Une occasion se présenta pour Romain de changer de bureau: il en
profita. Un des employés du Service Extérieur était malade, il obtint
d'être chargé de son travail.
Le chef de ce bureau passe au ministère de l'Équilibre pour un homme
sévère: la ponctualité est sa marotte, et c'est lui qui, en 1846,
proposa à Son Excellence d'établir un service de voitures qui, tous
les matins, auraient été chercher les employés à leur domicile.
Ce projet allait être adopté lorsque les marchands de soupe
s'emparèrent de l'idée. L'administration des postes l'utilisa pour ses
facteurs, mais celle de l'Équilibre recula devant la crainte du
ridicule.
Les employés de cet homme exact sont par lui mal notés s'ils n'ont pas
de montre. Il prétend qu'un homme sans montre est un homme incomplet.
Lui-même est un chronomètre, et les petits boutiquiers de son quartier
règlent leurs pendules sur son passage.
Il est d'ailleurs très-méticuleux, distribue lui-même la besogne à
chacun, et corrige le travail de ses subordonnés avec plus de soin
qu'un professeur de quatrième les devoirs de ses élèves.
Ce chef de bureau daigna agréer Caldas.
--Vous allez remplacer momentanément, lui dit-il, un de nos meilleurs
employés, un homme exact, ponctuel, soigneux. C'est un travailleur
infatigable, âpre à la besogne, qui en une semaine fait plus que
d'autres en six mois. Je ne le remplacerais pas, si je venais à le
perdre. Malheureusement il est d'une complexion délicate avec des
apparences de santé. A travailler sans relâche, il a ruiné son
tempérament. Tâchez de marcher sur ses traces.
Cet employé précieux, qui se nomme Ildefonse Brugnolles, travaille
seul dans une petite pièce attenant au cabinet de son chef. C'est là
que l'on installa Caldas à une table dont l'ordre symétrique disait
les habitudes du propriétaire.
Confiance oblige, dit-on. Romain, qui se sentait fier de suppléer un
homme indispensable, prit la résolution sinon de le dépasser, au moins
de l'égaler.
--Mon garçon, se dit-il, il s'agit de te bien tenir. Tu as ton
avancement au bout de tes doigts. Chaque employé de l'Équilibre a son
brevet de directeur dans son écritoire. Il s'agit de l'en faire
sortir.
Malheureusement il avait peu à faire pour l'instant, et Caldas dut
faire preuve d'un génie fort inventif pour trouver à s'occuper un peu.
Il avait bien copié cinq bonnes pages en huit jours, et son activité
commençait à faire oublier au chef de bureau son employé absent,
lorsqu'il arriva un matin, cet employé.
M. Brugnolles est un grand et gros garçon à la lèvre épaisse, à l'oeil
vif, aux cheveux crépus. Sa barbe en éventail, épaisse et forte, tire
légèrement sur le roux. Les roses de Provins fleurissent sur ses joues
un peu hâlées. Il a le ventre déjà proéminent, les bras courts, la
main grosse, grasse et rouge. Il a cette démarche des épaules qui
donne en province de l'importance à un homme. Il a la parole facile,
le verbe haut, le geste libre et même un peu casseur. Quand il cause
il met ordinairement la main droite dans la poche de son pantalon,
tandis que l'autre joue négligemment avec une superbe chaîne de montre
qui ne fait pas moins de trois fois le tour de son corps.
En apercevant Caldas, M. Brugnolles fit un geste de mécontentement.
--Qui vous a mis là? demanda-t-il à Romain.
--Le chef de bureau, répondit celui-ci; je remplace un employé malade.
--C'est moi qui suis malade, dit M. Brugnolles, et je trouve fort
singulier qu'on se soit avisé de me remplacer. Je vais éclaircir la
chose avec le chef.
M. Brugnolles sortit, sans que Caldas songeât à répondre quoi que ce
soit. Il était stupéfié. Jamais il n'avait vu un malade si bien
portant.
Quelle maladie pouvait se cacher sous cet aspect si florissant? Romain
cherchait encore, lorsque M. Brugnolles rentra.
--Tout est expliqué, dit-il; notre chef sait qu'il m'est impossible de
me ménager en face de la besogne. Je me «crèverais» si on me laissait
faire. Vous m'aiderez; et, puisque vous devez rester là, j'espère que
nous serons bons amis.
--J'en suis sûr, dit Caldas, à qui la physionomie de cet original
revenait.
C'était un rude travailleur, en effet, que ce Brugnolles; une
avalanche de besogne arriva, il sauta dessus comme un affamé sur un
pain de quatre livres.
