M. d'Anquetil se récria:

--Vous vous moquez, l'abbé, et nous prenez pour plus niais que nous ne

sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni à Dieu, ni au diable, et ne vais

jamais à la messe, si ce n'est à la messe du Roi. Les sermons des

prêtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au

plus pour les temps où ma grand'mère vit l'abbé de Choisy rendre,

habillé en femme, le pain bénit à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y

avait peut-être de la religion en ce temps-là. Il n'y en a plus, Dieu

merci!

--Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas

ainsi, s'écria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pâté est sur

la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an

passé en grande détresse et dénuement, j'allai, sur le conseil de

frère Ange, brûler un cierge dans l'église des Capucins, et que le

lendemain, je rencontrai à la promenade M. de la Guéritaude, qui me

donna cet hôtel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin

que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honnêtement.

--Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales

affaires, ce qui est si choquant qu'on en est blessé, même athée.

--Monsieur, dit mon bon maître, il vaut infiniment mieux compromettre

Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le

chasser, à votre exemple, du monde qu'il a créé. S'il n'a pas

spécialement envoyé ce gros traitant à Catherine, sa créature, il a du

moins permis qu'elle le rencontrât. Nous ignorons ses voies, et ce que

dit cette innocente contient plus de vérité, encore qu'il s'y trouve

quelque mélange et alliage de blasphème, que toutes les vaines paroles

que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de

plus détestable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse étale

aujourd'hui. Vos paroles font frémir. Y répondrai-je par des preuves

tirées des livres saints et des écrits des Pères? Vous ferai-je

entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophètes: _Si locutus

est Abraham et semini ejus in saecula_? Déroulerai-je à vos yeux la

tradition de l'Église? Invoquerai-je contre vous l'autorité des deux

Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa

parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces

saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui

n'est point solennel. L'Église nous avertit, dans sa prudence, qu'il

ne faut point s'exposer à ce que l'édification se tourne en scandale.

C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vérités dans lesquelles

je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence à la

chaste modestie de mon âme et sans exposer aux profanations les sacrés

mystères, je vous montrerai Dieu s'imposant à la raison des hommes; je

vous le montrerai dans la philosophie des païens et jusque dans les

propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connaître que vous le

confessez vous-même malgré vous, alors que vous prétendez qu'il

n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde

un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de

tout ordre.

--Je vous l'accorde, répondit M. d'Anquetil renversé dans son fauteuil

et caressant son mollet, qu'il avait beau.

--Prenez-y donc garde, reprit mon bon maître. Quand vous dites que

Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'enchaîner des pensées, ordonner

des raisons et manifester en vous-même le principe de toute pensée et

de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'établir

qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus méchant raisonnement,

qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a

établie dans l'univers?

--L'abbé, répondit M. d'Anquetil, vous êtes un plaisant sophiste. On

sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne

faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans

la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailées.

--Eh bien, monsieur, répliqua mon bon maître, je ne suis pas fâché

qu'il y ait dans la lune des grenouilles ailées; ces oiseaux

marécageux sont les très dignes habitants d'un monde qui n'a pas été

sanctifié par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous ne

connaissons, j'en conviens, qu'une petite partie de l'univers, et il

se peut, comme le dit M. d'Astarac, qui d'ailleurs est fou, que ce

monde ne soit qu'une goutte de boue dans l'infinité des mondes. Il se

peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout à fait rêvé en

enseignant que la terre n'est point mathématiquement le centre de la

création. J'ai lu qu'un Italien du nom de Galilée, qui mourut

misérablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd'hui le

petit M. de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n'est là

qu'une vaine imagerie, propre seulement à troubler les esprits

faibles. Qu'importe que le monde physique soit plus grand ou plus

petit, et d'une forme ou d'une autre? Il suffit qu'il ne puisse être

considéré que sous les caractères de l'intelligence et de la raison,

pour que Dieu y soit manifeste.

"Si les méditations d'un sage peuvent vous être de quelque profit,

monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de l'existence de

Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout à fait

indépendante de celles qui résultent de la Révélation, m'apparut

soudainement dans toute sa clarté. C'était à Séez, il y a vingt-cinq

ans. J'étais bibliothécaire de M. l'évêque, et les fenêtres de la

galerie donnaient sur une cour où je voyais tous les matins une fille

de cuisine récurer les casseroles de Monseigneur. Elle était jeune,

grande et robuste. Un léger duvet qui faisait une ombre sur ses lèvres

donnait à son visage une grâce irritante et fière. Ses cheveux

emmêlés, sa maigre poitrine, ses longs bras nus étaient dignes

d'Adonis autant que de Diane, et c'était une beauté garçonnière. Je

l'aimais pour cela; j'aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille

enfin m'inspirait une convoitise rude et brutale comme elle-même. Vous

n'ignorez pas combien de tels sentiments sont impérieux. Je lui fis

connaître les miens de ma fenêtre, par un petit nombre de gestes et de

paroles. Elle me fit connaître plus brièvement encore qu'elle

correspondait à mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit

prochaine, dans le grenier où elle couchait sur le foin, par l'effet

des bontés de Monseigneur, dont elle lavait les écuelles. J'attendis

la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je

pris une échelle et montai dans le grenier où cette fille m'attendait.

Ma première pensée fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet

enchaînement qui m'avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur,

un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte

de foin! quelle suite, quelle ordonnance! quel concours d'harmonies

préétablies, quel enchaînement d'effets et de causes! quelle preuve de

l'existence de Dieu! C'est ce dont je fus étrangement frappé, et je me

réjouis de pouvoir ajouter cette démonstration profane aux raisons que

fournit la théologie et qui sont, d'ailleurs, amplement suffisantes.

