Celui-ci fait profession de respect et d'amour; son dévouement est à
toute épreuve, et son admiration ne connaît pas de bornes.
Depuis qu'il est au ministère, on a déjà cinq ou six fois changé de
systèmes, il les a tour à tour défendus avec chaleur, et, qui plus
est, avec conviction. Il parle bien, et dans une autre enceinte ferait
peut-être un orateur, mais à coup sûr ce serait un orateur du
gouvernement.
Peut-être pense-t-il, comme M. G. de Cassagnac, qu'il faut toujours
défendre l'autorité.
Il croit au dogme de l'infaillibilité ministérielle.
Et ce n'est pas un jeu joué, un parti pris, il obéit à la tournure de
son esprit. Il réalise le type du parfait croyant entrevu par ce
mystique docteur du moyen âge, qui s'écriait, brûlant de foi: _Credo
quia absurdum_.
La foi de l'employé Tant Mieux est inébranlable. Homme d'esprit, il a
pu jauger certains de ses chefs sans que son respect en fût altéré. Un
supérieur incapable ne prouve pas plus à ses yeux contre l'excellence
du système administratif, qu'un Alexandre VI sur le trône pontifical
n'ébranle les convictions d'un catholique.
Victime d'injustices, il ne s'est jamais plaint, et, ce qui vaut
mieux, ne s'est pas trop attristé. S'il en a souffert, il ne s'en
prend pas à ses Dieux, il s'en prend au hasard, à l'inconnu, et il
reste parfaitement convaincu que la réparation ne peut tarder à venir.
Il en est sûr, et il attend.
L'administration sait bien qu'il ne se plaindra pas. C'est l'employé
selon son coeur, toujours content, toujours louangeant. Faut-il une
victime, c'est lui qu'elle choisit.
Cette vivante contre-partie de M. Bizos est M. Sangdemoy.
Tels sont les deux oracles qu'alla consulter Romain.
--J'ai vingt-cinq ans, leur dit-il, j'ai fait mon droit, et voilà cinq
semaines que je suis entré ici.
--Tant pis, dit M. Bizos.
--Tant mieux, dit M. Sangdemoy.
--Vous avez peut-être raison tous les deux, reprit Caldas, mais enfin
puisque j'y suis, que dois-je faire?
--Donner votre démission tout de suite, dit M. Bizos.
--Rester, travailler, et attendre, dit M. Sangdemoy.
--Pourquoi? demanda Caldas.
--Nous y voici, reprit M. Bizos. L'administration est une impasse, il
faut en sortir; aujourd'hui vous le pouvez, demain il sera trop tard.
En trois mois la vie de bureau use l'énergie. On s'habitue à tout,
même à recevoir tous les matins une volée de coups de bâton. Vous
prendrez l'habitude de vous ennuyer. Regardez-moi, je vieillis ici
d'un an tous les jours, et je n'ai pas le courage de m'en aller. Il
faudra un événement pour me décider à donner ma démission. La porte
vous est encore ouverte: sortez par la porte, et n'attendez pas d'être
obligé de sauter par la fenêtre.
--A mon tour, dit Sangdemoy. Il faut rester, parce qu'ailleurs vous
seriez sans doute plus mal qu'ici. Il vaut mieux tenir que courir.
Vous gagnez peu, mais c'est sûr. Il faut travailler, parce que le
travail est l'artisan du succès et qu'on ne s'ennuie jamais quand on
travaille. Il faut attendre, parce que l'administration ne peut
manquer de vous récompenser et que chaque heure qui s'écoule vous
donne un droit de plus à ses faveurs. L'homme intelligent et actif
peut compter sur elle; l'avancement est pour lui seul en définitive,
et si l'on vous dit qu'elle voit du même oeil le fainéant et le
travailleur, n'en croyez rien; c'est un bruit que les paresseux font
courir.
--Je goûte fort vos raisonnements, dit Caldas; mais vous êtes resté
dans les généralités, et sur ce terrain on plaide avec un égal
avantage le pour et le contre. Passons, s'il vous plaît, à mon cas
particulier, et puisqu'il s'agit de moi, faites de la personnalité.
--Soit, continua M. Bizos. Vous gagnez aujourd'hui douze cents francs,
dans trois ans vous en gagnerez quinze cents, dans six ans dix-huit,
et ainsi de suite. A quarante ans vous aurez un traitement de quatre
mille francs, c'est-à-dire à peu près de quoi manger quand vous
n'aurez plus de dents. Et notez bien que je vous dore la pilule, je
vous suppose de ces gens heureux ou adroits qui retournent le roi cinq
fois par partie. Vous ne serez ni heureux ni adroit: attendez-vous
donc à végéter toute votre vie dans un emploi de mille écus.
