--La raison en est que les capucins aiment avec humilité et ne se
refusent à rien. La raison en est encore que ni la réflexion ni la
politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin
est généreux.
--Vous me faites trop d'honneur, répondit M. d'Anquetil. C'est le vin
de M. de la Guéritaude. Je lui ai pris sa maîtresse. Je puis bien lui
prendre ses bouteilles.
--Rien n'est plus juste, répliqua mon bon maître. Je vois, monsieur,
que vous vous élevez au-dessus des préjugés.
--Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abbé, répondit M.
d'Anquetil. Ma naissance me rend aisé ce qui serait difficile au
vulgaire. Un homme du commun est forcé de mettre de la retenue dans
toutes ses actions. Il est assujetti à une exacte probité; mais un
gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir.
Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous
M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqué d'être
tué sans raison à la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en
retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes créanciers et prendre à
mes amis, s'il me plaît, leur femme ou même leur maîtresse.
--Vous parlez noblement, dit mon bon maître, et vous montrez jaloux de
maintenir les prérogatives de la noblesse.
--Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident
la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrêter les
timides et contenir les malheureux.
--A la bonne heure! dit mon bon maître.
--Je ne crois pas à la vertu, dit l'autre.
--Vous avez raison, dit encore mon maître. De la façon qu'est fait,
l'animal humain, il ne saurait être vertueux sans quelque déformation.
Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite
tête, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le
reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de
vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de
suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les
ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-même,
monsieur, qui méditai dès mon enfance les maximes austères de la
religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque
vertu qu'à travers les brèches faites par la souffrance et par l'âge à
ma constitution. Encore me suis-je, à chaque fois, insufflé moins de
vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Créateur du
monde cette prière: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle
m'éloigne de la sainteté." Ah! la sainteté, voilà ce qu'il est
possible et nécessaire d'atteindre! Voilà notre convenable fin!
Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi à boire.
--Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.
--Pour le coup, dit l'abbé, je vous blâme, monsieur. Il faut croire en
Dieu et dans toutes les vérités de notre sainte religion.