--L'abbé, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire,

c'est que cette fille n'avait pas de poitrine. Une femme sans

poitrine, c'est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas,

d'Anquetil, ce qu'il convient de faire?

--Oui, dit-il, c'est de jouer à l'hombre, qui se joue à

trois.

--Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire

apporter des pipes. Rien n'est plus agréable que de fumer une pipe de

tabac en buvant du vin.

Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumâmes. La

chambre fut bientôt remplie d'une épaisse fumée au milieu de laquelle

notre hôte et M. l'abbé Coignard jouaient gravement au piquet.

La chance favorisa mon bon maître, jusqu'au moment où M. d'Anquetil,

croyant le voir pour la troisième fois marquer cinquante-cinq

lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur,

chevalier de Transylvanie et lui jeta à la tête une bouteille qui se

brisa sur la table qu'elle inonda de vin.

--Il faudra donc, monsieur, dit l'abbé, que vous preniez la peine de

faire déboucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif.

--Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abbé, qu'un galant

homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la

carte qu'au jeu du Roi, où se trouvent toutes sortes de personnes à

qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abbé,

voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier?

--Il est remarquable, dit mon bon maître, qu'on blâme au jeu de cartes

ou de dés une pratique recommandée dans les arts de la guerre, de la

politique et du négoce, où l'on s'honore de corriger les injures de la

fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probité aux cartes. J'y

suis, Dieu merci, fort exact, et vous rêviez, monsieur, quand vous

avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en

était autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux évêque de

Genève, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne

puis me défendre de faire réflexion que les hommes sont plus délicats

au jeu que dans les affaires sérieuses et qu'ils mettent la probité

dans le trictrac où elle les gêne médiocrement, et ne la mettent pas

dans une bataille ou dans un traité de paix, où elle serait importune.

Élien, monsieur, a écrit en grec un livre des stratagèmes, qui montre

à quel excès la ruse est portée chez les grands capitaines.

--L'abbé, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre Élien, et ne le

lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme.

J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble.

Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que

je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que

vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout à l'heure, et

cette fille qui se déshabille.

--Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop

chaud.

--Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la

guerre consiste uniquement à voler des poules et des cochons aux

vilains. Les soldats en campagne ne sont occupés que de ce soin.

--Vous avez bien raison, dit mon bon maître, et l'on disait jadis en

Gaule que la bonne amie du soldat était madame la Picorée. Mais je

vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon élève.

--L'abbé, répondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige.

--Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa

chemise, je suis mieux comme cela.

--Monsieur, poursuivit mon bon maître, Jacques Tournebroche m'est fort

utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j'ai

entreprise. Je vous serai infiniment obligé de ne vous battre avec lui

qu'après que ce grand ouvrage sera parachevé.

--Je me fiche de votre Zozime, répondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche,

vous m'entendez, l'abbé. Je m'en fiche comme le Roi de sa première

maîtresse.

Et il chanta:

Pour dresser un jeune courrier

Et l'affermir sur l'étrier

Il lui fallait une routière

Laire lan laire.

--Qu'est-ce que c'est que ce Zozime?

--Zozime, monsieur, répondit l'abbé, Zozime de Panopolis, était un

savant grec qui florissait à Alexandrie au IIIe siècle de l'ère

chrétienne et qui composa des traités sur l'art spagyrique.

--Que voulez-vous que cela me fasse? répondit M. d'Anquetil, et

pourquoi le traduisez-vous?

Battons le fer quand il est chaud,

Dit-elle, en faisant sonner haut

Le nom de sultane première,

Laire lan laire.

--Monsieur, dit mon bon maître, je conviens qu'il n'y a point à cela

d'utilité sensible, et que le train du monde n'en sera point changé.

Mais en illustrant de notes et commentaires le traité que ce Grec a

composé pour sa soeur Théosébie...

Catherine interrompit le discours de mon bon maître en chantant d'une

voie aiguë:

Je veux en dépit des jaloux

Qu'on fasse duc mon époux,

Lasse de le voir secrétaire.

Laire lan laire.

--... Je contribue, poursuivit mon bon maître, au trésor de

connaissances amassé par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au

monument de la véritable histoire qui est celle des maximes et des

opinions, plutôt que des guerres et des traités. Car, monsieur, la

noblesse de l'homme...

Catherine reprit:

Je sais bien qu'on murmurera,

Que Paris nous chansonnera;

Mais tant pis pour le sot vulgaire!

Laire lan laire.

Et mon bon maître disait cependant:

--... Est la pensée. Et à cet égard il n'est pas indifférent de savoir

quelle idée cet Égyptien se faisait de la nature des métaux et des

qualités de la matière.

M. l'abbé Jérôme Coignard but un grand coup de vin pendant que

Catherine chantait encore:

Par l'épée ou par le fourreau

Devenir duc est toujours beau,

Il n'importe la manière.

Laire lan laire.

--L'abbé, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous

déraisonnez. J'étais, en Italie, dans la guerre de succession, sous

les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'était un

imbécile. Pourquoi traduire Zozime?

--Si vous voulez tout savoir, dit mon bon maître, j'y trouve quelque

sensualité.

--A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche,

qui en ce moment caresse ma maîtresse, peut-il vous aider?

--Par la connaissance du grec, dit mon bon maître, que je lui ai

donnée.

La rôtisserie de la Reine Pédauque · 第 12 / 19 题