--J'admets le calcul de M. Bizos, riposta M. Sangdemoy; seulement il
porte à faux. Si tous les appelés ne sont pas élus, c'est de leur
faute. Nous sommes trois mille employés à l'Équilibre: quinze cents
resteront copistes, parce qu'ils sont inintelligents ou paresseux; ce
sont les traînards et les éclopés; ils peuvent faire leur _mea culpa_.
Mille ne dépasseront pas les grades intermédiaires, ce sont les
négligents et les insoucieux, c'est le noyau de notre corps d'armée;
_mea culpa_ encore pour ceux-ci. Les cinq cents autres forment
l'état-major: avec des capacités et du tact, du tact surtout, on est
toujours de ceux-là, monsieur Caldas. D'ici trois ans vous devez être
commis principal, sous-chef dans cinq ans, chef de bureau deux ou
trois ans plus tard. Vous aurez trente-trois ans et toutes vos dents
encore pour manger vos huit mille francs d'appointements. Arrivé là,
l'avenir est à vous. Vous devenez chef de division et enfin directeur,
conseiller d'État, etc. Tous les chefs de bureau deviennent
directeurs: c'est écrit là-haut.
--Parbleu, dit M. Bizos, je vous engage à vous citer pour exemple.
Vous êtes un excellent employé, et après dix-huit ans de service vous
avez trois mille francs d'appointements.
--Je puis avoir été négligé en apparence, répondit M. Sangdemoy, mais
un dédommagement certain m'attend. Mon avancement, pour avoir été
tardif, n'en sera que plus rapide. D'ailleurs vous-même, vous êtes la
preuve de ce que j'avance, vous qui en cinq ans, sans protection et
sans intrigue, êtes arrivé au même point que moi.
--Si je vous entends bien, fit Caldas, les chances sont à peu près
égales, comme à la roulette; et puisque je suis ici, ma foi, j'ai
bonne envie d'y rester.
--Ah! tant mieux, s'écria M. Sangdemoy.
--Ah! tant pis, s'écria M. Bizos.
--Élucidons encore la question, reprit Caldas. Considérons la chose au
point de vue de la vie privée. Un employé de l'Équilibre doit-il se
marier?
--Toujours! fit M. Sangdemoy.
--Jamais! fit M. Bizos.
--Parlez, dit Romain.
--Le mariage est une chose grave, reprit M. Bizos. On se marie par
amour ou pour de l'argent. Mais les mariages d'amour ne sont permis
qu'aux millionnaires, qui sont trop raisonnables pour faire cette
folie. Donc il vous faut une dot, et les dots ne se jettent pas à la
tête des jeunes commis à deux mille quatre. C'est à la fleur du bel
âge de cinquante ans que vous pourrez songer à prendre femme. Si vous
vous mariez jeune, ce sera avec une fille pauvre; vous ne mangerez que
des pommes de terre dans votre ménage. Si vous vous mariez vieux, vous
serez odieux ou ridicule. Dans tous les cas, époux imberbe ou barbon,
le métier que vous faites est dangereux pour un mari. Absent toute la
journée, votre femme s'ennuie; et quand une femme s'ennuie...
--Est-ce qu'une femme a le temps de s'ennuyer dans la journée?
répliqua M. Sangdemoy; elle trouve trop d'occupation dans son
intérieur, alors même qu'elle n'aurait pas à ses côtés un enfant, ange
gardien du foyer. Une femme ne s'ennuie que le soir, quand son mari
déserte la maison. Et d'ailleurs, où sont les hommes qui appartiennent
exclusivement à leurs femmes? Est-ce le médecin, cet homme de
dévouement qui n'est même pas maître de ses nuits? Est-ce l'avocat, le
juge, l'artiste? Il faut que l'employé se marie, et le plus tôt est le
mieux. L'employé marié présente plus de surface, plus de garanties;
c'est un citoyen, tandis qu'on devrait refuser ce titre au célibataire
inutile. Et les bons partis ne vous manqueront pas: quel père de
famille ne s'estime heureux de donner sa fille à un homme muni d'un
emploi sûr? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'administration protège
l'employé marié et lui donne de l'avancement en raison du nombre de
ses enfants?
--Comme je veux être directeur, dit Caldas, je me marie, et j'ai
beaucoup d'enfants.
--Tant mieux! fit M. Sangdemoy.
--Tant pis! fit M. Bizos.
--Mille remercîments, messieurs! dit Caldas. Si l'on suivait jamais
les conseils qu'on demande, je serais vraiment fort embarrassé.