtisseur comme de votre père, il est bien
entendu que je m'exprime selon le monde et non point selon la nature.
Car rien ne prouve, mon fils, que vous ne soyez engendré par un
Sylphe. C'est même ce que je croirai de préférence, pour peu que votre
génie, encore tendre, croisse en force et en beauté.
--Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, répliqua mon bon maître en
souriant; vous l'obligerez à cacher son esprit pour ne pas nuire au
bon renom de sa mère. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous
penseriez comme moi qu'elle n'a point eu de commerce avec un Sylphe;
c'est une bonne chrétienne qui n'a jamais accompli l'oeuvre de chair
qu'avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien différente
en cela de cette autre rôtisseuse, madame Quonian, dont on fit grand
bruit à Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse.
N'ouïtes-vous pas parler d'elle, monsieur? Elle avait pour galant le
sieur Mariette, qui devint plus tard secrétaire de M. d'Angervilliers.
C'était un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait sa belle, lui
laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou
un saint-esprit, un autre jour une montre ou une châtelaine. Ou bien
encore un mouchoir, un éventail, une boîte; il dévalisait pour elle
les bijoutiers et les lingères de la foire Saint-Germain; tant
qu'enfin, voyant sa rôtissière parée comme une châsse, le rôtisseur
eut soupçon que ce n'était pas là un bien acquis honnêtement. Il
l'épia et ne tarda pas à la surprendre avec son galant. Il faut vous
dire que ce mari n'était qu'un vilain jaloux. Il se fâcha et n'y gagna
rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la
criaillerie, jura de se défaire de lui. Le sieur Mariette avait le
bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux
Quonian. Cependant, la perfide rôtisseuse dit à son mari:
"--Menez-moi dîner, je vous prie, ce prochain dimanche à la campagne.
Je me promets de cette partie fine un plaisir extrême.
"Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatté, lui accorda ce qu'elle
demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais
fiacre pour aller aux Porcherons. Mais à peine arrivé au Roule, une
troupe de sergents, apostés par Mariette, l'enleva et le conduisit à
Bicêtre, d'où il fut expédié à Mississipi, où il est encore. On en fit
une chanson qui finit ainsi:
Un mari sage et commode
N'ouvre les yeux qu'à demi.
Il vaut mieux être à la mode,
Que de voir Mississipi.
Et c'est là, sans doute, le plus solide enseignement qu'on puisse
tirer de l'exemple du rôtisseur Quonian.
"Quant à l'aventure elle-même, il ne lui manque que d'être contée par
un Pétrone ou par un Apulée, pour égaler la meilleure fable
milésienne. Les modernes sont inférieurs aux anciens dans l'épopée et
dans la tragédie. Mais si nous ne surpassons pas les Grecs et les
Latins dans le conte, ce n'est pas la faute des dames de Paris, qui ne
cessent d'enrichir la matière par divers tours ingénieux et gentilles
inventions. Vous n'êtes pas sans connaître, monsieur, le recueil de
Boccace; je l'ai assez pratiqué par divertissement, et j'affirme, que
si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la
disgrâce de Quonian le sujet d'un de ses plus plaisants récits. Quant
à moi, je ne l'ai rappelée à cette table que pour faire reluire, par
l'effet du contraste, la vertu de madame Léonard Tournebroche qui est
l'honneur de la rôtisserie, dont madame Quonian fut l'opprobre. Madame
Tournebroche, j'ose l'affirmer, n'a jamais manqué aux vertus médiocres
et communes dont l'exercice est recommandé dans le mariage, qui est le
seul méprisable des sept sacrements.
--Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame
Tournebroche serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce
avec un Sylphe, à l'exemple de Sémiramis, d'Olympias et de la mère du
grand pape Sylvestre II.
--Ah! monsieur, dit l'abbé Coignard, vous nous parlez toujours de
Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu?
--Comme je vous vois, répondit M. d'Astarac, et même de plus près, au
moins en ce qui regarde les Salamandres.
--Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon maître, pour
croire à leur existence, qui est contraire aux enseignements de
l'Église. Car on peut être séduit par des illusions. Les yeux et tous
nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des courriers de
mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils ne nous instruisent. Ils ne
nous apportent que des images incertaines et fugitives. La vérité leur
échappe; participant de son principe éternel, elle est invisible comme
lui.
--Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un
esprit si subtil.
--C'est vrai, répondit mon bon maître. Il est des jours où j'ai l'âme
plus pesante et plus attachée au lit et à la table. Mais j'ai, cette
nuit, cassé une bouteille sur la tête d'un publicain, et mes esprits
en sont extraordinairement exaltés. Je me sens capable de dissiper les
fantômes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fumée. Car,
enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau.