Cette promotion mit sens dessus dessous le bureau des Duplicatas. M.
Castelouze, le nouveau chef, tenait à faire autrement que son
prédécesseur. Ce n'est pas qu'il changeât rien au fond, mais il
modifia singulièrement la forme: là où on se servait de fiches, il
employa des registres, et réciproquement. Il fit plus: on écrivait sur
les répertoires les chiffres d'ordre à droite et à l'encre rouge, il
décréta qu'on les écrirait à gauche et à l'encre bleue.
Ces réformes si radicales firent crier les mauvais esprits.
En dépit de la routine, tous les chefs en agissent ainsi, à
l'Équilibre, afin d'imprimer au travail qu'ils dirigent un caractère
de personnalité.
M. Castelouze, l'homme aux chiffres à gauche, n'est pas le premier
venu. Il a su se créer dans l'Administration la renommée d'un
spécialiste. C'est l'homme des affaires litigieuses, des créances
douteuses, des négociations délicates.
C'est au bureau qu'il vient de quitter (le service des Recouvrements)
qu'il a pris l'habitude de considérer le public comme un gibier. Il
chasse, pour le compte de l'Administration, avec le désintéressement
du chien bien dressé qui rapporte la perdrix dont il n'aura même pas
les os.
Il n'est pas de Normand madré, d'avoué retors qu'il ne puisse rouler
sur son terrain, et il ne s'en fait pas faute. Autrefois, aux débuts
de sa carrière, le zèle de Castelouze était tout politique. Quand il
avait fait rentrer dans la caisse de l'Administration un franc dix
centimes sur lesquels elle ne comptait pas, quand il avait découvert
la fraude d'un administré, il s'en réjouissait comme de titres à
l'avancement. Avec le temps, il s'est passionné, et ce qu'il en fait
maintenant n'est plus du tout dans l'intérêt de son ambition ou dans
celui de l'État, il agit pour son plaisir personnel; il fait de l'art
pour l'art. Mais quel flair! quelle subtilité! quelle ardeur! Un rien
le met sur la trace; et quand il tient une piste, arrive toujours
jusqu'au gîte. Ah! qu'il est heureux quand il a levé un lièvre,
heureux quand il l'a forcé!
Le lièvre, c'est le débiteur.
Et il ne s'en prend pas seulement aux affaires présentes, il remonte
dans le passé, à dix ans, quinze ans; il remonterait au déluge, sans
la loi sur la prescription. Il fouille les vieux dossiers, se roule
dans la poussière des cartons oubliés, et ce n'est jamais en vain
qu'il bat ainsi le passé. Son sens de chasseur ne le trompe jamais; il
évente des fumées insaisissables pour tout autre, et comme l'ogre il
dit d'un ton joyeux:--Ça sent la chair fraîche!
Et le débiteur, qui dormait paisible sur une fraude vieille de dix
ans, est tout surpris un matin de voir arriver un avertissement qui
l'engage à se présenter dans la huitaine au bureau pour se libérer.
Pour nombre d'employés qui ne font pas leur devoir, il fait, lui, plus
que son devoir. Il outrepasse ses droits, souvent au mépris de la
justice; il abuse de l'ignorance de l'un, de la faiblesse de celui-ci,
et de l'incurie de ce troisième. Il prie, il menace, il est
impitoyable, et pour que l'Administration ne soit pas lésée, il lèse
au besoin le public.
On connaît bien son penchant à l'Équilibre, et un chef de division,
qui comme M. Dupin cultive le calembour, disait en parlant de
Castelouze: Il a le regard _fisc_.
En réalité Castelouze a l'oeil de l'oiseau de proie; son nez est
busqué comme le bec de l'aigle; il a la dent blanche et pointue du
carnassier; ses aptitudes morales ont modifié son physique; il a la
tête fureteuse et des allures de limier; il ne marche pas, il quête;
sa narine mobile semble prendre le vent. Quand il se pose, il tombe en
arrêt, la tête allongée en avant, les épaules infléchies, les jambes
légèrement ployées sur le jarret, les bras prêts à saisir la proie.
Malgré toutes ces qualités de race, les capacités de Castelouze ne
s'élèvent pas au-dessus d'un certain ordre; il a les vues bornées,
comme tous les gens qui se passionnent, et il est entêté comme les
hommes à idées fixes. En dépit du mouvement qu'il se donne et des
services qu'il rend, on ne le considère pas en haut lieu comme un des
Directeurs de l'avenir.
C'est de lui que le ministre disait:
--Il bat des ailes, mais il ne vole pas.
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