Quand les maçons construisent une maison, pour monter les briques ou
les moellons du sol jusqu'au dernier étage, ils dressent une échelle,
se placent sur les divers échelons et se passent les briques de mains
en mains. Les maçons sont paresseux, mais les entrepreneurs sont
rusés. On calcule donc les distances et l'on met juste le nombre
d'hommes nécessaire, ni trop ni trop peu, pour que les matériaux
arrivent rapidement à leur destination, avec le moins de fatigue
possible pour les travailleurs, afin qu'ils travaillent longuement.
La filière administrative, au ministère de l'Équilibre, était au début
quelque chose d'analogue: l'organisation du travail, divisé pour
arriver à une somme de travail plus grande et plus rapide.
Mais les hommes de génie qui ont créé l'administration de l'Équilibre
comptaient sans les abus.
Chaque année est venue ajouter un rouage inutile à la machine; la
centralisation, géant aux mille bras, a tout absorbé et tout
compliqué.
Aujourd'hui la filière est un labyrinthe inextricable dont il est
difficile de sortir sans fil conducteur.
Une affaire est présentée à un bureau. Vous croyez peut-être qu'elle
va s'y traiter? point; s'y préparer au moins? pas encore. Nous avons,
s'il vous plaît, quelques petites formalités à remplir, oh! mon Dieu!
moins que rien. Il faut d'abord prendre l'avis de trente autres
bureaux. Quand on a colligé ces trente avis différents, un grand pas
est fait. Nous entrons dans une phase nouvelle, il s'agit maintenant
de consulter les fonctionnaires spéciaux, commissionnés _ad hoc_.
Nouveaux délais; autres consultations.
Des incidents sans nombre peuvent surgir; mais passons, et supposons
encore ce temps d'arrêt franchi. Voici enfin le bureau saisi
régulièrement avec toutes les pièces à l'appui. Il va s'occuper de
vous; mais patience, il s'en occupera quand votre tour sera venu.
Enfin il est arrivé, votre tour. On traite l'affaire, on en décide. Ce
n'est point encore fini. Le bureau propose, mais le chef dispose. Et
quand le chef a disposé, il faut encore que le chef de division
confirme, après quoi vous avez grande chance de voir enfin la chose
aboutir, à moins que l'autorité supérieure ne juge qu'on a fait fausse
route, auquel cas tout est à recommencer.
Caldas connut à fond la filière administrative à l'occasion d'un sien
cousin qui depuis sept ans activait au ministère de l'Équilibre la
liquidation d'une indemnité.
Comme ce cousin était pressé, comptant là-dessus pour manger, il
venait dans les bureaux tous les deux jours. Par bonheur il rencontra
Romain, qui en moins de cinq semaines obtint une solution.
L'argent arriva fort à propos. Le cousin étant mort de faim la veille,
il servit à le faire enterrer.