Romain ne reconnaissait plus le procédé de ses collègues du Sommier,
bureaucrates de la vieille roche, qui travaillent lentement pour
travailler longtemps, gens prudents qui économisent la besogne afin
d'en avoir toujours sur la planche.
Non, Brugnolles travaillait comme un ouvrier à ses pièces, sans repos
ni trêve; il ne déjeunait pas, il avalait un petit pain et sifflait,
tout en écrivant, une bouteille de vin. Caldas, lorsqu'il arrivait le
matin, le trouvait toujours aux prises avec un dossier, et le soir il
faisait allumer une lampe pour piocher jusqu'à six heures.
Deux ou trois fois le chef de bureau était venu, et en présence de
tout le travail abattu il s'était fâché:
--Vous êtes incorrigible, mon cher Brugnolles, avait-il dit, vous
allez encore vous rendre malade.
Caldas avait beau regarder Brugnolles; rien sur sa figure n'annonçait
l'altération de sa santé.
Cependant ils étaient au mieux ensemble, et pendant une semaine, où
Romain fit tous ses efforts pour se tenir à la hauteur de son
collègue, il reçut de lui les meilleurs conseils.
--Vous avez tort, cher confrère, lui disait celui-ci, de suivre les
traces de tous ces jeunes étourneaux et de ces vieux enfants avec
lesquels je vous voyais hier soir aller prendre l'absinthe au café de
l'Équilibre.
--Mais je ne suis pas leurs traces, dit Caldas.
--Vous y arriverez, si vous les fréquentez. Déjà vous allez au café de
l'Équilibre, ce qui est une faute. On va ailleurs, au boulevard,
n'importe où. Vous arriverez en retard, vous écrirez que vous êtes
malade, pour éviter l'amende. Vous emploierez toute votre finesse à
vous décharger de travail. Bientôt vous vous absenterez pendant la
séance. Qui sait? vous avez déjà peut-être fait le tour du chapeau.
--Je l'avoue, dit Romain.
--Quel enfantillage! continua M. Brugnolles; vous voulez jouer au plus
fin avec l'administration, vous pensez «l'enfoncer,» et vous vous
croyez bien habile. Que gagnez-vous à cela? Quelques heures d'oisiveté
la haine de vos chefs. La dupe, c'est vous. Car toutes vos malices
sont cousues de fil blanc. On les connaît. Vos supérieurs, qui en ont
usé avant vous, feignent de ne s'apercevoir de rien, mais au fond ils
sont furieux.
--Vous croyez que cela peut nuire?
--Parbleu! fit M. Brugnolles, vous avez le front de me le demander!
Mais vous ne voyez donc pas plus loin que votre nez! Il se trouve
toujours quelque bouche indiscrète. Tout revient aux oreilles de
l'administration, et, si elle a l'air de fermer les yeux, elle ne vous
en garde pas moins une dent.
--Peste! dit Caldas, vos mots ne sont pas tirés par les cheveux; vous
parlez bien notre langue, vous feriez bonne figure au _Bilboquet_.
--Je ne lis que ça, j'y suis abonné.
--Ciel! s'écria Caldas, un homme qui paye pour lire ma prose!
Laissez-moi vous admirer!
--Quoi! vous êtes le célèbre Caldas du _Bilboquet_, l'auteur des
_Pensées d'un ferblantier_!
--J'ai cet honneur, murmura Romain.
--Il y a longtemps que je vous connais, dit M. Brugnolles, qui se mit
à réciter à Caldas une dizaine de ses nouvelles à la main. Mais au
fait, continua-t-il, vous allez me dire pourquoi, depuis trois mois,
on ne voit plus d'articles de vous.
--C'est que depuis trois mois je suis employé de l'Équilibre.
--Et c'est là ce qui vous empêche... Mais, mon cher ami, vous ne
trouverez jamais un bureau plus commode que celui-ci pour faire de la
littérature.
--Oh! fit Caldas révolté, mon temps appartient à l'administration, et
je ne voudrais pas nuire à mon avenir. Tout à l'heure vous m'avez dit
vous-même...
--Eh! tout à l'heure je parlais à un collègue quelconque, mais
maintenant je sais à qui j'ai affaire, je puis vous ouvrir mon coeur
et vous livrer mon secret; vous êtes un homme, et je compte sur votre
discrétion.
--Oh! soyez sans crainte, dit Caldas.
--Alors écoutez-moi bien, je vais vous initier à la